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    4 : Espoir romantique

             Les yeux cernés, l’adolescente croit pouvoir enfin s’endormir. Voilà près de deux heures que ses pensées nerveuses la tiennent éveillée et il fallait que ce vieux fou de voisin se mette à rire tout seul à tue-tête. « Il sera une heure du matin dans quinze minutes ! Je ne peux pas le croire ! Quel réveil j’aurai avec si peu de sommeil ? Comment pourrais-je me montrer attentive en classe demain? »

             Soirée exquise au-delà de tous les souhaits, l’aboutissement de sa spécialité : le rêve ! Cela a débuté en août par une rencontre à la porte d’une salle de cinéma. La température se montrait venteuse et son chapeau s’était transformé en papillon, rapidement capturé par ce beau garçon tout aussi blond qu’elle. La jeune fille avait été touchée par cette galanterie et, timidement, avait remercié par un coup de tête et un léger sourire, avant de poursuivre sa marche jusqu’à l’arrêt d’autobus. C’est fou comme elle avait pensé à lui pendant le reste de la semaine et, odieuse, avait osé retourner au cinéma le même soir, dans l’espoir de croiser à nouveau le charmant. Le souhait s’était matérialisé.

             La troisième semaine, il avait suggéré de regarder le film ensemble. La dernière semaine du mois : une invitation à un restaurant du centre-ville pour boire un cola et pour parler des meilleurs succès à l’affiche. Elle avait alors entendu deux nouvelles idéales : célibataire et étudiant dans une école de commerce. Pour une élève en secrétariat, il ne pouvait y avoir scénario plus idéal.

             Dans son imagination fébrile se dessinaient des dénouements harmonieux lui permettant des extrapolations vers l’image idéale d’un couple de vieillards recevant à la maison enfants et petits-enfants, en pâmoison devant l’amour si parfait ces bons aïeux. Si beau qu’elle en pleurait de bonheur, sous le regard inquisiteur de sa mère, désireuse de savoir ce qui la tracassait. L’amour doit parfois demeurer un secret pour devenir encore plus délicieux. Chaque jour lui paraissait une éternité avant le mercredi de cinéma.

             Il y eut deux autres séances jusqu’à ce mercredi soir où il lui a pris la main pendant le film de guerre. Elle a alors vu sur l’écran des fleurs, un paysage enchanteur, lui en chevalier et elle portant une robe Renaissance. Quel grand moment dans sa vie ! Quel rêve incroyable se réalisant ! Mais quel mal à s’endormir…

             « Ce toucher ! Ce toucher ! Je le sens encore ! Oooo ! C’est ce toucher qui m’empêche de trouver le sommeil ! Je ne devrais pas y penser, mais c’est plus fort que ma volonté. J’avais déjà remarqué ses mains larges, généreuses. Un artiste devrait les photographier pour les exposer dans un musée, avec la mention Mains masculines parfaites. Toutes les femmes se précipiteraient pour regarder. Même les grands-mères ! Et c’est moi, moi seule, qui aurais droit de tenir ces mains. J’ai aussi rêvé de ses lèvres et oh ! Cela arrivera. J’en suis certaine car lorsqu’il m’a laissé à ma porte, il a demandé quand on pourrait se revoir. Il aurait pu choisir ce moment pour m’embrasser, mais il sait que je suis une jeune fille propre, tout comme il a deviné que j’ai pensé qu’il n’était pas un aventurier. De plus, il… Non ! Il ne faut plus laisser ces rêves me brouiller l’esprit. Je dois demeurer calme sinon je ne dormirai pas du tout. Un verre d’eau me fera du bien. »

             La noirceur du logement inquiète un peu l’adolescente. Elle marche à pas feutrés, ne désirant pas réveiller ses parents et son frère. Sa mère, elle le sait, se montrerait très inquiète de la voir sur ses deux pieds à une heure aussi tardive. L’amoureuse se rend au salon pour boire son eau à petites gorgées. Elle avance près de la fenêtre, observe le ciel si sombre. « Un clair de lune ! Pour moi ! Pour mon amour ! C’est le destin qui l’a accroché dans la voûte céleste afin que mon cœur batte tant et tant ! On dirait que la ville est déserte et qu’il ne reste sur Terre que deux êtres humains : lui et moi. Mon cœur et ses mains. Je me sens mieux, maintenant. Je vais pouvoir dormir. » Elle s’attarde pourtant à la fenêtre, ferme les yeux et tente de chasser de son esprit toute pensée romantique, afin qu’elle puisse retrouver le sommeil. Elle devra débuter ce jeudi du bon pied à l’école de secrétariat. La voilà à sa seconde année d’études, avec déjà des mentions d’excellence. Quand le garçon l’apprendra, il se sentira fier de cette réussite, digne d’une jeune fille intelligente.  

             Elle retourne au lit, apaisée, ne pense plus aux mains, au baiser espéré. Le sommeil s’apprête à la bercer avec douceur. Elle songe au premier cours de la journée et… « Quand je vais raconter ça aux filles ! Elles seront rouges de jalousie ! D’autres me féliciteront sincèrement, voudront connaître tous les secrets de cette soirée. Est-ce que je saurai leur raconter ? Peuh ! Et faire naître des pires jalousies ?  Je le dirai peut-être à madame du cours de sténographie. Elle est une nouvelle mariée, après tout. Elle a beau être une enseignante, je la considère avec amitié, comme une grande sœur. Elle me comprendrait. J’ai toujours pensé qu’elle ressemblait à une héroïne romantique de film de Hollywood. Une fois, son mari était venu la chercher. Quel beau couple ! Toutes les filles l’avaient remarqué et nous en avions parlé sans nous en lasser. Ce sera mon destin ! Quand je serai à ses côtés, toutes les célibataires vont se mettre à rêver en disant que nous formons le couple idéal. Quand je pense qu’il fait des études dans la grande école commerciale. Il obtiendra son diplôme, avec mention honorable. Il parle mieux qu’un séminariste. Et bilingue, de plus ! Dans le monde des affaires, l’anglais représente une nécessité. Je serai sa secrétaire ! Au début, bien sûr. Car nous allons nous marier pour fonder une famille heureuse. Je connais mon devoir : prendre soin des enfants et de la maison. De toute façon, à ce moment-là, il sera haut placé dans la hiérarchie du monde du commerce et gagnera un fort salaire. Nous ne manquerons de rien, les enfants et moi. Le premier petit sera un garçon, pour lui plaire. Il portera le même prénom. Ensuite, ce sera une fille, puis… Me voilà à encore trop penser ! Je ne pourrai pas dormir ! Je dois avoir les yeux cernés. Et si tout à coup, demain, je le croise et qu’il note mes yeux cernés ? Il penserait que je suis une fille négligée. Il ne faut pas ! Dormir ! Dormir ! L’amour fait perdre le sommeil. Et… Qu’est-ce que c’est, ce bruit ? Ça vient de la rue… Pitié, pas de bruit ! Je dois dormir ! » 

     


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    5 : Insatisfait

     « Stupide porte ! Vas-tu fermer ? » Vlan ! Et vlan ! « Il était temps ! Imbécillité de bagnole et… J’ai oublié mon sac sur le siège… Quand ça va mal, ça ne peut aller bien ! » Hors de lui-même, le jeune homme riposte avec un coup de pied dans la portière de la vénérable Ford 1927, achetée à rabais parce que son travail exigeait un déplacement important. L’automobile engloutit une partie de son salaire en essence et en réparations.

             Réalisant soudainement que son impatience tonitruante pourrait déranger des gens dans leur sommeil, il décide de se calmer un peu, s’assoit sur le bord du trottoir et tire une cigarette de son paquet. « Ce serait mieux de trouver de l’ouvrage ici. Facile, pourtant ! Les emplois ne manquent pas. Le plus ardu serait de convaincre mon épouse. C’est elle qui m’a envoyé dans cette manufacture à vingt milles de la maison sous prétexte que je gagnerais cinq dollars de plus par semaine. Cinq piastres de plus, c’est insuffisant pour le train de vie qu’elle… Elle n’était pas comme ça, lors de nos fréquentations ! Elle dépense trop pour des singeries dont on n’a pas besoin, pour ses robes, des bijoux et du parfum dont elle pourrait se passer. Stupidité ! »

             Il jette sa cigarette au loin, soupire, en prend une autre aussitôt, se répétant qu’il doit absolument demeurer calme avant d’entrer à la maison. Du coin de l’œil, il note l’absence de lumière dans le logement. « Elle dort d’un seul œil. Elle doit se poser des questions sur mon retard de deux heures. » L’épouse sait pourtant que le mari est appelé à travailler des heures additionnelles, même si le patron n’augmente pas son taux horaire pour ce surplus. « Stupidité de patron ! » Malgré sa fatigue, le jeune homme ne s’endort pas. Il ferme les yeux et réalise la beauté du silence dans la ville à cette heure de la nuit, jusqu’à ce qu’une automobile gronde au loin. Il se redresse pour la voir passer à grande vitesse.

             « Ça, c’est une vraie voiture ! Puissante ! Confortable, de plus ! Elle donne à rêver et c’est très bien d’en rester là. Le rêve, c’est idéal pour un gars comme moi, sans instruction ni qualifications. Je suis né pour devenir un usager de l’autobus et me voilà avec cette stupide Ford qui ronge mon salaire déjà dévoré par mon épouse. Bon ! Je me sens plus calme et il est temps de rentrer. Mais toi, imbécile de porte de bagnole, la prochaine fois que tu refuses de fermer, je t’arrache et je te jette dans la rivière ! Et ce sera tant pis pour les poissons ! »

             Le jeune homme monte chez lui sur le bout des orteils, n’ouvre pas les lumières afin de ne surtout pas réveiller sa douce. Il voit un message sur la table de la cuisine. Elle y explique avoir deviné ses heures de travail additionnelles et lui a préparé un sandwich au poulet, déposé dans la glacière, accompagné de carottes crues et d’olives. Elle lui recommande de manger lentement et de se brosser les dents avant de se mettre au lit. L’homme sourit, plie le papier et le met dans la poche de son pantalon. Son goûter sur ses genoux, il s’installe sur les marches arrière. Le paysage de hangars et de cordes à linge, si laid à la clarté, semble disparu pour laisser place à un champ de blé sur fond d’étoiles scintillantes.

             « Succulent ! Je dois l’avouer : sa mère lui a bien enseigné à cuisiner. Ça me coûte plus cher en épicerie, mais je me régale tout le temps. C’est une belle femme, qui sent si bon. Elle n’a pas besoin de parfum et de bijoux pour me plaire, elle devrait comprendre ça. Quels beaux morceaux de poulet... » L’assiette vide, il garde silence, avant de plonger ses doigts dans son paquet de cigarettes. Il ne s’endort pas, bercé par la nuit. Il a toujours aimé cette partie de la journée, mal connue et ayant une mauvaise réputation injustifiée. Cette attirance date du temps de son adolescence, alors qu’il se levait à quatre heures trente pour se préparer vendre des journaux à la criée. Il était toujours le premier sur les boulevards commerciaux et écoulait facilement toutes ses copies. « C’était si beau, quand le soleil se levait. On aurait dit une berceuse. »

             Craignant de réveiller son épouse, il décide de sortir, de marcher un peu sur le trottoir. Il aurait le goût de parler de sa situation. L’homme habitant à trois maisons se couche toujours tard, mais ce ne serait pas poli de frapper à sa porte. Ce voisin s’était montré prompt et impoli envers le jeune marié, voici quelques jours. « Au fond, si je le voyais, ce serait à mon tour d’être polisson. Un comptable ! Ces gens-là sont toujours du côté des patrons. Quand je pense au mien ! Me retenir deux heures de plus sans me donner un sou additionnel ! Pire qu’un anglais ! On a beau chialer contre eux, mais quand les Canadiens français deviennent patrons à leur tour, ils se croient tout permis. Je suis fatigué de son atelier poussiéreux et de ses machines de l’ancien temps ! Et son air hautain, hein ! Ça se vante d’avoir étudié dans un séminaire, mais il a les ongles plus sales que ceux d’un ouvrier. J’en ai assez de… bon ! Échappé ma cigarette dans la rue… Je suis trop énervé. Il faut me calmer. Une mauvaise journée, il y en a toujours dans chaque semaine. »

             Quelques pas à gauche, autant à droite, puis s’immobiliser, siffler en voyant passer une Chevrolet de l’année. Ce sourire ne dure pas longtemps, car il pense aussitôt à son tacot et à la portière qui ne ferme jamais. Le jeune homme ne devrait pas l’approcher, mais le diable semble le tenter. « Ça doit se réparer, cette porte. Je n’ai pas les bons outils. Si ma femme passait une seule semaine sans acheter des bas de soie ou une robe à la mode, je pourrais avoir l’argent pour remettre ça à neuf. Je devrais faire preuve de plus d’autorité. C’est moi, le mari ! C’est moi, l’autorité de la famille ! C’est moi qui… C’est vrai que lorsqu’elle enfile ses bas de soie et que je la vois… C’est décidé et je vais lui dire dès demain matin : je me cherche un emploi en ville et je vais quitter cet atelier situé trop loin et tenu par ce patron stupide ! Je gagnerai peut-être cinq dollars de moins par semaine, mais je vais économiser l’essence. Il faut vivre modestement, selon nos moyens. On n’arrivera jamais à économiser, à ce rythme. Je vais en fumer une autre pour penser à la façon dont je vais lui annoncer ma décision et… tiens ! Le comptable est encore levé. Qu’est-ce qu’il peut bien faire dans sa maison à une heure et quart de la nuit ? Je m’endors… Je vais monter me coucher. Avec un peu de chance, je ferai un beau rêve. Un joli rêve avec une belle auto de l’année avec des portes qui ferment ! » 

     


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    6 : Le secret intime du terrible comptable

     Tout est maintenant en place. Le comptable a senti une présence marchant de long en large sur le trottoir et cela l’a agacé. Du coin de l’œil, dans le bas de sa fenêtre, l’homme a aperçu ce jeune insolent qui chiale tout le temps contre son travail et son épouse. Las de ces jérémiades, il l’a vertement réprimandé, voilà quelques jours. Il y a moins de place sur la table de la cuisine, mais qu’importe, au fond : le comptable se croit certain que rien ne viendra le troubler.

             Vroom ! Vroom ! Vroom ! La petite automobile grise roule à haute vitesse. « Quelle imprudence ! Je l’ai pourtant dit mille fois, à ce jeune chauffard. Je vais lui donner une leçon et faire un accident. Pas mortel, tout de même ! Mais un accident important. » Vroom ! Vroom ! Boum ! La voiture frappe un camion, qui roule sur le côté. « Allô ! La police ? Un accident au coin du grand boulevard et de la troisième rue ! Venez rapidement ! Je vais maintenant prévenir l’hôpital. Allô ! L’hôpital ? Un grave accident vient de se… Ah… Vous êtes au courant. La police vous a prévenus. Très bien ! Vous envoyez une ambulance à l’instant ? Parfait ! » Pin Pon ! Pin Pon ! Pin Pon ! chante le comptable, en faisant rouler la voiture des policiers. « Mais où est mon ambulance ? Ou est passée mon ambulance ? Il me la faut ! »

             L’homme jette un regard circulaire vers le plancher, met vivement la main sur sa boîte de jouets, marmonnant quelques blasphèmes sentis en ne trouvant pas l’ambulance. « Ça m’énerve quand il me manque quoi que ce soit ! Il n’y a pas de raisons ! Je suis un homme rangé. Pendant que je m’énerve à chercher, la pauvre femme qui accompagnait son mari dans le camion perd son sang. Non, non et non ! Où se cache cette ambulance ? » Rien à faire ! Furieux, l’homme sent ses oreilles bourdonner, alors qu’il replace les véhicules dans la grosse boîte et les maisons dans le contenant en plastique. Il regarde l’heure, fait couler un peu d’eau pour se désaltérer, peste encore quelques mots odieux.

             Soudain, l’idée atroce que la bonne ait pu mettre la main sur l’ambulance lui donne des frissons. Les jouets sont pourtant placés dans un grand coffre cadenassé. Le voilà en sueurs, mal à l’aise, avant de filer vers son meilleur réconfort : son chien en peluche, installé sur un fauteuil, au salon. Avant tout, le comptable s’assure que personne ne passe face à la maison. Un de ces jours, il achètera des rideaux plus opaques.

             « Allons, allons, ne pleure pas, mon bon chien chien. Ton maître ne t’abandonne pas. Mais oui, tu sais très bien que je t’aime de tout mon cœur. Tu veux que je te berce ? D’accord, mais après, nous allons jouer avec ta balle. Tu dis ? Bien sûr que tu pourras coucher dans mon lit. Tu t’es montré très sage, ces derniers temps, puis tu as aboyé fort pour faire peur à un méchant voleur. Tu es le meilleur des toutous. Je vais te caresser. Ton poil est si doux ! Le père Noël ne s’est pas trompé quand il t’a apporté ici. »

             La séance affectueuse est interrompue par une pensée précise qui fait sourire généreusement l’homme : il y a trois jours, il a joué avec ses automobiles sur le plancher du salon. Se pourrait-il que l’ambulance ait été déplacée par un de ses pieds sans qu’il ne s’en rende compte ? Il se couche au sol, passe la main sous les meubles. Ne pouvant atteindre le mur, il déplace le canapé et a la joie immense de voir l’ambulance. Il sourit, les larmes aux yeux, pendant que le chien de peluche bouge la queue. « Je dois reconstruire ma ville sur la table de la cuisine ! Il faut un dénouement au drame de l’accident ! Tu dis ? Tu veux jouer aussi ? Bien sûr ! Tu seras le chien officiel des agents de police ! Je vais te mettre un joli sifflet autour du cou. Tu auras fière allure, mon chien chien. Vite ! À la cuisine ! »

             La ville renaît après deux minutes, sous les aboiements excités de la peluche. Le comptable, si heureux, se frotte les mains, avant de faire rouler l’ambulance dans une rue. Pin Pon ! Pin Pon ! Pin Pon ! Le véhicule arrive sur le lieu de l’accident. Les petits infirmiers, consciencieux, sont dirigés par l’homme, alors que les policiers et le détective – il a ajouté un détective – passent les menottes au chauffard qui, ayant pris la fuite, a vite été rattrapé par le chien. Vite, à l’hôpital ! Pin Pon !

             « Bravo ! Du beau travail, mon pitou ! Que va-t-il arriver à la femme blessée dans l’accident ? Je vais jouer à l’hôpital ! J’ai une jolie infirmière dans mon sac de poupées et… C’est vrai, j’oubliais : mon hôpital a été détruit par les bombardiers des communistes qui avaient attaqué le Canada la dernière fois où j’ai joué à la guerre. Heureusement que mes bons soldats de plomb sont intervenus pour chasser ces méchants russes. L’hôpital, je vais le reconstruire demain avec mes blocs. Tu verras, mon gentil chien, que la pauvre femme va guérir. Après, on pourra jouer à la prison pour voir ce qui va arriver au chauffard. Quoi ? Le mari qui conduisait le camion ? Il va très bien. Un petit choc nerveux, mais miraculeusement sauvé. Nous verrons à tout ça demain. Une heure trente approche et je dois dormir. Bien sûr que tu vas te mettre au lit avec moi. Je te l’ai promis. Je remets tout ça dans les sacs et hop, dans le coffre ! Ne pas oublier un morceau, car la femme de ménage doit venir demain. Malheureusement, tu devras aussi te réfugier dans le coffre. Ne pleure pas ! Je te mettrai un succulent bol de lolo. »

             Les jouets cachés, le comptable s’assure qu’il n’a rien laissé dans la cuisine et le salon. Après une brève toilette, il se met au lit, le cabot à ses côtés. « Le travail m’attend demain, mon chien chien. Importante journée en perspective. Je dois recevoir ce grand brun irresponsable, ayant déjà deux faillites à son actif et menacé d’une troisième. Ça suffit ! Il s’endette à ne plus finir, commande trop de matériel pour son commerce et accuse notre bureau de comptabilité d’être responsable de son triste état financier. Je vais lui donner une leçon, à cet imbécile ! Impitoyable, je serai ! Il n’est pas fait pour le commerce. Je pense qu’il serait incapable de travailler comme un bon ouvrier dans la plus simple des usines. Il s’est déjà trop moqué de nous. C’est notre bureau qui a maintenant le gros bout du bâton et je vais m’en servir. Vlan ! Comme je le connais, ce crétin va dire que nous n’encourageons pas les Canadiens français. Y a-t-il quelqu’un dans cette province qui va finir par comprendre que les affaires sont les affaires, que ça n’a rien à voir avec la race et la langue ? Bon ! Dodo, maintenant ! »

     


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    7 : Précieux souvenir

     La vieille femme regarde par la fenêtre, à la recherche d’une ombre inconnue qui lui enverrait peut-être la main. Elle décide de boire sa tasse de thé à l’extérieur, mais n’y demeure pas une minute, gênée par le froid. Le début de l’automne annonce l’hiver, souvent si difficile pour les personnes âgées. « Je dois travailler demain. Ridicule d’aller faire le ménage ailleurs alors que j’ai du mal à y arriver pour moi-même ici. À soixante-treize ans, je devrais prendre le temps de vivre. Mon mari n’était pas riche et ne m’a pas laissé de fortune. Quelle tristesse de penser à un mariage de presque cinquante ans et de ne pas avoir bercé un bébé. Je serais une grand-mère plusieurs fois et ma fille viendrait m’aider à tout nettoyer. Laver le plancher du logement du comptable pour une piastre… Un drôle d’homme. J’ai déjà vu des jouets d’enfants chez lui. C’est pourtant un célibataire et je n’ai jamais noté de petits en visite. »

             La femme dépose sa tasse et retourne à la fenêtre. Un jeune garçon passe. Elle le salue mais il ne semble pas l’avoir vu. « Quatorze ans et dehors au début de la nuit… Au fond, ça ne me regarde pas et… Oh ! il m’envoie la main. C’est gentil. Bonne nuit et demeure sage. » Souriante, elle retrouve sa tasse et avale une courte gorgée, pense à tous ces enfants qu’elle n’a jamais portés. « Pas de ta faute, ni de la mienne. Le bon Dieu avait décidé ainsi », soupire-t-elle à la photographie de son défunt. « On a été heureux, tu sais. T’as été un bon mari. On savait s’amuser. Tu te souviens de notre rencontre ? Et comment, que tu t’en rappelles ! »

             Le cadre replacé, la vieille avance à petits pas vers un placard et sort précieusement un album, débordant de photographies jaunies, de découpures de presse. Elle extirpe ce grand portrait d’elle-même alors qu’elle était âgée de dix-huit ans, portant un immense chapeau, une longue robe et un épouvantable corset, sans oublier les fleurs qu’elle tenait précieusement. La vieille femme se souvient de leur odeur, de ces instants chez le photographe, où il faisait très chaud.

             « À la fin du spectacle, tu t’es avancé timidement, t’adressant à moi en anglais, comme si une canadienne française ne pouvait chanter sur une scène de théâtre. En réalité, c’était surtout des américains et des anglais de l’Ontario, ces gens du vaudeville. J’aimais tant chanter ! Paraître belle face aux lampes de la scène, entendre les applaudissements. Je t’avais trouvé très poli et bien vêtu. Tu dis ? Tu veux que je chante pour toi ? Pas trop fort, à cause des voisins. Attends, je vais trouver ma partition. »

             Elle approche de l’étagère et sort pour une millième fois, sinon plus, ces feuilles de musique aux coins craquelés. La vieille femme hésite entre plusieurs ritournelles, se laisse bercer par les jolies illustrations ornant chaque chanson. Elle perd un peu son sourire en pensant qu’elle n’a pas joué de piano depuis si longtemps. Elle se ravive en mettant la main sur une pièce particulière. La femme chantonne avec justesse, remplie de joie nostalgique. « J’avais alors une très belle voix de soprano. La vieillesse nous enlève tant de beauté dans tous les domaines. Quand je me lève, chaque matin, et que je fais ma toilette, je me dis que ce n’est pas moi, cette sorcière, dans le miroir. La vieillesse est un masque hideux qui cache la beauté de la jeunesse éternelle qui habite le cœur des braves gens. J’ai toujours ces jolis yeux qui tu avais tant aimé, mon bon mari. Je devrais casser ce miroir qui grimace à mon âme chaque matin. Quand j’y songe… Les jolis chapeaux, les robes en dentelle, le public ravi par mes chansons, et me voilà à faire des ménages à gauche et à droite pour survivre… Une artiste le demeure toute sa vie. Attends ! Je vais te montrer la photographie de notre mariage. Tu avais l’air si enjoué, mais on jurerait que j’étais morte de peur. C’était pourtant le plus beau jour de ma vie. Je vais aller la chercher… »

             Les pages tournent une à la fois. La vieille dame ricane en pointant du doigt chaque image, comme si c’était la première fois qu’elle les voyait. Le bonheur des souvenirs berce avec tendresse tout son être. Personne ne l’a photographiée depuis le décès de son mari et elle croit qu’il y aurait alors un vide, une femme invisible et que les gens ne verraient que le décor. Les photographies existent pour rendre immortelle la jeunesse.

             Dans le quartier, chacun l’apprécie, lui parlant gentiment. Sachant qu’elle vit très modestement, la plupart des commerçants situés près des écoles lui font souvent un prix amical, sans qu’elle ne s’en rende compte. Ils parlent d’elle en relation avec son mari et tous ignorent qu’il y a longtemps, si longtemps, elle chantait dans les salles de vaudeville, aussi merveilleusement vêtue qu’une vedette de France. Les enfants sonnent à sa porte pour faire ses courses, n’ignorant pas qu’elle a toujours un plat de friandises à portée de la main. 

             « Je dois me mettre au lit. Je ne m’endors pas, pourtant. La nuit est le seul moment où je peux te parler, mon bon mari. Tout semble si calme, à ce moment de la journée, qui est la naissance de tous les jours. La nuit me berce doucement et voilà ce dont j’ai besoin, à mon âge. Demain, je vais faire un peu de ménage chez le comptable. Cela me garde active. J’ai si peur de devenir impotente. Les autres ont des enfants, des petits-enfants pour prendre soin d’elles. Moi qui n’ai pas bercé de poupon… Qu’est-ce que je deviendrais, si je ne pouvais plus me préparer à manger, me laver, faire mes courses ? Tu dis ? Chanter encore pour toi avant que je ne me couche ? Bien sûr. »

             Elle se lève, s’installe devant la fenêtre, comme si son salon devenait une scène et que la foule était réunie à l’extérieur. Sa chanson ne franchit pas le premier couplet quand elle voit de nouveau ce jeune adolescent se promener sur le trottoir. Peut-être est-il contrarié. Elle l’aiderait bien, mais le fantôme du mari réclame que la mélodie soit complétée. La dernière note soupirée, elle sourit, remercie, puis marche vers la salle de bains.

             Face au miroir, elle laisse tomber ses longs cheveux gris, jadis blonds comme la plus somptueuse récolte de blés. Elle ferme les yeux pour mieux murmurer « Je t’aime, mon bon mari. » Elle les ouvre et, le temps d’un soupir de seconde, la glace reflète la belle chanteuse d’autrefois. Heureuse, elle peut se mettre au lit et dormir telle une reine.  

     


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    8 : La peur

            

    L’adolescent revient sur ses pas, les yeux humides, cherchant du regard la vieille femme entrevue face à la fenêtre. Sans doute partie au lit. Il avale un sanglot en pensant à l’idiotie de perdre sa clef. Il aurait pu rentrer sur le bout des orteils, sans réveiller son père. Mais maintenant… Cogner à la porte ? Le tirer du lit ? Vivre la continuation du drame de la soirée ? Le jeune homme frissonne, dessinant des signes négatifs avec sa tête. Voilà quelques minutes, il a pensé qu’il est né à la mauvaise époque. Au temps de son grand-père, un gars de son âge aurait trouvé un emploi l’éloignant de la maison familiale. Il aurait pu partir pour les États-Unis et travailler dans une usine d’une ville de Nouvelle-Angleterre. Personne ne se serait offusqué d’une décision de cette nature. Parfois, il a l’idée de dénoncer son père au curé de la paroisse. Celui-ci lui répondrait de ne pas s’opposer à l’autorité familiale et de prier. D’autres personnes de la rue ont entendu les cris, les pleurs, mais se cachent la tête dans le sable, en se disant que tout cela ne les regarde pas.

             « Je vais passer par une fenêtre et… Non ! Pas une bonne idée… Il s’en rendrait compte et me battrait encore. À quelle heure s’est-il couché ? Je dois le savoir ! Peut-être n’est-il pas au lit, qu’il m’attend au salon, dans la pénombre, avec sa lanière de cuir… Je… Je ne sais plus quoi penser ! Je m’endors ! J’ai faim ! J’ai mal ! Je ne peux tout de même pas passer la nuit dehors, comme un vagabond ! Si j’avais ma clef… Je dois la retrouver ! J’ai mal cherché, car j’étais trop énervé. Est-ce qu’un jour ou l’autre j’aurai de la chance, dans cette vie ? »

             Il refait encore le même trajet, regarde le sol. Rien à faire : pas de clef. Las, il s’assoit sur le bord du trottoir, dépose une main sur sa mâchoire meurtrie et sent une dent bouger. « J’aurais dû faire un signe à la vieille. Elle m’aurait fait entrer. Mon père n’oserait pas s’en prendre à une femme de cet âge. Au fond, je n’en suis pas si certain… Ma pauvre mère y a tant goûté ! Plus que je ne le pense, peut-être. »

             Le garçon garde silence une minute et a l’impression qu’une heure vient de s’écouler. Du coin de l’œil, il regarde sa maison, inquiet. Il revoit son père s’élancer de toutes ses forces et l’atteindre à la bouche. Tout ça à cause d’une revue que le jeune n’avait pas remise à sa place, près de la lampe du salon. « Toujours pour des raisons idiotes ! Même si j’avais fait quelque chose de plus grave, un père n’a pas le droit de tant frapper son fils. Les vieux disent que la jeunesse est le meilleur moment de la vie. La mienne n’a été que crainte et terreur. » Il revoit sa petite enfance, frissonne en se rappelant la raclée que le père lui avait administrée parce qu’il était dernier de sa classe, puis cette fois où il avait tant saigné de la bouche parce qu’il avait échappé un verre d’eau sur le plancher de la cuisine.

             Ses sombres pensées s’atténuent quand il voit un chat de gouttière traverser la rue. Il l’appelle, fait signe d’approcher, ce qui suffit à mettre le félin en fuite. « Même les animaux ne m’aiment pas », se dit-il, en se relevant pour se rendre à son tour de l’autre côté. Il décide de marcher avec fermeté, afin de se garder éveillé. Le voilà au parc. Il regarde le terrain de baseball, pense aux bancs dans la petite cabane des joueurs. Il décide de s’y coucher, certain d’être ainsi à l’abri du vent et un peu protégé du froid de la nuit. Le soleil le tirera de ce lit d’infortune. Il attendra de voir passer son père en route pour son travail afin de retourner chez lui et se jeter dans les bras de sa mère.

             Pas très confortable, ce banc ! Il ferme les yeux et malgré son sommeil, n’arrive pas à dormir. Il pense qu’un malfaiteur pourrait surgir et le frapper en désirant le détrousser des sous traînant dans le fond de ses poches. Soudain, il sursaute et pense à ce moment où il a sorti un papier mouchoir, tombant sur le trottoir. « J’ai peut-être accroché ma clef en posant ce geste. Oui ! Je suis certain que c’est ce qui arrivé ! » Il se souvient du lieu. Pourquoi ne pas y avoir pensé auparavant ? L’adolescent bondit, déambule à pas saccadés. Miracle ! Il voit la clef sur le rebord de la pelouse d’une maison. Il la prend et son regard s’illumine. Triomphant, il se presse de retourner chez lui.

             « Entrer, c’est une chose. Éviter mon père, ce sera plus compliqué. N’agis pas aveuglément, mon gars. Il vaut mieux réfléchir et préparer un bon plan et… Oh ! de la lumière ! Il est réveillé ! Quelle malchance ! Je dois me cacher avant qu’il ne m’aperçoive. » La seule issue rapide : sous le perron. En prêtant l’oreille, il entend les pas dans la maison. Le jeune fronce les sourcils, pense qu’il s’agit peut-être de sa mère, morte d’inquiétude.

             « Non ! C’est lui ! Je le sens ! Il m’attend pour encore me battre ! Je n’en peux plus ! Je dois m’en aller ! Il y a beaucoup de gars de mon âge, ayant terminé l’école, engagés par une usine. Je pourrais déménager dans une autre ville, coucher en chambre, puis envoyer mon salaire ici. Je serais enfin éloigné de ses coups ! Par contre, maman pleurerait… Savoir son seul enfant à des milles de son affection la peinerait tant. Qu’est-ce que je dois faire ? Je me sens si confus ! Je n’arrive plus à rassembler mes idées et… je n’entends plus rien. Il est reparti au lit, mais ne doit pas dormir. Il faut demeurer encore dehors pendant quelques minutes. »

             Avec prudence, l’adolescent quitte sa position inconfortable, enlève le sable de son pantalon avec des gestes vifs, tout en ne quittant pas du regard la fenêtre de la maison. Noir total dans le salon. Est-ce la même situation dans les autres pièces ? Il fait le tour de l’habitation. Tout autant noir. Il prend sa clef, serre les lèvres, décidé à rentrer une seconde et change d’idée à la suivante. Il a l’idée de retourner au parc. En route, il se met encore à pleurer, ne trouve plus de papier mouchoir dans sa poche pour sécher ses yeux.

             Marchant d’un pas traînant, il sent encore des larmes lui nouer la gorge. Il se frotte les yeux avec le revers de la manche de sa chemise. Il voit de la lumière dans une maison, pense cogner pour chercher de l’aide, mais se souvient aussitôt que c’est ce bizarre à lunettes qui habite là. Maigre comme un piquet, il ne serait d’aucune aide pour le protéger de son père. Coucher dans le parc demeure la meilleure solution. 

     


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