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     Le bébé ouvre doucement ses yeux, étonné de ne pas voir sa mère et de constater que la pièce est encore plongée dans la noirceur. La fillette se sent si bien qu’elle ne pleurniche pas. Elle tourne la tête, agite ses petits doigts vers son chien de peluche, cadeau de sa grand-maman. Elle étire les bras, bâille. Le silence passe près de la faire retourner dans son doux sommeil. Dormir longtemps ? Une bonne idée, sans doute, mais un réflexe inhabituel l’habite : descendre seule de ce lit. Quel défi de taille !

             Elle se redresse, regarde au travers des barreaux. Si haut ! Très souvent, elle a vu sa mère ouvrir la cage en soulevant deux crochets, dans le coin droit, l’un en haut et l’autre en bas. Elle les voit. Celui du bas ne lui cause aucun problème. La petite se dresse, tend la main vers le sommet, mais tombe sur le confort de sa couche. Elle recommence deux fois, avant de réussir. Elle pousse un peu avec ses pieds, voit le mur de barreaux s’éloigner un peu. Elle demeure surprise de son exploit, mais hésite à approcher du vide.

             Le bébé s’assoit sur le bord du matelas, ses jambes balançant dans le néant. Elle regarde le plancher, sent que la distance semble immense. Assurément, elle se ferait mal. La petite se traîne et va chercher le chien, qu’elle jette en bas. Ça n’a même pas mené le moindre bruit. Pas si haut, après tout ! Boum ! Touchant le sol, elle perd l’équilibre par l’arrière, mais le chien amortit le choc. Les chiens, véritables ou de peluche, sont les meilleurs amis de l’homme et aussi des bébés. L’enfant demeure assise, stupéfaite, avant de regarder le lit, qui lui paraît plus imposant que la maison entière. Elle a réussi l’aventure dangereuse de descendre, comme une grande fille. Elle ricane, et, folle de joie, suce son pouce.

             Elle rampe un peu, ivre de liberté, mais perd sa pantoufle droite. La remettre en place relève de la science la plus complexe qu’elle puisse imaginer. Par contre, retirer l’autre est un jeu de bébé. Avec ses mains, elle rejoint ses orteils, les touche une à une, comme si elle les comptait. Soudain, un petit rot la fait sursauter. Le poupon aurait le goût de sa sucette, demeurée dans le lit. Elle approche, garde silence comme si elle réfléchissait. Puis elle tire sur un bout de couverture, pendante. Trop difficile ! Elle rechigne un peu, avant de se rendre compte que ses doigts sont aussi délicieux à sucer.  

    Maintenant, l’enfant doit faire face à un autre problème : la noirceur. Chaque matin, sa mère ouvre le store, assure qu’une belle journée s’annonce. La fillette approche de la fenêtre. Aussi haut que trois montagnes ! Elle observe et son instinct lui jure que c’est impossible, que le store représente une invention destinée aux mamans. La petite jette un furtif coup d’œil vers une chaise. Non, vraiment trop ardu de pousser ce meuble, grimper dessus et ouvrir le store. Il y a une mince lueur s’échappant de chaque côté. Elle constate alors que sa chambre n’est pas si sombre. Elle décide que la meilleure façon de débuter une journée consiste à jouer.

             Le bébé se lève, tombe encore sur ses fesses, puis décide que marcher sur ses deux pieds est aussi une invention pour les mamans, pour son père et son grand frère. Ça ne la concerne pas. Tout va beaucoup mieux à quatre pattes, à la manière du chat de la famille et du vieux cabot de sa grand-mère. La seule façon valable de se déplacer. La voilà face à la commode, où sont rangés militairement les poupées et les animaux de peluche. C’est trop haut ! Crier ne servira à rien et pleurer non plus. Il doit bien y en avoir un par terre… Gagné ! Elle voit une poupée de chiffon sous la commode. Facile de s’y glisser et d’en sortir avec le jouet. La fillette traîne d’abord la poupée vers la fenêtre, avant de recommencer ce travail avec le chien. Assise confortablement sur sa couche pleine de caca, elle assomme le chien sur le plancher à quelques reprises, tout en riant, avant de le projeter au loin. Elle regarde les yeux de la poupée, puis enfonce avec force ses doigts dans ces trous, avant de lui tirer les cheveux. Elle la lance, pour savoir si le jouet aboutira plus loin que le chien. Ensuite, elle se traîne pour aller les chercher. Quel plaisir ! Quel bonheur de jouer seule, sans avoir sa mère pour la surveiller, en train d’agiter une poupée en répétant inlassablement des mots impossibles à prononcer.  Marmonner sans précision papa et maman sont des mots acceptables pour un bébé de son âge. Que lui importe le reste du langage ! Encore une invention pour les vieux !

             Soudain, elle s’immobilise et sent un court jet d’urine la ravir. C’est chaud et si bon ! Le bonheur ! Maman va tout nettoyer. Le bébé sentira la poudre des milles à la ronde. La fillette adore l’eau sur son petit corps, surtout que sa mère chante toujours pendant cette tâche. L’enfant délaisse ses deux jouets, à la recherche d’un troisième. Rien à faire, cette fois. Elle sursaute en entendant la porte de la chambre s’entrouvrir. Le chat ! Il ignore la petite maîtresse, se dirige vers la fenêtre. Elle l’y rejoint, agite les mains pour attirer son attention. L’animal la renifle, se frotte contre elle, mais refusera sans doute de se faire projeter au loin. Elle n’arrive pas à capturer sa queue, désireuse de l’enfoncer dans sa bouche.

             Le chat la sidère en posant le geste le plus surprenant qui puisse exister : il saute vers la fenêtre, se faufile derrière le store, dégageant ainsi un peu plus de clarté. Comment a-t-il pu réussir un tel tour d’acrobatie, lui qui est beaucoup plus petit qu’elle ? Sa jeune vie déborde de mystères inexplicables. Intriguée, la fillette regarde fixement dans la direction de l’animal. Elle se lève, émet quelques sons, puis dit : « Nou ». Ah ? Un troisième mot ? Minou ? Rien n’arrête le progrès ! Qui sait si dans plusieurs jours, elle ne s’exprimera pas comme son frère, un vieillard de six ans ? Il en sait des choses, ce garçon ! Cela ne l’empêche pas de s’asseoir par terre et de jouer avec elle. Il distribue des grimaces et elle agite les pieds et les mains, prise d’un fou rire. Quel joyeux drille, ce grand frère !

             La princesse penche la tête quand le chat se lave le dessous de ses pattes. Elle tente de l’imiter, mais son expérience est interrompue quand l’animal descend de son perchoir. « Nou ! Nou ! Nou ! » Cet indépendant l’ignore et marche nonchalamment vers la porte. Fâchée, elle se traîne vers sa poupée, davantage obéissante que ce tas de poils. Soudain, elle entend des bruits venant de l’extérieur. « Maman ! » Plutôt le frère, ce héros si drôle ! Quand elle lui dira « Nou », il se sentira très content et l’invitera à s’amuser.

      

    Ce texte a été le plus difficile à écrire, parce que le personnage ne sait pas parler et que son âge limitait plusieurs situations. Je ne pouvais avoir recours à ses pensées, comme dans le cas des autres. J'ai eu du mal à écrire mes trois pages brouillon et quand j'ai retranscrit dans le fichier informatique, des éléments ont été enlevés, si bien qu'au lieu de mes trois pages réglementaires, je n'en avais que deux avec trois lignes sur la suivante. L'arrivée du chat ne faisait pas partie du brouillon et m'a permis de m'en tirer.

     


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    Le petit garçon se presse de sortir de son lit, mais marche avec des pattes de chat pour se rendre à la salle de bains pour un besoin naturel. Il retourne à sa chambre en faisant preuve de la même prudence, désireux de ne surtout pas réveiller ses parents et sa petite sœur. 

             Toute journée doit débuter du bon pied. De l’eau fraîche sur le visage ? Non ! Un solide déjeuner ? Pas du tout ! Une prière au bon Dieu ? Nenni ! Il faut jouer. J-O-U-E-R ! Le reste de la journée ne représente qu’une suite d’embêtements : se brosser les dents, se rendre à l’école pour entendre hurler la maîtresse, manger des navets et subir son père lui aboyant d’aller se coucher. L’enfant est né pour s’amuser. C’est sa planète, son royaume, sa raison de respirer. Cependant, à six heures du matin, il vaut mieux jouer discrètement.

             « Colorier ? Non. Mes crayons sont usés et il me manque des couleurs. Le camion de pompier ? Non. Sa sirène réveillerait papa. Les blocs alphabétiques ? Pffff… C’est trop bébé. Je vais les donner à me petite sœur. Je sais ! Ma station service, cadeau du père Noël, livré accidentellement chez ma grand-mère, en décembre dernier. » Nec plus ultra en matière de station service. Deux étages, avec une manivelle pour faire grimper les autos brisées vers le ciel mécanique.

             Le garçon se presse de placer ce chef d’œuvre architectural au centre d’un vaste espace, puis de disposer les autos, les camions, puis le mécanicien et le pompiste. Celui-ci est un homme très courageux. Pendant une semaine, il fut porté disparu, jusqu’à ce que la police le trouve, gravement blessé, car rongé par le chat de la famille. Cette mésaventure a permis au garçon de jouer au détective, à Tarzan et à l’hôpital. Le chat s’est senti très fier de son rôle de panthère de la brousse africaine.

             « L’auto de ce papa a une crevaison. Voilà pourquoi il roule lentement : vvvvv vvvvv vvvvv. Attention en tournant : vvvvv. Le voilà enfin face au GGI : le Grand Garage Inc. Le plus important de la province de Québec. Tous les hommes y travaillant sont des diplômés de l’UGC (Université du Garage canadien), sauf le pompiste, encore trop jeune. Oui, monsieur, à votre service ! Une crevaison ? En effet, je constate. Passez voir mon assistant, là-bas, qui est en face de la distributrice de Coca-Cola. Un diplômé spécialiste en crevaisons. Vvvvv vvvvv vvvvv. Vilaine crevaison que vous avez là, cher client distingué. Entrez votre auto dans le garage et je m’en occupe. Vvvvv vvvvv. Bon ! Il va se sentir content. L’autre, maintenant. Celui-là a le piston déréglé et ça fait beaucoup de bruit quand il met le moteur en marche. Les oiseaux s’envolent en l’entendant. Clac clac clac clac. Pour vous servir, monsieur ! Ne le dites pas, car je le devine : vous avez un piston déréglé. Nous allons le réparer tout de suite. Stationnez votre auto dans le garage et on va la monter au deuxième étage, où travaille un diplômé du piston. Clac clac clac clac. La manivelle : wouche wouche wouche. Second étage : bonjour, monsieur ! Holà ! Vilain piston ! Je le répare tout de suite. À vos ordres, bon client. »

             Quelle joie grâce à cette station service ! Tous ses amis de l’école sont venus pour jouer au garage, apportant leurs autos et camions brisés. Les employés du GGI ont même réparé une locomotive déraillée. Le grand intellectuel à lunettes, le chouchou du frère chauve, est arrivé avec un tracteur plus gros que la station service, mais il a pu jouer quand même, après s’être fait traiter de niaiseux. Le petit avec les oreilles décollées se spécialise en animaux de peluche. Chez lui, c’est un véritable zoo. Un autre est un pro des jeux de guerre, avec une incroyable collection de soldats de plomb, de fusils, etc. Pour sa part, notre garçon ne jure que par les autos. À six ans, il peut nommer sans se tromper toutes les marques des vraies bagnoles qui passent dans la rue. Après tout, son père est le meilleur vendeur de voitures usagées de la ville.

             Les réparations seront prêtes à temps. Normal, quand on possède une telle station service. Le garçon juge que c’est un bon moment pour jouer avec sa voiture de police. Il imagine la rue face à chez lui, parcourue par deux fiers agents de la paix, à l’affût de tout crime, de bandit en fuite et d’une vieille dame à aider pour traverser l’artère. Il fait rouler l’auto, qui s’arrête en face du parc. Un des braves descend, pour une ronde rapide. « Bien, chef ! Rien à signaler ! » Et les commerces, à quelques pas de l’école ? « Regardé comme il faut, chef ! Tout va bien ! Vous dites, chef ? M’offrir un cornet de crème glacée ? Vous êtes généreux, chef ! »

             Le garçon se traîne jusqu’à sa boîte de jouets, a vite fait de mettre la main sur son camion de laitier. Il a déjà vu le véritable de l’homme en blanc desservant le quartier : il y a une glacière à l’intérieur, pour les gallons et pintes de crème glacée. Assurément le plus beau camion du monde entier. Il fait rouler le sien jusqu’à l’auto patrouille. Le jeune policier danse sur place, se léchant les lèvres, alors que son chef, très sérieux, tend cinq sous au laitier. Malheureusement, les deux courageux n’ont pas le temps de se régaler trop longtemps, car on signale un vol à l’école de secrétariat. Pin ! Pon ! Pin ! Pon ! « Pas de sirène… je ne dois pas réveiller papa… » La main au collet ! Le bandit s’enfuyait avec une grosse machine à écrire. Le garçon retourne dans le coin de rangement pour trouver sa prison, mais tourne vivement la tête vers le couloir, en entendant des pas. Sa mère vient de se lever.

             Situation urgente ! Il n’a pas le temps de ranger ses jouets comme il faut et les fait glisser sous la commode. Il saute en toute hâte dans son lit, remonte les couvertures jusqu’à son cou, suce son pouce et… « Non ! Pas sucer ! Ça ne se fait pas, pour un gars qui va à l’école. Maman va sans doute réveiller ma petite sœur, remonter le store, chanter un peu, avant de penser à moi. Quand elle entrera, elle me verra en train de dormir, puis va me secouer doucement l’épaule en m’appelant chéri, puis… D’autres pas ! Papa, bien sûr. Une journée importante, pour lui. Ce soir, c’est la partie de championnat de baseball de la ligue commerciale et son instructeur a dit qu’il serait le receveur désigné pour cette rencontre cruciale. Papa a promis que je pourrai assister à la partie. Je suis si content de savoir que mon père est comme moi : il aime jouer. Je vais… Qu’est-ce que j’entends ? C’est le garçon qui passe les journaux ! Un merveilleux métier ! Il serait encore plus beau en se servant d’une auto. » 

     


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     Son père lui avait parlé des vertus du travail. Le petit garçon l’avait cru sur parole. Maintenant qu’il a atteint quinze ans, il peut définir ces vertus : toujours accomplir la même chose, à la même heure dans un temps précis. Le chauffeur d’autobus emprunte toujours le même trajet, l’ouvrier devient un automate devant la machine de son usine et un dentiste répète les mêmes âneries à un patient terrorisé. « Il me semble que la vie, ça doit devenir plus intéressant », pense-t-il, en roulant un autre journal.

             Le patron lui a affirmé qu’il est le meilleur camelot de la ville. Cette suprématie ne lui a pas rapporté un sou de plus. Dans le domaine des journaux, les champions sont payés le même prix que les recrues. La semaine dernière, l’adolescent a tenté de faire sa distribution les yeux fermés, assuré d’y parvenir. Il s’est immédiatement cogné contre un poteau de téléphone et a saigné du nez.

             Lever : cinq heures quinze. Arrivée des journaux : cinq heures quarante-cinq. Quinze minutes pour se préparer. Départ à six heures. Six jours par semaine ; le dimanche, le bon Dieu ne veut pas de journaux, du moins, pas celui du patron du garçon. Cette oasis de congé venu, il désire paresser dans son lit, mais il est tellement habitué à vivre selon son horaire que la paresse n’a jamais atteint sept heures.

             L’avantage de cet emploi : ses parents ne lui ont jamais enlevé un seul sou de sa paie. Cependant, entre dix et treize ans, son père déposait les sommes dans son compte en banque, avec promesse de le lui remettre le jour de son treizième anniversaire de naissance. Quelle fortune ! Il s’était alors acheté une bicyclette à la dernière mode. Marcher, il connaît bien. Rouler, c’est tellement mieux. Ses parents l’ont par contre invité à la vertu de l’économie. Décidément, les vertus sont synonymes d’embêtements.

             « La petite fille qui joue du piano n’est pas encore levée. C’est tellement beau, passer devant cette maison et entendre de la musique. Il faut avouer que c’est une curieuse heure pour répéter son piano. Il y a des clients qui ont des habitudes bizarres, qui arrivent même à me faire oublier que ce que je fais est répétitif et ennuyeux. J’aime bien la vieille femme excitée qui est en amour avec le monsieur qui a un serin. Elle me donne des bonbons comme pourboire. À dix ans, je pouvais la comprendre, mais maintenant que j’en ai quinze, je préférerais des pièces. Il faut croire que dans son esprit, je suis toujours petit. Le vicaire, pour sa part, me bénit. Dans ce cas aussi, je préférerais de l’argent. »

             Le voilà approchant de cette maison où un chien minuscule aboie et grogne comme une troupe de bergers allemands dressés par la police pour flairer des voleurs. Le garçon déteste ces sons agaçants et inutiles, comme il aurait aussi le goût de mitrailler cet homme se plaignant sans cesse parce que les journaux ne sont pas roulés à sa convenance, qu’il y a parfois des bouts déchirés. Très franc, le camelot lui avait dit que sa boîte aux lettres était trop petite pour contenir un journal avec tant de pages. Quel drame cela avait provoqué ! Coup de fil jusqu’au bureau du journal et remontrances du chef des camelots. « Ce grand imbécile de dix-huit ans qui pense devenir l’éditeur en chef dans les premières années de la prochaine décennie. Je lui avais dit : imbécile ! Un autre drame… puis plus rien. Et l’autre crétin n’a toujours pas acheté une nouvelle boîte aux lettres. Un de ces jours, je vais lui faire avaler son journal page par page. »

             Comme la petite pianiste, le cordonnier représente le havre distrayant au cœur de la routine. Il se dit incapable de déjeuner sans son journal sur la table. Alors, il attend à la porte, puis sort une main, mais ne la place jamais au même endroit. Elle peut être en haut, au milieu, tout en bas. Une fois, il avait mis un gant de boxe, puis une marionnette. Plus amusant que la femme l’attendant chaque matin pour lui raconter l’éditorial de la copie de la veille.

             Dépassé les écoles, le garçon entreprend le pire moment de sa ronde, alors que tous les abonnés habitent le deuxième étage et le troisième. Souvent, il s’agit de petits commerçants logeant au second. Le camelot leur avait demandé s’il pouvait laisser le journal au magasin, mais ils avaient répondu qu’ils ne déjeunaient pas dans la boutique. Monter ! Descendre ! Monter ! Descendre ! Il peut cependant se vanter que malgré la pluie, le verglas, les tempêtes de neige, il n’est jamais tombé dans un de ces escaliers et… Boum ! Boum ! Boum ! Le sac a glissé de son épaule et une partie des journaux s’étend dans les escaliers et sur le trottoir.

             L’adolescent se lève à toute vitesse, rate une marche et, enfin en bas, se presse de récupérer les pages. Une chance qu’il n’y a pas de vent ! Il se tient le bas du dos, tel un vieillard, et marche vers un banc, pour essayer de replacer tout ça. Il se répète dix fois : « Qu’est-ce qui a pu se passer ? Pourquoi cette chute ? » Quand il se relève, il laisse filer un petit cri, déposant une main sur ses reins. « Je me suis vraiment fait mal ! Je vais avoir des bleus partout ! L’âge de la retraite a-t-elle sonné ? Ce serait une bonne idée. Camelot, c’est bon pour des gars de dix ou onze ans, mais à mon âge, je pourrais avoir quelque chose de plus payant dans une manufacture, dans un grand magasin. Parfois, j’envie les fils de riches qui fréquentent l’école plus longtemps. Ils ont de meilleures chances de progresser que des gars d’ouvriers comme moi, condamnés à terminer l’école après la septième ou la huitième année, à devenir des gagne-petit toute leur existence. La vie, il me semble, ça devrait être autre chose. »

             Après cette pause involontaire, il soupire en reprenant le trajet, voyant cette multitude de deuxièmes étages. Il se demande si cette parenthèse de quatre minutes n’incitera pas quelques clients à la panique, ne voyant pas leur journal dans la boîte ou entre les portes à l’heure habituelle. « Au fond, je suis quelqu’un d’important pour eux. Ils ne peuvent commencer leur journée sans lire le journal. Je ne comprends pas pourquoi. Après tout, je n’ai jamais regardé ça, sauf les résultats du sport. » Suite à cette pensée, il arrête, tire un journal de son sac, parcourt rapidement la page frontispice. « Perte de temps ! Je vais me dépêcher de passer de l’autre côté. En revenant sur mes pas, la petite fille qui joue du piano sera peut-être réveillée. »

     


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    La fillette, vêtue de sa robe longue, s’installe devant le clavier, après avoir déposé les feuilles de partitions. Deux fois par jour, elle doit améliorer son doigté, cela sans répit depuis les cinq dernières années. Sa mère lui a répété mille fois que ces heures de piano lui rapporteraient une fortune plus tard. Elle sera sans cesse invitée par la radio, enregistrera des disques, donnera des concerts dans toutes les capitales du monde. Des milliers de gens achèteront d’avance des billets pour l’applaudir avec amour. « Oui, maman, mais j’aime mieux sauter à la corde », avait une fois répondue l’enfant. La répartie avait duré une heure complète, au bout de laquelle elle n’avait pu retenir ses larmes. Son père, plus gentiment, délaissant son journal et sa pipe, lui avait fait remarquer qu’une bonne enfant obéit à sa mère. Depuis, chaque samedi, l’homme emmène sa fille au parc et la laisse s’amuser, tout en la surveillant pour ne pas qu’elle se blesse aux mains, aux doigts.

             Depuis, il y a eu les spectacles annuels de Noël et de la fin de l’année scolaire. Les autres enfants chantent, présentent des pièces de théâtre amusantes de quinze minutes alors qu’elle se réserve la partie sérieuse de ces événements, avec sa musique classique et sa robe de concertiste. Pour se mettre dans l’ambiance, sa mère l’oblige à porter ce vêtement même pour les répétitions. Le plus doux rêve de la petite fille : prendre une hache et détruire le piano. Cependant, elle sait que son père s’est privé de loisirs pendant longtemps afin d’acheter l’instrument. De plus, sa maman, si sévère pendant les moments pianistiques, se montre douce et bonne le reste du temps.

             Une fois, en venant se faire payer, le camelot du quartier lui avait dit que l’entendre chaque matin représentait le moment le plus agréable de sa ronde. Le voisin du dessous ne pense pas tout à fait la même chose… De toute façon, les voisins retors finissent toujours par déguerpir. Parfois, elle doit jouer pour le vicaire. Il montre alors un sourire un peu niais et termine toujours en disant que le talent est un don de Dieu et que le monde a besoin de belle musique. La petite préfère le curé, plus vieux, mais qui siffle Trenet et sa Douce France, même si la grande musique, la vraie, la seule, l’officielle, ne veut rien entendre d’un Charles.

             « Litz… Aucune fille de mon école ne s’appelle comme ça. Qu’est-ce qu’il faisait à mon âge, monsieur Litz ? Est-ce qu’il avait droit de jouer à la cachette avec ses amis ? Au ballon ? Ou est-ce qu’il passait des heures entières devant un stupide piano ? Maman me parle sans cesse d’avenir, comme si je n’existais pas aujourd’hui. Elle s’adresse à moi comme si j’étais une vieille de vingt ans. »

             La fillette se montre si douée que depuis une année, elle arrive à jouer sans se tromper tout en pensant à autre chose. Sa mère, préparant le déjeuner à la cuisine, n’intervient qu’en cas de fausse note ou de relâchement. Tant que la femme entend de la musique, elle demeure à l’autre bout de la maison.

             « Les filles, à l’école, me boudent parce que je joue cette musique et parce que je suis première de classe. J’aimerais tant être une idiote, puis chanter mal, tout en pédalant à toute vitesse sur ma bicyclette pour aller rejoindre les autres imbéciles pour un tournoi de tague, bercer nos poupées ou jouer au mariage. Chaque fois que je veux m’amuser, ma mère me répond de faire attention à mes doigts. Je suis fatiguée d’entendre ça ! Je crois que je devrais apprendre à jouer avec mes pieds. »

             La musique file mécaniquement, jusqu’à ce qu’une fausse note… « Ce n’est rien, maman ! J’ai voulu tourner la feuille de partition et elle est restée collée à mes doigts. Rien de grave, maman ! » Pas de réponse. Soudain, l’enfant entend les gestes coutumiers menant vers l’Eldorado de tout déjeuner : des crêpes ! « Est-ce que Litz mangeait des crêpes ? Chopin buvait-il une chopine de lait au chocolat ? Beethoven était-il fou des tartines aux fraises ? Ils n’en parlent jamais, dans les livres de biographies. Ont-il réellement existé, ces gars, ou sont-ils des inventions des adultes pour tuer l’enfance des petites filles ? » Elle sait que la pièce achève, ce qui lui permettra de vivre dix secondes sans entendre l’instrument.

             « Je vais jouer Chopin, maman ! Comment ? Tu as le goût d’entendre une valse de Strauss ? Bien ! Ça sent bon, maman ! J’aime les crêpes ! » Rien de mieux qu’une demande inattendue, car l’enfant peut quitter son banc et perdre du temps à chercher la bonne partition dans la bibliothèque, tout en se plaignant qu’elle n’est pas à la bonne place. Un court moment de bonheur.

             « Valse de Strauss… Ça, c’est de la musique pour patiner. Je ne savais pas que les châteaux d’Europe avaient des patinoires dans leurs cours. Je déteste Strauss ! Il n’a même pas un joli nom, cet idiot. Pas comme Trenet ! Strauss, c’est un mot qui sonne comme le bruit d’une motocyclette qui gronde au coin d’une rue et… Oui, maman ! Je viens de la trouver ! Je commence, maman ! »

             De retour devant le clavier, elle place les feuilles, en maugréant « Pas Strauss… Pas encore lui… » Si elle désobéissait une seule fois ? Jouer au ballon sans se soucier de ses doigts ? Arriver à la maison avec un harmonica de cinq sous tout en jouant Boum quand votre cœur fait boum ? Elle pourrait se casser volontairement un doigt ! « Non… ça doit faire très mal. Je ne pourrais colorier dans mon cahier d’animaux, avec un doigt blessé. Quelle heure est-il ? Six heures quarante-cinq approche : le moment de la délivrance ! Ah ! des crêpes, avant d’étudier. Il y a un examen de géographie, ce matin. Rapide, la nouvelle maîtresse : déjà un examen après seulement deux semaines d’école. C’est facile, les concours de géographie : les maîtresses posent toujours une question sur la Saskatchewan, car deux filles sur trois sont incapables d’écrire le mot sans se tromper. Je me demande dans quel pays les pianos sont interdits et… De la confiture aux framboises, j’aimerais bien, maman ! Je peux arrêter de jouer, maman ? Pour me laver les mains avant de passer à table ? Merci ! Tiens… Quelqu’un passe sur le trottoir… Je vais aller voir qui c’est. Oh ! c’est la grande avec des lunettes, celle qui se cogne partout. Je crois qu’elle faisait comme le camelot et qu’elle écoutait le piano et… Oui, maman ! J’arrive ! Des crêpes ! Miam ! Salut, imbécile de piano. À ce soir. »

      

    Pour mon ami Marcel, qui a passé son enfance à exercer son piano, même si j'ai toujours deviné qu'il n'a jamais aimé.

      

      

     


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    Maladroite, l’adolescente ne regarde pas devant elle, distraite par le son du piano provenant du deuxième étage de cette grosse maison aux briques rouges. Elle bifurque vers la rue et le talon de sa chaussure droite se coince dans une fente du puisard, provoquant une chute spectaculaire vers l’avant. En se relevant, elle aperçoit le soulier, tire trop fermement, si bien que le talon semble en partie décroché de la semelle. « Quelle malchanceuse je suis ! Championne dans le domaine ! C’est à cause de cette petite qui joue si bien. J’ai tant besoin de beauté, dans ma vie. Je ne peux pas croire que je devrai me rendre chez le cordonnier ! Ma mère ne sera pas contente ! »

             La jeune fille marche péniblement jusqu’à un banc et regarde le gâchis. Elle soupire en réalisant qu’elle ne peut rien faire pour remettre le talon à la bonne place. Trop tard pour retourner à la maison pour enfiler une autre paire. La messe de sept heures va bientôt commencer et, plus que jamais, elle a besoin de prier. Depuis deux semaines, son amoureux l’a quittée et la pauvre se sent désespérée. Mettre toute sa confiance en Dieu pourra activer le retour du garçon.  

             « Il n’y a que des vieilles femmes et les reines de la sainte Catherine, à ces messes de semaine. Ça donne à la cérémonie un aspect un peu intime. Jeudi dernier, j’ai remarqué que monsieur le curé semblait s’endormir. Le jeune vicaire, par contre, montre tant de dynamisme qu’il en perd son latin. Bon… Je vais continuer. Comme le bon Dieu voit tout, il a aperçu mon bas déchiré et mon talon brisé. Son fils Jésus, qui a connu Marie-Madeleine et… Non ! Il n’y avait pas de bas de nylon à l’époque de Marie-Madeleine. De plus, elle portait sûrement des sandales, sans talons fragiles. » Elle remet sa chaussure, se disant qu’elle n’aura qu’à marcher prudemment.

             « Notre Seigneur n’est que justice et il sait qu’un garçon aussi laid que mon amoureux est destiné à une affreuse comme moi. C’est ça, le bonheur : les anglais avec les anglais, les riches avec les riches, les laids avec les filles moches. Voilà la vraie beauté. Puis, me quitter parce que j’ai voulu partir avant la fin du film, ce n’est pas une raison très intelligente. Enfantin ! J’ai pensé qu’il me faisait une farce. Ça n’empêche que je me sens tant malheureuse depuis la rupture… Moi qui m’étais mise à rêver mariage avec l’impossible : avoir des enfants magnifiques. » Découragée, elle laisse tomber les bras, sent un profond sanglot monter jusqu’à sa gorge. Pour ne pas pleurer, elle se remet en marche.

             Chaque pas fait geindre le pauvre talon. Agacée par cette situation, l’adolescente arrête, enlève les deux chaussures, fait quelques pas avant de les remettre, jugeant que cela ne se fait pas, que c’est indécent. « J’y pense ! La femme qui demeure là est la mère du petit servant de messe. Elle a la même taille que moi. Je me demande si… Non ! Mauvaise idée ! Je passerais pour qui de sonner aux portes pour emprunter des souliers ? Elle me dirait de retourner à l’asile ! Un petit effort, beaucoup de prudence, et je serai à l’église. »

             Effort fatal : complètement cassé ! Elle a le profond goût de pleurer sans pouvoir s’arrêter. La jeune fille pense alors avec la plus basse logique : la réparation de deux talons ne sera pas une dépense si extravagante. De plus, les  chaussures deviendront pareilles. L’adolescente s’assoit sur un banc, cherche dans son sac à main un objet pour décoller le talon intact de son socle. « Un canif ? Mais qu’est-ce que ça fait dans mon sac à main ? Je devine ! C’est mon jeune frère qui a voulu jouer un tour au plus vieux en cachant son canif de scout. C’est moi qui sors gagnante : avec cet outil, ce ne sera pas difficile à retirer le talon. Je dois faire attention pour ne pas que la lame m’entre dans la main. Scénario prévisible pour une malchanceuse comme moi. » Han ! Han ! Et han ! Réussite ! Fière, elle regarde le talon tenu au bout de ses doigts. Elle se chausse, jette les deux talons dans son sac, puis se met à marcher, retrouvant ainsi le doux souvenir de ses jours de fillette avec les chaussures plates. Bonheur fort court : se croyant à la seconde suivante sur ses échasses, elle pique du nez et tombe les deux genoux sur le trottoir.

             « Ça n’arrive qu’à moi ! Maintenant, ce sont mes deux bas qui sont déchirés ! Vrai que ma robe va cacher tout ça... J'ai cependant l’impression que je vais entrer dans l’église vêtue comme une vagabonde. Tout ça est de sa faute ! Il n’a pas respecté mes sentiments face à ce navet. On ne quitte pas sa blonde à cause d’un film ! Qu’est-ce que je n’ai pas fait pour montrer mon amour à ce gars ? Je l’ai écouté, je lui ai parlé avec douceur, je me suis laissée embrasser, je lui ai tenu les mains et lui ai montré comme je sais cuisiner en championne. Oh ! quelqu’un approche. Je ferais mieux de me relever. »

             Elle voit passer à toute vitesse le servant de messe. « Pas de doute qu’il est en retard. C’est mieux que ce ne soit pas un adulte. Il m’aurait posé des questions embarrassantes. »  La malchanceuse se redresse, sort un miroir de son sac à main pour s’assurer qu’elle n’est pas trop décoiffée, se rend compte qu’elle s’est éraflé la peau de la main gauche. « Le bon Dieu sait maintenant que mes bas sont bons pour la poubelle. Après le coup des talons, il doit me trouver pioche. Au fond, ce qui l’intéresse, ce sont les prières. À force de m’entendre prier pour le retour de mon amoureux, Dieu… Ah ! j’y pense… Peut-être me trouve-t-il égoïste de prier pour une seule chose…  D’autant plus que je n’allais jamais aux messes du matin avant la rupture. Je ferais mieux de varier mes sujets de dévotion. J’y suis ! Ma marraine, qui est morte en février dernier. Je vais prier pour elle. Au Ciel, ça va être tout noté dans le grand livre. Je mets des meilleures chances de voir revenir mon amoureux si je pense aussi à d’autres. Ma marraine a toujours été bonne à mon endroit. C’est elle qui m’avait présenté cet idiot susceptible dans ses goûts cinématographiques. » Elle se signe, récite tout de suite un Je vous salue, Marie, avant de regarder dans son sac pour vérifier si elle n’a pas oublié son chapelet.

             Il reste l’espace de trois maisons à franchir avant d’atteindre l’église. D’ailleurs, elle a entendu les cloches  il y a dix minutes. Pour les voisins, elles représentent un énorme réveille-matin. L’adolescente poursuit au ralenti, craignant une autre chute. Enfin face à l’édifice, elle se sent fière de ne pas avoir trébuché. « Enfin, je suis chanceuse ! » se dit-elle, au moment où un oiseau passe au-dessus de sa tête et…

     


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