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    19 : Départ d'un ami

    Quatre heures trente ? Le vieil homme sourcille, étonné, regardant deux fois son réveille-matin. "Je me lève plus tôt que d'habitude... À bien y penser, quelle importance ? À quatre-vingt ans, je me sens comme un enfant : je me couche à sept heures et demie et me réveille dans la nuit. Je devrais peut-être sucer mon pouce en réclamant ma mère. Il vaut mieux être un vieil enfant qu'un vieillard impotent. Hop ! Debout !"

    Il étire les bras, gratte ses tempes, enfile sa robe de chambre, se penche afin de mettre la main sur une pantoufle, se demandant où niche la seconde. Sous le lit, bien sûr ! Après sa toilette, le vieux se presse de saluer le jour qui va bientôt se lever. Émerveillé, il regarde à gauche et à droite, prenant une grande respiration. "Tout laisse croire que nous aurons une belle température. J'adore le mois de septembre. Le plus merveilleux de l'année. Les grandes chaleurs d'été m'incommodent un peu. Le printemps, j'ai peur de glisser sur un bout de glace et je suis trop vieux pour les tempêtes de neige. J'y pense... tant qu'il y a de la vie, tous les mois sont magnifiques, mais septembre porte une couronne d'or. Un déjeuner, maintenant, même si je sais que je vais encore avoir faim dans trois heures. Et si je me rendais au petit restaurant du bout de la rue, à ce moment-là ? La jeune serveuse est si gentille, même si elle ne sourit pas beaucoup. Puis, il y a toujours des matinaux pour me raconter le contenu du journal. Alors, je n'ai pas besoin de l'acheter."

    Le vieillard fronce les sourcils en voyant un sac au centre de la table de la cuisine.  "Comment ai-je pu oublier ? C'est la bouteille de sirop pour cette femme de France ! La pauvre est souvent enrhumée. Avec ça, elle va guérir. Elle chiale un peu contre le froid du Canada, mais je suis persuadé qu'elle était tout autant malade dans son pays. J'irai lui porter cette bouteille dès neuf heures. J'aime entendre cet accent. C'est chantant."

    L'homme dépose un peu d'eau dans un chaudron et le met à bouillir sur le poêle, cherchant le sac de café, après avoir constaté qu'il faudra ajouter du sucre à sa liste d'épicerie. Il sort un peu de pain et coupe avec soin deux tranches de fromage. Ce goûter sera suffisant en attendant de se rendre au petit restaurant, à sept heures. L'homme sourit en pensant qu'il a appris à cuisiner à soixante-dix ans, après le décès de son épouse.

    Le modeste repas enfin prêt, le vieillard mâche lentement ses rôties, ferme les yeux quand le fromage fond dans sa bouche. "Princier !" Le café, cependant... Un peu trop vigoureux ! Comme le breuvage est très bouillant, l'homme a repoussé la tasse de la main, se demandant s'il vaudrait mieux recommencer. Il n'arrive pas à se décider. hausse les épaules, puis retourne dans sa chambre pour enfiler son pantalon, sa chemise, ses bretelles, mais garde ses pantoufles.

    " Oui, ils ont un beau langage, en France. Ils connaissent plus de mots que les Canadiens. Cependant, ils se mettent en colère plus rapidement. Nous aussi, avons des défauts, mais je crois que nous faisons preuve de plus de patience. Ce sirop fera du bien à cette femme. Je lui parlerai de sa région natale et elle oublira qu'elle souffre de la grippe. Après, j'irai me promener du côté du boulevard commercial pour regarder les vitrines. Je vais m'asseoir sur un banc et observer le va-et-vient de tous ces gens trop pressés, puis je... oh ! encore un oubli ! Je dois aller porter ces vieux almanachs à ce grand homme à lunettes et qui demeure de l'autre côté de la rue, pas loin de la tabagie. Il aime toutes les antiquités. C'est sans doute pourquoi il me parle souvent. Ah ! Ah ! Si ces livres lui apportent du plaisir, je serai content de lui avoir rendu ce service. J'ai passé ma vie à aider les autres. Me voilà riche ! Quand je vais mourir, je vais continuer là-haut. Je ferai les commissions de saint Pierre. Je suis persuadé qu'il est très occupé et qu'il n'a pas le temps d'aller chercher un paquet de gomme à mâcher. Amis ici-bas et amis au Ciel. Je me demande si le café refroidi est meilleur que tantôt."

    Le vieil homme sort à nouveau, oubliant qu'il s'est levé plus tôt que d'habitude. Jamais il ne rate le spectacle du soleil se pointant dans l'horizon. Il apprécie aussi le silence des fins de nuit même si, paradoxalement, les oiseaux en profitent pour mener un grand tintamarre. "Mon gentil serin ! Je vais le réveiller et il va chanter pour moi !"

    Joyeux, le vieillard entre, presse le pas jusqu'à la cuisine pour enlever le drap recouvrant la cage du serin. Il perd immédiatement le sourire en constatant que l'oiseau gît au fond. Il baisse les paupières, garde silence, avant de bouger la cage, tout en disant : "Petit ! Petit ! Petit !" Du chagrin, il passe à une brève colère, mais la secousse à l'habitation ne ressuscite pas le volatile, qui se déplace en tous sens comme un bout de bois. Le vieil homme passe une main dans ses cheveux, s'assoit dix secondes, avant de courir de nouveau vers la cage. "Petit..."

    Il se rend dans la chambre de bain, s'éponge le visage avec de l'eau tiède, puis prend une serviette propre, dans laquelle il dépose le corps du serin. Il sort de la maison, ayant oublié de se chausser, marchant à petits pas, tenant la serviette à bout de bras. Tout ce qui l'entoure semble devenu gouffre, encore plus noir que la mort. Il prend le temps de s'installer sur un banc quelques minutes, mais se sent incapable de porter son regard ailleurs que vers la serviette. Il se remet en route vers son objectif : l'église. Il dépose le tissu sur les marches, s'agenouille, se signe, joint les mains, récite un chapelet. En se relevant, il murmure que le curé comprendra. De retour sur le trottoir, il traîne les pieds et pleure abondamment. Devant sa maison, il craint de rentrer, pensant trop à la cage vide, à l'absence du chant. Assis dans la berçante, l'homme réalise alors qu'il porte toujours ses pantoufles. "Je vais attraper un rhume, comme la Française." Il regarde sa montre : quatre heures quarante-cinq. Il pense alors que lorsque le soleil sortira de son lit, les oiseaux vont se mettre à siffler avec fracas. Il ne veut surtout pas les entendre. Pas aujourd'hui. Il vaut mieux retourner se coucher, oublier le déjeuner au restaurant. Le vieillard a l'impression que la vie vient de le poignarder.

    Quiconque ayant perdu un animal domestique est en mesure de comprendre.


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    20 : L'amoureuse

    "Quatre heures quarante-cinq ? Mon cadran n'a pas sonné ? Pourquoi ? Je vais être en retard pour le voir passer, lui qui se montre toujours si précis dans le temps. Je suis étourdie !" La vieille femme se tire du lit aussitôt, marche à pas saccadés jusqu'à la chambre de bain pour se passer de l'eau dans le visage, tout en multipliant ses interjections angoissées. Son petit chien, heureux de voir sa maîtresse, fait la belle et bouge la queue, sans qu'elle ne le remarque.

    Elle sort chercher un oeuf et la pinte de lait dans la glacière, regarde brièvement la noirceur opaque, soupire que ce sera une journée agréable, avant de répéter la même chose. avec plus de fermeté. Ce sera sa journée tant espérée ! Elle sourit en constatant que le robinet de son évier coule très bien. "Quatre vingt ans, toujours droit, aimable, poli, encore si joli ! Meilleur qu'un plombier de métier, de plus ! Oh ! j'ai l'air d'une collégienne... Qu'est-ce que tu en penses, mon chien ? Il vaut mieux être une collégienne qu'une vieille au coeur triste. La vie demeure toujours devant moi. Tu veux un peu d'eau ?"  Elle se presse trop en se penchant pour prendre le bol, si bien que ses reins lui jouent un tour. "La collégienne est usée, il ne faudrait pas que je l'oublie."

    La dame n'habite ce logement que depuis mai dernier. Ces cinq mois ont été suffisants pour noter cent fois cet homme distingué, passant devant sa porte et dont tous les voisins parlent avec estime et affection. Le curé et son vicaire le décrivent comme le plus dévot paroissien. En juillet, l'équation "Lui veuf + Moi veuve + Nous deux seuls = sait-on jamais ?" a grandi dans son coeur plissé qui a aussitôt perdu ses rides. Elle lui a parlé pour la première fois en août. L'amour pour les animaux a été le sujet initial de conversation. Ensuite : la charmante température, la passion pour la belle musique, la splendeur de la nature, la sagesse des sermons de monsieur le curé, menant jusqu'au coup du robinet brisé. Elle lui parlait si rapidement, telle une jouvencelle de vingt ans et... pardon : de seize ans. Chacune de ces rencontres a été suivie par une nuit de rêve, remplie par la chaleur de la voix masculine. Elle se sentait comme une vedette de cinéma français et leurs coups de foudre.

    "Je ne mangerai pas trop. Il se rend souvent au petit restaurant du bout de la rue. S'il me voit face à ma porte, peut-être osera-t-il m'inviter ? Il faut qu'il me remarque ! Je vais me faire belle. Je suis persuadée que mon robinet ne l'intéressait pas et qu'il a accepté de venir pour me voir de près. À moins que ce ne soit le chien... Il l'a beaucoup caressé. Je suis jalouse de toi, mon chien ! Il m'a parlé avec douceur d'un canari qu'il a depuis très longtemps. Tiens ! J'ai une idée ! Le chien va m'accompagner sur le perron. Ainsi, il arrêtera pour le flatter. Je lui dirai que les canaris sont mes oiseaux favoris. Je pourrai peut-être aller voir l'oiseau chez lui. Tout ça est très excitant ! Je dois me calmer. D'abord : manger légèrement. Ensuite : choisir une belle robe, me coiffer avec soin. Après, je serai prête à sortir."

    Une tartine aux fraises suffit, rapidement engloutie, tout comme le verre de jus de pommes. Quelle robe choisir ? Celle avec des fleurs ? Trop printannière... La noire, si belle ? Trop mortuaire... La bleue ? Folichonne... La grise ? Trop sobre, il risque de regarder davantage le chien que la veuve. La verte ? Gagnante ! Elle l'enfile avec soin, hésite une longue minute pour choisir les chaussures appropriées.

    Peigne ! Brosse ! Hop ! Hop ! Une goutte de prafum ? "Je passerais pour qui ? On ne se parfume pas à cette heure de la journée. Il penserait que je suis une femme légère." Mais soudain... Un mal de ventre. La tartine a été dévorée trop prestement. "Ce n'est pas le bon moment pour me sentir malade." Cinq heures trente est encore loin. La vieille dame répète au chien qu'il faut coûte que coûte demeurer calme. Un grand verre d'eau froide soulagera ce malaise. "Ma confiture ne devait pas être trop fraîche. Voilà longtemps que je l'ai. Le jus de pomme était peut-être amer." Elle se repose au salon, ferme les yeux et tente de ne penser à rien. Impossible ! "Il est si beau ! Qu'est-ce que ça devait être au cours de sa jeunesse ? Son épouse n'a pas eu d'enfants, dit-on. Moi, j'ai au bercé six, tous vivants, bien mariés. Il serait content de devenir père à son âge. Me voilà à penser mariage, maintenant !" Le mal de ventre s'intensifie, mais la femme se répète qu'il n'existe pas. Aucune raison ne l'empêchera de voir cet homme, de lui parler, de lui montrer comme elle est toujours fraîche, gentille, avec un coeur demeuré jeune.

    Elle se lève promptement, pousse la porte, pendant qu'à l'intérieur, le chien proteste avec quelques aboiements. Elle lui fait signe de se taire, lui disant qu'il risque de réveiller les voisins. La vieille femme pense tout à coup que promener le joli serait une bonne idée pour attirer l'homme. Elle se dépêche d'enfiler le collier. L'animal sautille, fou de joie. La voilà à parcourir le trottoir. Arrêtant devant la maison du vieillard, elle fronce les sourcils, se rendant compte qu'il n'y a pas de lumière. "Ce n'est pas normal... Il est toujours levé, à cette heure. Est-il malade ?  Je... Oui ! Je saurais en prendre soin ! J'ai soigné comme il faut tous mes enfants et mon mari. Nous n'avons jamais eu besoin du médecin. Peut-être a-t-il décidé de se lever plus tard... Non ! Il est très ponctuel, fidèle à ses habitudes. Il s'est passé quelque chose de grave ! Qu'est-ce que je dois faire ?"

    Rongée d'inquiétudes, la vieille femme s'installe près de sa porte, malgré les protestations du chien, peu satisfait de cette marche de santé qui n'aura pas duré trois minutes. Elle regarde sans cesse du côté de la maison de l'espéré. Trop de questions se bousculent dans son esprit. Voilà qu'un autre tiraillement de ventre se manifeste et elle n'a d'autre choix que de se hâter vers la chambre de bain. Elle y passe trop de temps et craint qu'il n'ait profité de ces moments pour sortir. La femme avance prudemment vers la maison, toujours plongée dans la noirceur. La voilà de retour en face de chez elle, prête a attendre le temps voulu pour le voir passer. Une heure, deux, trois, peu importe ! Il finira par sortir. Rien ne les presse tous deux. "L'amour viendra en temps et lieu. Il faut que ce soit aujourd'hui. Aujourd'hui, c'est le grand jour !" pense-t-elle, tout en frappant le creux de ses mains.


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    21 : Emploi souhaité

    Le garçon se lève en sursaut, frotte ses yeux, étire les bras, puis frappe dans ses mains en pensant tout fort : " Enfin, c'est mon grand jour !" Il se sent tout de suite embarassé par ce débordement d'enthousiasme bruyant, craignant d'avoir réveillé ses parents. Sur la chaise près de la porte : son beau pantalon, sa chemise, son uniforme. Les chaussures neuves ont été cirées pour paraître encore plus nouvelles. Il sourit face à ce spectacle, qu'il voit pourtant depuis une semaine.

    Il tire le store de la fenêtre, ayant peur de faire face à un déluge qui gâcherait ce moment important. Rien ne tombe et tout indique que la température sera radieuse. "Quelle chance ! Aujourd'hui, je vais devenir un homme. Je sais que les vieux vont dire que je n'ai pas de poils au menton, mais mon oncle m'a assuré qu'aussîtôt qu'un gars travaille, il devient un homme. Je suis d'accord avec son avis. Au tour de la toilette. Je dois paraître impeccable !"

    L'adolescent utilise ce qu'il faut de savon et d'eau froide. Aucun problème avec les oreilles : il a méticuleusement nettoyé les pavillons hier, en prenant son bain. Il voit le rasoir de son père, le prend du bout des doigts, rigole en disant : "Ça viendra un jour prochain." Sa mère l'a assuré qu'un sain déjeuner a été préparé et qu'il n'aura qu'à le réchauffer dans une poêle.

    Sur la table de la cuisine, le garçon a la surprise de voir une enveloppe adressée à son nom. Une carte de bonne chance, dessinée par sa petite soeur. Le compliment semble avoir été écrit par son frère et le billet de un dollar est un cadeau de ses parents. "!ls sont gentils. Je sais que personne ne va se lever à cinq heures du matin pour me voir partir. Ça me rendrait nerveux. Cette carte me prouve que ma famille demeure de tout coeur avec moi."

    Excellent déjeuner, bien que frugal. Son oncle lui a juré qu'il n'y a rien de plus malsain que de se rendre au travail le ventre plein. Une indisgestion lors de son premier jour de travail ? Le patron le regarderait du mauvais oeil et regretterait de lui avoir accordé sa confiance. Déjà que ce ne fut pas facile de trouver un poste à sa mesure. Dès la fin de l'année scolaire, en juin dernier, le garçon aurait pu être engagé par une usine. "Tu entres dans une usine et tu n'en sors jamais. Pour un cinquième de classe comme moi, il fallait un travail plus prestigieux. C'est ce que m'a raconté mon oncle. J'étais flatté."

    L'adolescent avait cogné à tant de portes, à chaque matin, vêtu comme un premier communiant. Des jeunes de treize ou quatorze ans, ayant terminé l'école, il y en a une légion dans les rues. Il fallait se démarquer. Les insuccès de ses premières démarché l'avaient incité à un léger découragement. Cependant, les patrons demeuraient toujours attentifs. Un bon point, avait avoué l'oncle, approuvé par le père. Celui-ci a assuré son garçon qu'il pourrait déposer de l'argent chaque semaine dans son compte à la caisse populaire, l'économie étant une grande vertu. Sa mère avait parlé de préparation pour un futur mariage, idée qui avait fait rire discrètement l'adolescent, réalisant, le lendemain, que ce jour viendrait peut-être plus rapidement que prévu et qu'à ce moment-là, il serait content d'avoir l'argent nécessaire pour débuter comme il faut sa vie maritale. La paie promise par le patron : cinq dollars par semaine et tous les pourboires demeureront dans ses poches.

    "Qu'est-ce que je vais faire avec l'argent qu'il me restera, après avoir donné pour aider mes parents ? Aller au cinéma plus souvent ? Est-ce si important ? Oh ! quand le cirque américain va nous visiter ! J'irai et je paierai l'entrée à mon frère et à ma soeur. Je pourrai offrir de beaux cadeaux lors des anniversaires de mon père et de ma mère. Le meilleur salaire, de prétendre mon oncle, consiste à donner satisfaction à mon patron. Bon ! Le temps de me brosser les dents avec soin est arrivé et après, je vais enfiler mon uniforme. Quand je pense que mon oncle est venu me photographier ! Ce sera un beau souvenir de mes débuts. Je sais que ce n'est qu'un commencement. Dans dix années, je serai haut placé dans le domaine de l'hôtellerie."

    Groom ! Garçon de courses, au service de la clientèle d'un bel hôtel du centre-ville. Mille fois mieux que l'usine. Rapidité ! Efficacité ! Amabilité ! Politesse ! Tout à la fois et avec le sourire ! La patron, dans un clin d'oeil, lui a raconté que le sourire représente la source des plus importants pourboires. Il y a dix jours, l'adolescent a vécu sa journée d'essai. Dix-huit candidats pour un seul poste. Il a gagné la palme ! Ce qui l'a beaucoup aidé : il parle anglais à la perfection. Sa mère étant anglophone, la langue a toujours été de mise à la maison, car son oncle a souvent répété que c'était la seule façon pour les Canadiens français de réussir dans la vie.

    Pour cet essai, il a été guidé par un vieux de dix-sept ans, promu garçon d'ascenseur pour un grand magasin à rayons. Il a tout montré à l'apprenti. Le plus dificile, en premier lieu, était de connaître tous les coins de l'hôtel, du petit bureau au rez-de-chaussée jusqu'à la dernière chambre du quatrième étage. L'adolescent sait que beaucoup de candidats ont perdu des points lors de l'épreuve de l'escalier. Comment se montrer rapide, sans courir comme un dingue dans un escalier ? Pire que tout : comment monter jusqu'au dernier étage avec une tasse de café entre les mains sans échapper une seule goutte ? Deux minutes et trente-deux secondes ! Chronométré avec précision ! Le seul candidat à y être arrivé en moins de trois minutes. Quand le patron a annoncé qu'il avait le poste, le garçon a rougi, avant de remercier dans les deux langues. L'homme lui a alors tendu son uniforme.

    "L'essai, ce n'était pas du vrai travail. Ma première journée, c'est aujourd'hui. Si je commets une seule erreur, le patron va donner un coup de fil au gars qui a terminé second. Je sais qu'il a renversé un peu de café, lors de l'épreuve de l'escalier. Pauvre lui ! Voici enfin le grand moment du départ. Évidemment, il n'y a pas d'autobus à cette heure et c'est tout de même trois milles à marcher... Commencer à six heures du matin n'est peut-être pas l'idéal, mais je n'ai pas le choix.  Dans une demi-heure, je serai un homme ! Quel bonheur !" La porte ouverte, il sourit et étire les bras, comme un conquérant.


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  • 22 : Emploi détesté

     

    "Quel malheur ! Encore une autre journée de travail ! Quand je pense que j'étais en train de rêver à moi-même dans une jolie maison, avec mon garçon et ma fille, tous deux blonds, des bons voisins et un mari qui m'offre des fleurs chaque semaine ! Voilà qu'à mon réveil, je suis toujours vieille fille et que je suis obligée d'aller perdre ma vie dans ce restaurant du bout de la rue. Je devrais tout le temps vivre dans le rêve. Quelle heure...? Cinq heures et quart. Question imbécile de ma part ! Voilà six années qu'elle sonne à la même heure, cette stupide mécanique !"

    La jeune femme se tire du lit machinalement et se rend à la chambre de bains en maugréant encore. se passe un peu de savon sur le visage, donne quelques coups de brosse dans ses cheveux, et c'est tout. "Pas besoin de me faire belle pour cette clientèle. Toujours les mêmes ! Les vieux qui se lèvent avant le soleil, les célibataires incapables de se faire cuire un oeuf, les chauffeurs de taxi. Pareil, pareil, pareil ! Tous des stupides !"

    Voici le temps de la dernière chose dont elle a envie à cette heure de la journée : déjeuner. Quand elle va passer les trois prochaines heures à servir ce type de repas, le goût de le faire pour soi-même ne peut représenter quelque chose d'agréable. Chaque journée la voit noyée dans l'odeur des oeufs, des rôties, des patates grillées, du café, "sans oublier le chocolat chaud commandé par le concierge des écoles qui ne peut vivre sans observer ma poitrine. Il faut bien que je mange... Quelle idiotie !"

    Elle sort sur la galerie arrière avec une rôtie, sa banane et son verre de jus, pour se soustraire à la cuisine. Elle en arrive même à trouver cet océan de hangars exotique. Depuis longtemps, la jeune femme trouve la vue de la rue insupportable. Elle cesse de mâcher pendant quelques secondes, sentant une douce fraîcheur qui la ravive un peu. La journée sera estivale, en ce début d'automne. "Le seul avantage de cet emploi : je suis libre chaque après-midi."

    Voyant au loin un homme qui marche, elle décide de rentrer. Être près de la ruelle en robe de chambre à cette heure n'est pas de la plus grande prudence, mais voilà une liberté qu'elle aime se permettre à l'occasion. La jeune femme se brosse les dents et s'attarde encore à ses cheveux. "Hmmm... Je ne suis pas si laide. Pas une vedette de l'écran non plus ! Quand je pense que j'approche de mes vingt-sept ans, que je n'ai pas eu d'amoureux depuis six années, le même nombre que mon entrée dans ce restaurant. Il me porte malheur, voilà tout ! Ça devient de plus en plus difficile, à mon âge, de trouver l'âme soeur. Plus jeune, il y avait des soirées de danse, mais maintenant ? Je ne peux quand même pas me rendre dans une boîte de nuit et passer pour une fille de rien. Stupide ! C'est pourtant là qu'on peut applaudir les meilleurs orchestres de danse. Maintenant, je sens qu'il ne me reste que les minutes d'attente pour entrer dans les cinémas. Puis les hasards, hein ! Une fois sur deux cent. Et encore, si je salue un homme, il va croire que je suis une aventurière."

    Elle passe à sa chambre pour enfiler son unforme de travail : robe jaune, avec faux tablier bleu et cette coiffe blanche, pour que les cheveux ne tombent pas sur son front. "C'est laid ! Mille fois horrible et stupide ! Qu'est-ce que je peux y faire ? Toutes les femmes au travail portent des uniformes qui ne les avantagent pas. Même dans les usines, les patrons interdisent certains vêtements. À bien y penser, les hommes ont aussi des uniformes. Les facteurs, les chauffeurs d'autobus, les gardiens de sécurité. C'est un univers d'uniformes. Je me souviens, il n'y a pas longtemps, que je devenais folle d'amour en voyant un soldat. C'était un beau style. Ça n'empêche pas que cette guerre a fait mourir tant de bons candidats pour le mariage. Il y en a qui sont revenus infirmes. Pauvres garçons..."

    Un coup d'oeil à l'horloge : encore trop tôt pour partir. Depuis tout ce temps, elle pourrait parcourir la distance les yeux fermés, traverser les rues transversales sans danger. Rien ne la presse, maintenant, comme si elle avait adopté un rythme de marche la menant au restaurant à l'heure convenue. À une occasion, elle avait eu un retard de cinq minutes qui s'était transformé en une heure de reproches. "Ça les stimule, les patrons, de crier fort à une employée. Sans doute qu'ils n'osent pas le faire à leurs épouses." La jeune femme a entendu parler d'abus épouvantables, dans les usines et manufactures. "Nous ne sommes pas faites pour ça, voilà tout. Notre destinée, c'est le mariage. Rien de plus naturel pour une femme."

    Elle s’assoit au salon et allume une des trois cigarettes que sa mère lui autorise chaque journée. Dans la solitude de ces moments, la jeune femme se permet son péché mignon : regarder comme il faut les hommes illustrés dans le catalogue d’un grand magasin à rayons. Bien sûr, ce sont des dessins, mais ils représentent un idéal agréable dans les visages. De plus, ils sont vêtus avec distinction. Au cours du dernier été, elle avait rêvé qu’un de ces personnages s’était transformé en chair et cœur pour venir à sa rencontre.

     « J’en prendrais soin. Il aurait trois succulents repas par jour. Pas des stupides repas de restaurant ! Des vrais ! Je n’aurais pas besoin d’uniforme laid pour le servir. La maison serait bien tenue et il le remarquerait. Et nos enfants, donc ! Parfaitement élevés ! Sa fierté ! Les célibataires deviennent vieilles filles quand elles perdent espoir. Ce n’est pas mon cas. Tiens ! C’est aujourd’hui que je vais trouver ce futur mari ! Pas dans le quartier, il va de soi. Je les connais trop, les gars du coin. L’herbe est plus verte ailleurs. Il sera hmmm… comme celui-là ! Quel regard franc ! Quand il me verra, il pensera que je suis sa destinée. En attendant, je dois retourner au restaurant… Quelle misère !  Si au moins le patron me laissait mes pourboires, au lieu de les partager avec toutes les autres, dont certaines ne font pas plus d’effort qu’il ne faut. »

    La cigarette écrasée, les derniers soupirs d’espoir envolés, la jeune femme sort, regarde le ciel, se répète que ce sera enfin sa journée. Perdue dans ce beau rêve éveillé, elle se déplace plus lentement que d’habitude, s’attarde dix secondes en voyant de la lumière dans la quatrième maison voisine, habitée par un couple idéal qui lui fait tant envie. « Un mari si beau ! Trois magnifiques enfants ! Quelle chanceuse, cette femme ! Dans dix années, je serai comme elle. Et c’est aujourd’hui que ça va commencer ! » 

     

     

     

     


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    Cinq heures trente ! Ce moment, sur l’horloge de la cuisine fait sursauter la femme, même si, comme une lourde routine, elle se lève toujours au même moment, précédant de trente minutes les réveils de son mari et des enfants. Ces derniers ne se rendent à l’école, presque voisine, qu’à huit heures et demie. L’époux exige qu’un déjeuner soit pris en famille. Cette discipline en a fait naître une seconde : les petits étudient à sept heures quinze, supervisés par leur mère, ancienne institutrice.

             Tout est minuté, dans cette maison. Aucun écart de conduite n’est toléré. Chacun à son devoir. La femme n’a pas à se plaindre de son époux : il ne boit pas, ne parie pas aux courses, présent en tout temps. Quand il se permet une distraction, elle implique la femme et les enfants. Cependant, au début de la nuit dernière, quand il a exigé avec force d’accomplir son devoir, elle a refusé et il… Ce n’était pas la première fois, mais elle lui a semblé pire que les précédentes. Elle a toujours ressenti un profond dégoût face à ces moments de la vie conjugale. Cela lui fait trop penser à ce vieil adage affirmant que les femmes sont nées pour souffrir. Avec des enfants d’âge scolaire et la quarantaine qui sera là dans deux années, elle ne voit plus la nécessité de ces gestes répugnants.

             « Ça ne paraît pas. Pour l’instant… » se marmonne-t-elle en regardant sa nuque dans le miroir. « Tant mieux. Les enfants seraient inquiets et mon mari inventerait des mensonges, comme dire que je me suis cognée contre une porte. S’il pouvait s’excuser. Une fois ! Une seule ! Je… Je ferais mieux de ne pas relever mes cheveux, au cas où ça commencerait à enfler… » La toilette matinale ne dure pas longtemps. Du travail l’attend. Le menu des déjeuners de la semaine a été établi par l’homme, comme depuis toujours. La même règle demeure de mise pour le souper, mais, étant seule pour le dîner, la femme a droit de manger ce qu’elle veut, tout en ayant la politesse de rendre compte. Ainsi, quand elle se rend à l’épicerie, l’épouse sait quoi acheter et ne risque pas de dépenser pour du superflu. Rien de mieux pour équilibrer le budget familial !

             La même chose demeure de mise pour les besoins de la femme. Pas de maquillage, propre aux femmes de petite vertu ! Le parfum, discret, est permis pendant les fêtes. L’époux recommande qu’elle fasse ses achats à deux magasins précis du grand boulevard commercial, car il connaît les prix des vêtements. Elle doit aussi prévoir l’épuisement de certains produits, comme le shampoing pour les cheveux. Ces règles occasionnent parfois un surplus d’argent, permettant une sortie au cinéma ou dans un parc forain. Une fois par année dans ce dernier cas et quatre pour le premier.

             « Patates grillées, œufs, bacon, rôties. J’aurais eu le goût de crêpes… Quand donc, les crêpes ? Vendredi. Est-ce qu’il me reste du sirop ? Je ferais mieux de vérifier. Si jamais la bouteille est vide vendredi, j’aime mieux ne pas penser à ce qu’il dira. Où est-elle ? Oh ! chanceuse : il y en aura assez. Par contre, je suis mieux de prendre en note pour renouveler, lorsque nous irons à l’épicerie samedi. Qu’est-ce qu’on va boire ce matin ? Du jus ou du lait ? Du lait… De nouveau, je serais sage de déposer ma carte dans la fenêtre du salon pour que le laitier arrête. Est-ce que les enfants auront droit à une pincée de chocolat en poudre dans leur verre ? Non. Tant pis pour eux. »

             Le jour commence à se pointer, en douceur. La femme regarde, réalisant qu’elle n’a jamais réellement vu ce spectacle, même si elle est toujours debout à ce moment de la journée. L’hiver, pendant le déjeuner, il y a pleine noirceur, alors que l’été, le soleil brille depuis longtemps. L’astre a ses fantaisies différentes à la même heure, alors que la femme accomplit toujours le même devoir. « Il en a de la chance, monsieur le soleil. »

             Elle fait un pas pour rentrer, mais échappe la bouteille de lait. Horreur ! Et si tout à coup elle est cassée, qu’il n’y a pas de lait pour ce déjeuner ? Le mari serait très fâché et il y aurait tant à craindre. Heureusement, l’objet semble intact. Le lait, secoué, produit des bulles sur la surface. La femme regarde quelques instants, amusée par ce phénomène.

             La table est mise avec soin, avec chaque élément à la bonne place. Aujourd’hui, l’épouse a choisi la nappe bleue, avec ses carreaux blancs. La fleurie a été entachée, voilà deux jours, quand l’aîné a renversé son jus de pamplemousse. Le pauvre a alors subi les remontrances de son père, humilié devant son frère et sa sœur. La femme avait pris la défense de son enfant : « Ce n’est pas si grave. Je vais la laver comme il faut. » Le lavage ? Un lundi ? L’homme lui avait lancé des dards blessants avec ses yeux. Il avait ajouté que les maladresses de l’enfance finissent par se transformer en bêtises inqualifiables à l’âge adulte.

             Parfois, elle pense que son mari se montre beaucoup trop sévère. Les gens du quartier, qui ignorent tout ce qui se passe dans cette maison, ne se privent pas de dire qu’il s’agit d’un très beau couple, avec trois enfants parfaits. Elle en retire une certaine fierté et ne songe plus alors à tous ces secrets qui rendent parfois sa vie si malheureuse. Il lui arrive souvent de penser qu’au temps de sa jeunesse, elle a mis trop d’empressement à désirer se marier, craintive de demeurer vieille fille. 

             Cinq heures quarante-cinq approche. Il est temps de se mettre à l’œuvre pour que tout soit prêt. Les petits seront réveillés dans quelques instants, impeccablement vêtus et lavés, pour paraître de bons citoyens quand ils attendront leur père, debout derrière les chaises de la table de cuisine. Elle aime beaucoup les extraire de leur sommeil. Ils sont si mignons, en cet instant, étirant leurs bras, baillant un peu, les yeux mi-clos. On dirait des anges. « Tout à coup que j’en attends un autre… À mon âge… Il faudrait qu’il cesse ce jeu… J’ai si peur de le lui en parler… Il me dirait que de me soustraire à mon devoir de catholique représente un péché, que la souffrance des femmes est le fruit du péché d’Ève. Si jamais je gagne mon ciel, je me promets une discussion sérieuse avec cette Ève et… c’est vrai : elle brûle en enfer. Je voudrais tant que… que… Oh ! je ne sais plus. Je vais aller réveiller les enfants. Le seul beau moment de toutes mes journées. » 

     


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