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    9 : Le poète

            

    Le myope, après avoir regardé par la fenêtre, tente de se rappeler l’identité de ce jeune qui marche sans cesse sur le trottoir, donnant l’impression de ne pas savoir ce qu’il fait. « Dehors à cette heure… Il doit être l’auteur d’un mauvais coup. Cela arrive souvent, dans les villes. Au fond, je suis un homme de la campagne, même si je n’y ai jamais habité. L’avenir de la nation canadienne française passe par la campagne et l’agriculture. Quant à la nuit, elle appartient aux plus grands créateurs, comme moi. Assez perdu de temps avec ce voyou : place à la poésie ! »

             Il se penche vers la feuille, posée sur le bois de son secrétaire. « L’angoisse de la page blanche ! » Le thème du poème à créer est choisi depuis longtemps : l’automne. Après son poème sur l’hiver, un autre sur le printemps et un troisième à propos de l’été, celui sur l’automne allait de soi. L’homme à lunettes se frotte les yeux, penche la tête vers l’arrière, se plaignant en secret : « Inspiration ! Inspiration ! Quelle angoisse d’être poète ! Je vais tout de même écrire le titre de l’œuvre et ainsi, ma page sera moins blanche. » Il ricane, plonge la plume dans l’encrier et, avec le plus grand soin, trace sévèrement chaque lettre.

             La geste accompli, il se lève, essuie ses lunettes avec sa cravate, puis va à la cuisine pour chercher un verre d’eau, avant de retourner vers sa page, avec le titre parfaitement tracé au milieu. Il prend la plume et écrit le premier mot du futur poème : « L’automne… » Logique ! Le poème sur l’été commençait par : « L’été… »

             « Quatre autres poèmes et j’aurai atteint la cinquantaine, nombre suffisant pour mon futur recueil. Les éditeurs seront étonnés. Ils vont se chamailler entre eux pour savoir qui me publiera. Au plus offrant mon génie, messieurs ! Une étoile va naître ! Je m’y prépare depuis tant d’années. J’ai trois maisons d’éditions en vue. Les plus importantes. Un tel talent doit débuter par le sommet. L’aveugle qui refusera mon œuvre s’en mordra les pouces pendant longtemps. »

             Il reporte son regard vers la feuille, sent des sueurs froides perler sur son front, ose même dénouer sa cravate. Puis il a comme une illumination et se presse de coller le second mot au premier : « M’étonne. » Souriant, il frappe le bois du secrétaire, se presse de retourner à la cuisine pour un autre verre. Il arrête à la chambre de bains, se passe de l’eau dans le visage et raconte à son miroir : « L’automne m’étonne. Quel bon début, pour un poème ! Du pur génie ! Étonner est le dernier mot que le public attendra. Les saisons ravissent, mais dire qu’une d’entre elle étonne devient d’une profonde nouveauté. Car il n’y a rien d’étonnant, dans une saison ! Les vrais poètes peuvent se permettre une telle fantaisie. Je possède un don. Je le sais depuis toujours, même si j’arrive à me surprendre moi-même. L’inspiration est une muse puissante. Vite ! Il faut poursuivre tout de suite ! L’automne m’étonne… Ah ! »

             L’automne l’étonne, mais pour quelle raison ? Le jeune poète réfléchit, pense qu’il faut éviter les clichés des compétiteurs, qui, inévitablement, parleraient de feuilles qui tombent, des coloris. La seconde phrase doit être à la hauteur de la première et provoquer autant de surprises. Quelle angoisse pour cette deuxième phrase ! « La souffrance ! La souffrance du poète ! Elle ne me quittera donc jamais ? Je me souviendrai toujours des cinq mois nécessaires pour mon poème sur les champs de blés. J’en perdais l’appétit, le sommeil. Je pleurais, j’avais mal à la tête et rien d’autre n’habitait mon âme que le poème. Le reste de l’univers n’existait plus. Mais quel résultat ! Phénoménal ! Quand l’éditeur va lire ce sommet, il laissera tout de suite tomber la feuille pour convoquer ses collaborateurs à une réunion d’urgence, alors que sa secrétaire tapera le contrat qu’il viendra me porter lui-même. Ce jour est proche ! Mon jour ! En attendant, j’ai ce nouveau défi… L’automne m’étonne… »

             Quelques minutes passent, insoutenables, pendant lesquelles le jeune homme doit de nouveau s’éponger le front, se frotter les yeux, se gratter le cuir chevelu, jusqu’à une autre illumination : « Sa chaleur m’épate… » Triomphant, le poète crie sa joie, se frappe les genoux vigoureusement avec la paume de ses mains et, bras aux cieux, parcourt le couloir de long en large cinq fois, avant de s’écraser dans le fauteuil du salon, hors de souffle, heureux, transi.

             « Alors là… Le génie vient de s’exprimer au-delà de tout. Quand ils vont lire ça ! Quand ils vont lire ça ! Dès la seconde ligne : ce qui est impossible. Et deux fois ! Parler de la chaleur en été : oui ! Mais parler de la chaleur de l’automne : tant surprenant, puissant ! Les lecteurs avertis sauront lire entre les lignes que je ne parle pas seulement de température, mais de bienveillance. Et puis, utiliser le verbe épater. En poésie ! Quelle audace ! Est-ce possible ? Avec moi : oui ! De la modernité, que diable ! La moitié du vingtième sera bientôt à notre porte, après tout. Quand j’y pense ! Épater ! La critique sera en pâmoison, c’est certain. Oui, mais… la suite… J’ai chaud. Trop de spasmes créatifs. Un peu d’air me fera le plus grand bien. »

             Rapidement, à pas saccadés, l’homme se rend sur le trottoir. La douceur de la nuit, le calme, tout le berce. Il tend les mains en chante : « Poésie… Poésie… Ma vie… Ô nuit ! Ô noire ! Écoute, nuit : L’automne m’étonne, sa chaleur m’épate… » La nuit l’applaudit, pendant qu’il se penche pour la remercier. Heureux, il envoie des bises, puis se sent ému en constatant que les étoiles lui font des clins d’œil.  En rentrant, il se presse pour boire un autre verre d’eau. « La suite… La suite… Voilà que l’angoisse et la souffrance m’étourdissent à nouveau… La suite doit être à la hauteur du début. » Il tourne sur lui-même, décoiffé, cherchant le prochain mot, jusqu’à ce qu’il entende un talon frapper le plancher du second étage.

             « La jeune épouse…. L’ai-je réveillée ? Je m’en voudrais… Oui, au fond, il vaut mieux se mettre au lit que de souffrir tant pour que la suite surgisse de mon esprit bouillant de poésie. Puis, après tout, je travaille demain dès dix heures. Quand j’y pense : moi, livreur à bicyclette dans une épicerie ! Un poète de mon envergure ! Mes futurs biographes seront sidérés ! Vite ! Au lit ! Je te reviendrai la nuit prochaine, ô muse ! Pourrais-je dormir, après tant d’émotions ? Je… Oh ! oui, madame... »

      

    Personnage inspiré d'un internaute qui se manifestait sans cesse sur le forum d'une ex-plateforme, se proclamant poète, jeune homme particulièrement susceptible et champion "grosse tête".

     


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    10 : Les inquiétudes à l'approche du grand jour

            

    La jeune femme maugrée un peu, tirée de son sommeil par ce voisin agaçant qui se couche tard et marche comme s’il était un soldat fonçant vers un ennemi. Ce n’est peut-être pas entièrement de la faute de cet homme… Son propre sommeil se voit très souvent perturbé depuis qu’elle porte ce premier bébé. Huit mois ! Elle a souvent l’impression qu’il s’agit de huit années. Sa sœur aînée lui a confié qu’on s’habitue. La future maman sent qu’elle ne pourra être comme les autres. Les nausées ! Les malaises ! Le sommeil capricieux ! Tout lui paraît tellement désagréable.

             Le médecin a prévu le grand jour pour la fin de septembre. Des exceptions peuvent arriver. Que ferait-elle si les signes se manifestaient en pleine nuit, comme aujourd’hui, alors que son époux travaille ? Cet emploi nocturne comporte tant d’inconvénients. Quand il revient, exténué, le nouveau marié ne pense qu’à dormir, alors qu’elle-même vient à peine de se tirer du lit et qu’elle voudrait parler de ses inquiétudes. Elle a si souvent l’impression d’être seule. Si au moins elle habitait son village natal, près de sa mère, de ses amies d’enfance. La jeune femme ne connaît personne, dans cette ville. Si elle pouvait avoir une amie, une seule, pour partager ses émotions à l’approche de ce jour que tout le monde qualifie de « Grand » et qui lui donne une frousse terrifiante.

             « C’est lourd ! J’ai chaud ! Je me sens mal ! Ah ! je t’assure, mon bébé, qu’on s’en parlera quand tu seras devenu grand ! » Elle se lève péniblement, sentant que le sommeil ne reviendra pas la bercer avant une heure. Un verre de jus de légumes et un biscuit ne lui feront pas de mal. « Va chercher tout ça et je t’attends au salon. Non ? Tu ne veux pas obéir à ta mère ? Eh bien, allons-y ensemble. » 

             Installée sur le sofa, la jeune future maman grignote son biscuit, comme un oiselet. Elle regarde son ventre et fait : « C’est bon, n’est-ce pas ? » Le silence l’enrobe pendant une minute, charme brisé par un camion passant dans la rue. Elle pense alors que ce type de bruit n’existe pas à la campagne, qu’un enfant grandit beaucoup mieux loin de l’asphalte et de la poussière. Elle se  souvient des chapitres de sa propre jeunesse. « Voilà le secret d’une vie heureuse : du bonheur dès le début. On y prend goût et on grandit avec cet idéal. J’ai été chanceuse. Mon mari a vécu plus de misère que de joie quand il était un garçonnet de la ville. Il est d’accord avec moi : il faudra que notre premier enfant soit sans cesse heureux. T’entends, hein ! Tu seras comblé. Honnêtement, raisonnablement. Le trésor le plus précieux n’est pas le plus récent jouet à la mode et… Quoi ? Une bicyclette ? Commence par naître, puis apprends à marcher et nous en discuterons, pour la bicyclette, quand tu sauras parler. »

             Elle aurait le goût d’un second biscuit, mais juge plus sage de s’en priver. Une gorgée de jus produit un gazouillis amusant en route vers son estomac. « T’as entendu ça ? Je me demande de quelle façon… ouille ! Fais attention, hein ! Je ne suis pas la route nationale ! Un coup de pied à sa maman à deux heures vingt de la nuit ! En voilà des manières ! Est-ce ainsi que je t’ai élevé ? Quoi ? Ah oui ! En effet, je n’ai pas commencé à t’élever. » La femme dépose sa main droite sur son gros ventre en soupirant, se remettant à trop à penser au moment de la délivrance.

             Pour chasser cette peur, elle se rend dans la chambre du futur rejeton. Le petit lit attend. « Ça ressemble à une cage, un lit de bébé. » Déjà, la commode déborde de bas, de pyjamas, de vêtements, sans oublier un gros ours de peluche, cadeau de grand-maman. Parfois, elle lance sur le plancher un peu de poudre, pour se laisser griser par l’odeur typique aux poupons. « Comment, la couleur des murs ne te plait pas ? Écoute bien, mon enfant, je… Aille ! Pas encore ! Et si tout à coup… Non ! Il ne faut pas ! Allons nous reposer au salon. Inutile de retourner au lit alors que tu fais la fête là-dedans. Je serais incapable de dormir. »

             Dans la pièce baignée par la lueur timide des lumières de la rue, la femme feuillette un livre sur ce que toute future maman doit savoir, cadeau de son mari dès la première semaine de leur mariage, l’an dernier. « Il savait ce qu’il voulait, hein ! Je ne protesterai pas : ce présent m’a flattée. Je ne l’ai pas lu quatre fois sans raison. Je connais tout ! Les vitamines ! La température du lait ! La qualité des bouteilles et des couches ! Et pourtant… Aucun chapitre sur l’inquiétude. Je pourrais l’écrire. » La photographie du bébé parfait, en page couverture, la fait sourire.

             « Ce petit bébé portera peut-être la moustache un jour. Chauve et aussi ventru que l’échevin ! Si le mien est une fille, dans quinze ans, elle voudra se mettre du rouge et se maquiller les paupières. Puis elle me fera grand-maman. J’ai vu un homme dans l’autobus, samedi dernier. Il était très vieux. Le chauffeur l’a aidé à monter et n’a pas démarré tant que l’homme n’était pas assis comme il faut. Je le regardais en pensant qu’il fut un jour bébé. Il m’a vue, m’a souri, avec l’air satisfait de savoir que lorsqu’il partira, j’aurai donné à l’humanité un remplaçant. Quand ce vieillard était bébé, il n’y avait pas d’automobiles, pas d’électricité, et pourtant le même soleil pour l’enchanter à chaque été. J’ai fermé les yeux et vu une femme du dix-neuvième siècle portant ce bébé. Cela devait être beaucoup plus difficile qu’aujourd’hui, avec ces longues robes de mes ancêtres. Tu t’es enfin calmé ? Qu’est-ce que je t’en ai raconté des histoires, depuis tous ces mois ! Tu ne paraissais même pas que je te causais déjà. »

             Ses paupières deviennent lourdes et elle se sent brièvement étourdie, indice qu’il vaudrait mieux retrouver ses draps. Deux heures trente approche. « Dis… Promets-moi de me laisser passer une nuit très reposante. Nous serons bien, tu verras. Ton papa et moi te le promettons : du bonheur en tout temps. De l’amour, de la joie. Voilà ce qui t’attend ce jour où ta vie vaincra la peur qui m’habite si souvent. Tu grandiras, survivra à mon décès. Tu deviendras une vieille femme, comme cette dame qui demeure à trois maisons d’ici, et qui a la gentillesse de demander des nouvelles à chaque fois que je passe sur le trottoir. Rougissante, elle m’avait demandé de toucher mon ventre. » Doucement, la future maman se dirige vers sa chambre, s’étend, ferme les yeux, sourit, souhaite bonne nuit à l’enfant à naître et s’endort tout de suite. 

      

    Le vieil homme dans l'autobus : je venais de la voir, quelques jours plus tôt. et avais eu cette pensée : ce vieillard avait déjà été bébé. Rien ne se perd !

     


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    11 : Derniers instants

            

    La vieille femme a perdu le sommeil, mais arrive à peine à ouvrir les yeux. Elle ne voit pas les aiguilles de son réveille-matin.  Incapable de lever la main pour tirer la chaînette de sa lampe de chevet. « Qu’est-ce que j’ai ? Pourquoi cette faiblesse ? J’ai peur… Il fait encore nuit… Peut-être que le soleil va se lever bientôt. Je ne me sens pas bien… Je dois me tirer de ce lit pour aller à la toilette, puis avaler une pilule. C’est le médecin qui me les a recommandées. Il m’a dit de ne pas me surmener. J’ai suivi ses conseils et pourtant… me lever… me lever… Si difficile… Je m’en sens incapable… »

             Elle ferme les yeux et son ange gardien la somme de cesser ces plaintes. La pauvre arrive à s’asseoir, mais se penchant pour mettre la main sur une pantoufle, elle tombe vers l’avant, se fait mal, n’arrive pas à se redresser. Elle se sent étourdie, alors que son cœur bat à un rythme très rapide. Cinq minutes plus tard, elle réussit le tour de force d’atteindre la chambre de bain, en longeant le mur du couloir comme appui. La dame sursaute en voyant dans la glace ses traits étirés, le noir autour de ses yeux. Elle met la main sur la bouteille, a beaucoup de mal à l’ouvrir pour en extraire une pilule. L’exploit réussi, la femme échappe le verre d’eau. Elle ignore le bris, dépose le médicament dans sa bouche, puis tend les deux mains vers le robinet, formant ainsi un petit lac qu’elle porte à sa bouche avec délice. Elle recommence le manège, avec son visage comme objectif. « Comme ça me fait du bien ! Oh oui ! Tellement de bien ! » Elle sourit à son image, se rappelant soudainement qu’au cours de son enfance, elle buvait l’eau du ruisseau de cette façon, avant de se rendre, pieds nus, à l’école du rang agricole.

             « Voilà si longtemps ! Pourquoi est-ce que je me rappelle de ça aujourd’hui ? C’était si bon ! Cette froidure dans mes mains ! Je viens de ressentir la même chose, soixante-dix ans plus tard. Tous les enfants aimaient ce ruisseau. Mon grand frère s’y rendait avec sa canne à pêche, perdait des heures pour prendre trois petits poissons. Si beau ! La maîtresse d’école était gentille et j’aimais apprendre à lire. Mes parents étaient fiers de mes notes. Je voulais devenir une maîtresse d’école moi aussi. L’eau froide… Ce ruisseau… Comme c’était bon ! Si bon ! » 

             Ces souvenirs ravivent la dame, qui se sent moins étourdie. Elle marche à petits pas vers la cuisine, sursaute en voyant l’horloge. Plus de deux heures trente ! Elle se demande si l’appareil n’est pas brisé. Furtivement, elle regarde à l’extérieur et sent une peur l’envahir. « Et si je mangeais un peu ? Une tranche de fromage, très mince, ne me fera pas de mal. Après, je pourrai mieux dormir. Est-ce que le médecin me l’interdit ? Je ne me souviens plus… J’ai eu un malaise, c’est vrai. La pilule va me tranquilliser. C’est le jeune voisin qui s’est déplacé jusqu’à la pharmacie pour acheter la bouteille. Un bon garçon qui rend des services aux vieux du quartier. Un grand cœur, même s’il joue aux courses.  Je vais prier pour lui. Du fromage, oui… »

             Au milieu du couloir, la femme sent que les grands étourdissements recommencent. Elle se cogne contre le mur, arrive à atteindre le fauteuil du salon, ricane en pensant qu’elle n’a pas échappé le fromage ni renversé le verre d’eau. Elle s’assoit, ferme les yeux, dépose la main sur son cœur qui bat trop fort. « Mon cœur bat pour vous. C’est ce qu’il m’avait dit. Je n’avais que quinze ans. En entendant cette parole, en effet, le cœur me battait très fort. C’était un jeune très honnête. Immédiatement, il a demandé la permission à mon père pour veiller les bons soirs. Il a aidé papa et mes frères pour la récolte, puis à Noël, nous étions fiancés. Nous nous sommes mariés après Pâques. Ça se faisait vite, dans ce temps-là. Rapidement, mais propre. C’était le meilleur garçon du village. Des filles avaient été jalouses en apprenant qu’il m’avait choisie. Tout ça parce que je faisais battre son cœur. Il a été un bon époux, même si ça m’a rendu triste de déménager dans cette ville. Aujourd’hui, j’en suis certaine, il est dans le ciel avec le bon Dieu. Depuis sa mort, je sens souvent qu’il me regarde, me faisant des signes pour l’y rejoindre. La mort… La mort… Comment ne pas y penser, à mon âge, avec mon cœur fragile ? Depuis que je suis seule… »

             La veille femme tente de se lever pour rejoindre la photographie encadrée de son mari, posée sur une table à thé, près de la fenêtre. Ce simple effort fait augmenter le rythme cardiaque encore plus vivement et les étourdissements s’intensifient, si bien qu’elle s’affaisse lourdement au sol. La femme sent que quelque chose ne va pas, qu’elle aurait besoin d’aide. Avant se songer à une ambulance, le secours d’un prêtre devient dans son esprit la seule nécessité. La pauvre ne sait comment elle pourrait atteindre le téléphone, dans la cuisine. L’affligée regarde le crucifix et se traîne péniblement vers le fauteuil, sachant que son chapelet se trouve sur la table à lampe. En tentant de mettre la main sur l’objet, la lampe tombe, sans se briser, mais jetant la pièce dans une semi- pénombre qui l’effraie immédiatement. Elle tente de rejoindre la table afin de remettre la lampe en place et de prendre son chapelet. Peine perdue ! Des larmes humectent ses yeux mi-clos.

             « Si je dois partir, ce n’est pas une façon de le faire. Je dois absolument rejoindre mon lit. Il y a un autre chapelet sur ma table de chevet, sans oublier mon beau crucifix et… Oh ! mon cœur ! Mon pauvre cœur ! J’ai du mal à voir devant moi… Pensée inutile ! Prier ! Prier ! Que le Tout-Puissant me permettre de me rendre jusqu’à mon lit ! » Tout se met à tourner et la malheureuse entend un bourdonnement intense lui faisant très peur. Elle arrive à toucher le bout de ses doigts, très froids. La pauvre demeure étendue au sol, incapable de bouger. Elle prie sans cesse en regardant en direction du crucifix, sans pourtant arriver à le voir. Elle tente une dernière fois d’atteindre le chapelet. Peine perdue ! « Maman ! Je suis tombée ! J’ai mal ! Viens me consoler, maman ! Doux Jésus ! Bonne sainte Vierge ! Maman ! » Le cœur, qui n’a cessé d’augmenter son rythme infernal, lui donne un coup de massue qui raidit tout son corps, pendant qu’une vive lumière blanche surgit dans son regard, très brièvement, et tout son être s’affaisse. Rien. Plus rien.

      

    Ce ne fut pas facile, écrire un tel texte...

     


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    12 : Bonne résolution

            

     « Tiens ! La vieille est réveillée. Il y a un peu de lumière dans le salon. Peut-être qu’elle se sent mal… Je devrais vérifier et… non ! Pas dans mon état. J’irai demain matin, si j’arrive à me coucher et à me réveiller. Je pense que pour l’instant, j’aurais du mal à affronter qui que soit la tête haute, comme un homme digne de ce nom. » Il fronce les sourcils, note que la source lumineuse semble parvenir du plancher. Il se gratte les cheveux, répète : "Demain... Demain..."

             L’homme titube un peu, arrête, réfléchit sur la manière de marcher droit. Ce jeu ne dure pas longtemps, alors qu’un besoin naturel l’invite vers la ruelle. Il pose sa tête contre le mur de brique de la maison et pousse un râle de soulagement. De retour face à la rue, il s’assoit sur le bord du trottoir, sort de sa poche de chemise sa blague à tabac pour se rouler une cigarette plutôt molle en son centre, mais qui la satisfait tout de même. Il soupire et, une autre fois, regarde le contenu de son porte-monnaie afin de s’assurer qu’il lui reste deux petits dollars. Trop souvent, il a pensé que son épouse n’a pas encore fait l’épicerie de la semaine. « Qu’est-ce qu’elle va dire ? Je le sais trop bien… Comme toutes les autres fois. Le pire est que je sais qu’elle a raison. Je suis comme un ivrogne, sauf qu’au lieu de vénérer la bouteille, c’est l’hippodrome qui gâche ma vie. »

             Il se relève, marche un peu, se répétant qu’il n’aurait jamais dû se rendre chez cet autre parieur pour boire de la bière. Un seul vice suffit ! Si l’homme s’avisait de rentrer chez lui tout de suite, l’épouse se lèverait, parlerait fort, les enfants seraient réveillés et la nuit ne deviendrait qu’un drame sans fin. Les regards méprisants de ses petits lui feraient tant de mal. Il vaut mieux tenter de chasser un peu l’effet de l’alcool et trouver une solution grâce à laquelle la femme pourra se rendre chez l’épicier. Les mains dans le creux des poches, l’homme marche doucement et a l’impression que les habitants des maisons des deux côtés de la rue le surveillent en disant qu’il a encore tout perdu son argent aux courses de chevaux.

             Le pauvre se déplace avec nonchalance, comme une âme en peine, un amoureux blessé. Parfois, il note une lueur faible dans certaines maisons, devinant que des gens s’adonnent à une activité solitaire rendue plus précieuse par le calme nocturne. Il ne s’attarde pas trop, craignant qu’une de ces personnes ne l’aperçoive dans cet état. Les médisances deviennent parfois dangereuses, surtout quand elles se gonflent de quelques mensonges.

             Le voilà approchant de l’église. Il arrête en voyant la clarté provenant du stationnement face au lieu de culte. Immobile, il contemple le magnifique bâtiment de pierres. Il enlève nerveusement son chapeau, approche à pas félins, s’agenouille au bas de l’escalier, joint les mains. « Mon Dieu, aidez moi à me débarrasser de ce péché de parieur. Donnez-moi la force de pouvoir m’en passer, pour le plus grand bien de mon épouse et de mes enfants. Je vous serai davantage fidèle, je le jure sur mon honneur. Je veux devenir un homme digne de ce nom. Il ne faut plus me rendre à l’hippodrome. Dieu mon créateur, doux Jésus, bonne sainte Vierge, honnête saint Joseph, je vous en supplie. »

             Il s’éloigne à reculons, les yeux soudés sur le clocher. Il ne remet son couvre-chef qu’après avoir dépassé l’église. L’homme se sent immédiatement mieux, apaisé. Il s’attarde aux deux écoles, jadis fréquentées par sa fille et son garçon, puis voit apparaître quelques entreprises, annonçant l’intersection avec le grand boulevard commercial, à deux coins de rue. Tout semble déserté, alors qu'au cours de la journée, une joyeuse animation se fait entendre. L'homme sait pourtant que rien ne dort tout à fait. Comme tous les gens du quartier, il a entendu parler du jeune livreur de l'épicerie qui se croit poète et écrit au début de la nuit. Les vieillards se lèvent très tôt et les jeunes mères ne dorment jamais tout à fait des nuits entières, à l'image de leurs bébés. L'homme se sent pourtant profondément seul au monde. Afin de réfléchir à sa situation, il s'assoit sur le banc face à la boutique du cordonner.

           Soudain, ses yeux s'arrondissent en apercevant sur le sol un billet de dix dollars. Il regarde à gauche, à droite, derrière lui, avant de se pencher et prendre le papier qu'il examine en tous sens. Il sourit et une immense lumière réchauffe son coeur blessé. "Presque la somme que j'ai dépensée au rond de course ! Avec ce billet, je pourrai rentrer chez moi la tête haute, le donner à ma femme demain matin en lui disant d'aller à l'épicerie. Je m'excuserai d'avoir dépensé trois piastres à boire. Elle sera contente ! Quelle chance ! Vite ! À la maison !"

            Le pas devient adolescent, mais l'homme met fin à cette ardeur en approchant de l'église. Il retire son chapeau. "Non, ce n'est pas de la chance. C'est le bon Dieu qui a écouté ma prière sincère et qui m'a récompensé. Je ne dois pas me montrer ingrat à son endroit. Je sais ce qu'il me reste à faire pour le remercier : ne plus jamais parier, ne plus approcher de cet hippodrome de malheur. J'y arriverai ! Maintenant, je le sais !" Immédiatement, il avance vers l'église, monte les marches à genoux et prie devant la grande porte, les larmes aux yeux.

            Calmé, ne sentant plus aucun effet d'alcool dans son corps, il reprend sa marche jusque chez lui, tout doucement. Il sourit en pensant qu'il devrait garder un peu d'argent pour acheter un bouquet à son épouse. Il s'assoit, ferme les yeux pour mieux imaginer la scène de son ravissement. Soudain, des pleurs de bébé le font sursauter. L'homme aperçoit un peu de lumière émanant d'une maison voisine. "C'est la nouvelle maman du coin, celle dont le mari est policier. Ça me rappelle quand j'étais un jeune père. Quel courage elles ont, les femmes, pour prendre soin de ces petits êtres fragiles. Oui, je vais acheter des fleurs à ma mie ! Elle va retrouver celui que j'étais, lors de nos fréquentations. Les beaux jours sont devant moi, maintenant !"

            Il se passe les mains dans les cheveux, comme pour se coiffer et se faire joli. L'homme regarde le contenu de son porte-monnaie, pour se persuader que ce billet trouvé au sol n'était pas un mirage. "Je vous le jure, mon Dieu, que plus jamais je n'irai à l'hippodrome." Puis, en sifflant, il franchit la courte distance du banc jusqu'à sa maison.

      

     

     

     


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    13 : La jeune mère et les nuits du nouveau-né

    La jeune mère se sent étourdie et ses pieds paraissent lourds. Le bébé, au timbre puissant, l'a de nouveau tirée du lit. Parfois, à trois reprises par nuit. Quel goinfre ! Le voilà dévorant la tétine, comme si rien d'autre n'existait dans l'univers. Période difficile que les premiers mois de vie, elle ne l'ignore pas. La nouvelle maman est l'aînée d'une famille de huit. Alors, des poupons, elle en a vu passer pour la peine. Son propre nouveau-né, c'est une autre histoire !

    " Quand je pense que tu vas tout rejeter ça dans ta couche comme cadeau dès l'instant où j'aurai cessé de penser que je peux dormir la nuit entière. Est-ce que ça valait la peine de me ré... Quelle heure est-il, au juste ? Trois heures. Précis, hein, le fils ! Qu'est-ce que tu désires de plus ? Une promenade dans le couloir et des tapes dans le dos pour le petit rot ? Après, je te jette dans ton lit, je claque la porte et je retourner sous mes couvertures. Pour ta chanson, t'attendras une autre fois. Je ne suis pas d'humeur pour fredonner !"

    L'enfant satisfait du repas, la femme lave le biberon machinalement, se demandant pourquoi elle ne retourne pas se coucher immédiatement. Sa mère lui a dit cent fois que les bébés pleurent pour rien et que ça devient de l'esclavage de se prosterner devant le moindre cri. La voilà marchant dans le couloir, craintive de se cogner contre les murs. Elle dépose le bébé sur le sofa du salon, puis avance pour regarder à l'extérieur. La jeune femme décide d'ouvrir la porte et de respirer profondément. La ville semble éteinte, si calme, malgré le ronronnement d'une usine, pourtant située à une vingtaine de rues. Son mari, policier, lui parle d'activités nocturnes incessantes : chicanes de ménage, hommes ivres, chauffards, voleurs, vagabondage. Soudain, sentant peut-être un courant d'air, le bébé rechigne. Elle claque la porte et lance : " Ouais ! Ouais ! J'ai compris !"

    Elle ignore cette protestation, vole vers sa chambre pour enfiler ses pantoufles, fait un ricochet par la cuisine pour se verser un verre d'eau, fort utilie pour accompagner son aspirine. Au salon, le bébé a cessé ses lamentations. Elle ouvre la porte de la penderie et met la main sur son manteau, afin de sortir à nouveau. La fraîcheur le change de l'air étouffant de la maison, "où ça sent le bébé partout."

    Elle allume une délicieuse cigarette, goûtée à petites doses nerveuses. Soudain, curieusement, elle se sent encore enceinte, alors que le médecin lui avait recommandé d'éviter l'usage du tabac. Puis elle sourit, se remémorant les gentillesses répétées de son époux, inquiet de la voir grossir. À l'occasion, elle a abusé, pour son amusement. Elle lui a fait le coup de la fringale pour des fraises, à six heures du matin. Le bougre en a trouvé et n'a même pas maugréé quand, après en avoir mangé une seule, elle avait miaulé ne plus avoir faim.

    " Maintenant que je me suis prolongée dans mon fils, une partie de moi vient d'être donnée à ce gourmand braillard. Les enfants grugent la jeunesse de leurs parents. Ma mère disait que les petits la faisaient vieillir. Je trouvais ça drôle. Maintenant, je comprends mieux ce qu'elle voulait dire. Je frémis en pensant au moment où cet imbécile va percer ses dents, commencer à marcher pour se cogner partout, que je devrai lui répéter sans cesse qu'il ne faut pas mettre la main sur le rond du poêle. Il me posera mille questions par demi-heure. Puis après, hein ! Je ne veux pas étudier, je veux aller jouer ! Ensuite, c'est l'âge de la raison... Les filles ! Il va vouloir une petite amie, cet idiot ! Je devrais le retourner tout de suite à la pouponnière et dire que j'étais entrée à l'hôpital pour soigner une allergie, et non pour revenir chez moi avec ce monstre."

    La cigarette achevée, la femme rentre et demeure surprise en voyant l'angelot silencieux, bougeant les jambes comme s'il pédalait. "Ça va ! À la claire fontaine, mais seulement le refrain et un couplet. Rien de plus. Après, tu fermes ta gueule et tu dors !" Le concerto terminé, elle retourne à la cuisine, cherche un biscuit, mais tombe nez à nez avec la provision de couches. Elle frémit en pensant que ce blanc immaculé deviendra... Retournant au salon, elle sursaute en mettant le pied sur un ourson. Elle se demande comment ce jouet a pu tomber par terre.

    Elle s'assoit, fait danser l'animal sur son genou, sous l'indifférence du bébé. Un autre présent du mari. L'enfant a déjà son bâton de hockey, sous prétexte qu'ils seront hors de prix dans sept ans. Et les blocs alphabétiques ? Présents aussi. Peut-être les achète-t-il pour lui-même.  "C'est ton papa qui t'a offert ce jouet. Tu pourrais faire l'effort de rire, non ? Bon ! Je crois que cette fois, tu es fin prêt pour dormir." Le mignon déposé dans ses draps, elle marche vivement vers son propre lit. Un coup d'oeil vers le réveille-matin : presque trois heures quinze. Aaaaa... yeux fermés !

    " Oh non... Ce n'est pas vrai ! Pourquoi se remet-il à pleurer ? Il a bu, a roté, entendu sa chanson : qu'est-ce qu'il lui faut de plus ? Pas question ! Je ne me lève plus ! Pleure, crétin !" Contre toute logique, trente secondes plus tard, la voilà face au berceau, poings crispés, prête à exploser. Le petit est rougeâtre et agite les mains. Elle lui tire la langue. " Grandis ! Dépêche ! Quand t'auras l'âge de raison, je t'enseignerai qu'un homme, ça ne pleure pas. Ça va ! Ça va ! Tu veux ma peau !"

    Le bébé entre les bras, la jeune femme parcourt le couloir comme un olympien à l'approche du fil de la victoire. Elle lui hurle une chanson de Tino Rossi. " Il te reste trente secondes pour te la fermer et retourner d'où tu viens. T'entends ? Je ne me lève plus ! Je vais remplacer mon mari dans l'auto patrouille et c'est lui qui passera des nuits blanches ! Moins de vingt-cinq secondes !" Le pas augmente et le chéri diminue légèrement de ton. " Quinze secondes !" Alors que le compte à rebours fatal débute, il recommence de plus belle.

    Rien à faire ! La jeune femme se cache la tête sous deux oreillers. Soudain, elle cesse de s'agiter et constate que l'enfant ne pleure plus. " Mais qu'est-ce qu'il a encore à se taire ? Je vais... Ah non, ma fille ! Demeure dans ce lit ! Enfin, je vais dormir, dans le plus beau silence du monde entier et... Quoi ? Oh non... Pas encore le vieux du dessous qui perd la notion du temps ! Pitié ! Plus de bruit ! Vous allez réveiller mon fils ! Silence, à la fin !"


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