•  

    14 : Perdre la notion du temps

    " Opéra ! O Sole Mio ! Opéra ! Carmen : Ra Ta Ta Ta ! Quelle belle matinée ! Quelle magnifique journée s'annonce ! O Sole Mio !" Le vieil homme, remplaçant le chant par un sifflement vigoureux, passe une serviette humide sur son visage, soupirant à vive voix sa satisfaction. Le peigne suit et il éclate de rire en constatant qu'à soixante-dix-sept ans, il a plus de cheveux qu'un jeune de cinquante ans.  "Hmmmm..." fait-il, en regardant la barbe. "Pas très ras. J'y verrai après le déjeuner." Les portes des armoires claquent une à une, avant qu'il ne décide que deux rôties avec des cretons suffiront, sans oublier le verre de lait. "Salut, mon p'tit gars !" fait-il en enlevant promptement la serviette recouvrant la cage de sa perruche. "Et alors ? On ne siffle pas ? Un oiseau digne de ce nom chante à chaque début de journée. Ton travail, c'est d'apporter de la joie dans mon foyer. Je t'ai enseigné O Sole Mio ! Allez ! Tu ne t'en souviens plus ? Je vais te montrer !" L'air classique est interrompu par un coup de pied provenant du deuxième étage.

    "Peuh ! Est-ce que je cogne sur le plancher, quand son bébé braille tout le temps ? C'est naturel qu'un enfant de cet âge pleure. Tout autant naturel de débuter la journée dans la joie. Je siffle fort bien et j'ai une belle voix. Je m'en priverais pour quelle raison ? Pour cette paresseuse ? C'est comme ça, les jeunes femmes d'aujourd'hui. Ça demeure au lit longtemps. Allez, chante, la perruche ! Elle ne frappera pas le plancher pour un oiseau, tout de même !"

    Cling ! Clang ! Bang ! La vaisselle est lavée en un temps record. Retour à la chambre de bain pour l'opération crème et rasoir. Quel bonheur que ce geste masculin ! " Un homme doit toujours être galbe, bien coiffé et porter la cravate. Ceux qui ne le font pas sont des bandits." Il regarde de près afin de s'assurer qu'un oubli poilu n'entache sa bonne réputation.

    Maintenant, le journal du matin, avec un  bon café. "Je devrais m'abonner. Il y a un jeune camelot très consciencieux, dans le quartier. Tiens ! Voilà ma bonne résolution pour le nouvel an. En attendant, je vais aller chercher une copie au petit restaurant situé à quelques pas du grand boulevard commercial. Une marche matinale ne peut faire de mal à un homme, surtout à un gars de mon âge."  Le vieillard ouvre la fenêtre pour savoir s'il fait froid. Il la referme avec fracas. Son veston suffira, avec son chapeau préféré. Il se met en marche dans la pénombre de la nuit, levant son couvre-chef à chaque personne qu'il ne rencontre pas. Quelques secondes, il tient une charmante conversation avec un poteau de téléphone, portant un chapeau tout à fait pareil au sien. Puis il pense croiser cette femme réputée pour être une incroyable insomniaque. La confondant avec un banc, il l'assure qu'une saine alimentation active le sommeil.

    "Bonjour, Dieu", fait-il en passant devant l'église. Il arrête, regarde de l'autre côté de la rue. "Le parc ! Il y a des canards dans l'étang. Ils sont fort jolis. J'entends d'ici les petits enfants qui gazouillent en jouant dans les balançoires. Je vais aller les voir. Si ces automobiles se décident à me laisser traverser... Il y en a tant ! Tiens ! Celui-là ! Chauffard ! Je suis certain que c'est un homme mal rasé. " Quatre, cinq, six, tant et tant de voitures qui n'existent pas et le retardent.

    Déception : les canards dorment. Il hausse les épaules, puis marche vers le restaurant. Fermé ? Pour quelle raison ? Peut-être qu'il y a de la mortalité dans la famille du propriétaire. Tant pis pour le journal ! De toute façon, il n'a pas terminé celui d'hier. "Je vais retourner chez moi, préparer un délicieux café et regarder ces vieilles nouvelles. O Sole Mio ! O Sole Mio !" Carmen devient de vigueur en rentrant à la maison, pendant que la bouilloire accomplit son travail. "J'aurais pu réussir comme chanteur d'opéra. Je n'étais pas assez sérieux, au cours de mon enfance. Papa avait payé une vieille fille du village pour me donner des leçons de piano et de chant. Triste ! Cependant, je fus un très bon mécanicien. Pas trop à me plaindre de ce métier. Je suis arrivé dans le domaine en même temps que la multiplication des automobiles. Opportuniste, le gars ! Perruche ? Encore aphone ?"

    Café, journal, fauteuil. Pourquoi ne pas lire à l'extérieur ? La température est si radieuse, à cette heure. Les nouvelles, même les plus anecdotiques, l'intéressent depuis toujours. Elles permettent de meubler des conversations. Soudain, il se rend compte que le soleil tarde à se lever. "Ça peut arriver, en hiver. Au fait, il faudrait que j'enlève la neige sur les marches. Quelqu'un pourrait glisser et se blesser. Un peu d'exercice fait du bien à tout homme, surtout à un gars de mon âge.  On dirait qu'il fait un peu plus froid. Je ferais mieux de rentrer." O Sole Mio et vlan, la porte ! "Psss... L'opposition est contre. Le contraire aurait été surprenant. La politique, c'est très vivant, car ils se disputent tout le temps. Ça garde l'esprit éveillé. Je crois que je devrais écouter les informations à la radio pour savoir ce que le patron du parti au pouvoir a pensé de la déclaration du chef de l'opposition."

    Rien à la radio ? Et le petit restaurant fermé ? Qu'est-ce qui se passe ? Serais-ce jour de fête ? Il s'empresse de regarder son calendrier. "Pas de congé. Les gens deviennent de plus en plus paresseux, mais je m'explique mal que tout le personnel de la station de radio soit absent et... Oh ! je vais écouter un disque ! Carmen ! Rien de meilleur, le matin ! Et... je crois que l'aiguille de mon phono est brisée... " Guère d'autre choix que de retourner au journal.

    Il s'attarde à une publicité vantant les nouveaux modèles d'automobiles. "Très belle ligne. Je me demande quel genre de moteur il y a là dedans. C'est bizarre, quand j'y pense : je fus un très bon mécanicien, mais je n'ai jamais possédé de voiture. Je crois que je devrais marcher jusqu'au boulevard commercial pour acheter une nouvelle aiguille. Je vais mettre mes caoutchous. Le printemps, les trottoirs sont pleins de gadoue et il n'y a rien de pire pour attraper un rhume. C'est désagréable, un rhume, surtout pour un gars de mon âge. À mon retour, je vais laver le prélart. Si la voisine cogne encore sur le plancher, je ne me gênerai pas pour lui dire qu'elle est une paresseuse, qui ne doit même pas se raser. Qu'elle se couche de bonne heure !  C'est bon pour l'insomniaque aussi ! Bon ! L'aiguille ! O Sole Mio !"

      


    2 commentaires
  •  

    15 : Insomnie

    Elle se sent étourdie, les sueurs perlent sur son visage, titubante et avec un mal de tête effroyable. Tout à la fois et la femme pourrait ajouter d'autres malaises à n'en plus finir. Un autre être humain ne saurait le supporter et se serait traîné jusqu'à son lit pour immédiatement dormir. Pas elle. Sans doute que dans douze heures, la pauvre n'aura pas encore fermé l'oeil. Depuis tout ce temps d'insomnie, elle sait que le sommeil fonctionne en cycles de deux heures. Si elle se trouve au début d'une de ces périodes. il ne sert à rien d'épouser ses draps. Elle a déjà passé une semaine entière sans dormir. Aujourd'hui, elle entreprend sa deuxième journée.

    Parfois, la femme se déteste et désire vivre comme tout le monde. À l'opposé, elle aime la douceur et la profonde beauté de la nuit, son calme serein. Le problème est que l'épicerie, la banque, les commerces ne sont pas ouverts au coeur de la pénombre. "Dommage, ça doublerait le nombre d'emplois, tout comme les profits. J'imagine très bien la situation : une armée d'insomniaques s'agitant sur les trottoirs, sa saluant avec gentillesse et... Non, la nuit serait ainsi gâchée."

    La femme mange quand elle peut, mais surtout aux moments inhabituels. Le travail ? Une douzaine de pertes d'emploi à cause de retards dus à son sommeil incontrôlable. Elle se souvient avoir disposé cinq cadrans dans sa chambre et aucun n'avait réussi à la tirer de son sommeil de plomb si durement acquis. Les journées au travail étaient épouvantables : gueule de bois, tendance à tomber dans la lune, sans oubliers ces quelques fois où elle s'était effondrée pour dormir. Depuis, elle a compris qu'il vaut mieux être sa propre patronne. Rien de glorieux, cependant : une dizaine de personnes à qui elle rend des services, en retour de quelques dollars, tout juste ce qu'il lui faut pour payer le logement, faire une modeste épicerie et s'acheter quelques vêtements usagés. Depuis une année, elle corrige les travaux des étudiantes de l'école de secrétariat pour le compte d'une enseignante détestant cette tâche. Au cours de l'été qui vient de se terminer, elle a gardé un chat et un chien de familles partant en vacances.

    Parfois, la femme a l'impression de ramper pour obtenir cinq dollars et à d'autres occasions, elle se sent heureuse de cette liberté, de sa débrouillardise. Elle adore son célibat volontaire. D'autres, approchant aussi de la quarantaine, se parent de noir et clament, un sanglot dans la gorge, que ce n'est pas de leur faute si elles sont encore sans mari. L'insomniaque s'en félicite. Quel homme aurait enduré une telle personne ?

    Elle se passe de l'eau glaciale dans le visage et baigne ses yeux. Début d'une période de deux heures. Au bout de celle-ci, les oiseaux vont se mettre à trop chanter et le chien de la rue voisine va aboyer sans cesse. Cet animal, qui semble dépourvu de cervelle, a un aboiement hideux, qui ressemble à celui d'une porte qui grince. Mille fois, la femme a rêvé de le kidnapper et d'aller le faire exploser dans un champ.

    Le mieux à faire consiste à sortir, marcher doucement. À l'occasion, une telle initiative met fin à son insomnie. Une certaine fois, le sommeil l'avait gagnée si rapidement qu'elle s'était affaissée sur la pelouse du parc, incapable de se déplacer pour retourner à la maison. Un policier l'avait réveillée, croyant qu'elle était blessée. Pire que tout : elle avait perdu le sommeil suite à ce geste de bon coeur de l'homme.

    "Il n'y a rien de plus séduisant que la nuit. Le jour n'est que vulgarité et vacarme, excitation, bêtises. Les freins des autobus, les sirènes des ambulances et les aboiements de cet imbécile de chien. Je le déteste ! Ça me fait mal de tant le détester !" Marchant vers le nord, elle remarque que quelques lumières éclairent discrètement des salons, comme dans le cas de cette aimable vieille femme. Parfois, l'insomniaque se bâtit séquence par séquence un rêve éveillé et sourit en se le racontant. Avec un peu de chance, elle pourrait rencontrer un autre dans son cas et elle passerait ses nuits à parler et à s'amuser.

    La femme ignore du regard tout ce qu'elle croise, lasse de toujours voir le même paysage depuis vingt ans. Sans doute que déménager lui ferait le plus grand bien, mais elle n'a pas d'argent pour concrétiser un tel projet. Qui l'aiderait, de plus ? Sans amis, sans parents dans cette ville, cela devient impossible. "Je devrais changer la couleur des murs et ça me donnerait l'impression d'habiter ailleurs."

    L'éclairage du parc lui suffira pour lire la revue qu'elle a jetée dans son sac à main avant son départ de la maison. Un article parle de la splendeur des pays scandinaves. Les photographies sont attrayantes, pleines de gens tout à fait éveillés, marchant sur les places publiques au coeur de la journée. "Pourquoi ne prend-on jamais de photos nocturnes ? C'est sûrement joli, ces pays, en pleine nuit." Cette lecture lui permet de se payer un voyage vers le lointain dont elle rêve depuis l'adolescence. Déjà, à cette époque, elle souffait de ce manque de sommeil. Elle sourit en pensant que son curé lui avait dit, après mille précautions, qu'elle avait des pensées impures lui enlevant le sommeil.

    Soudain, des larmes très amères mouillent le coin de ses yeux. Elle relève la tête et arrive à peine à voir l'église. Elle se sent très étourdie. "Oh non... Pas une seconde fois ! Je dois coûte que coûte retourner chez moi !" Elle se lève et la revue tombe au sol. La femme l'ignore et se précipite dans la rue, s'effondre au milieu. Elle se traîne un peu, réussit à se relever, puis atteint le trottoir avec la démarche d'un marin saoul. Elle pleure avec violence et son coeur semble décidé à se projeter hors de son corps. Elle trébuche quatre autres fois avant d'atteindre la maison.

    Après un effort gigantesque, la femme aboutit face à sa porte, mais ne trouve pas la clef dans sa sacoche, lançant un franc blasphème digne d'un débardeur. Enfin avec l'objet en main, elle tremble et arrive avec peine à l'insérer. Dans la maison, elle se cogne contre les murs, s'écrase au sol et rampe jusqu'à son lit en ayant mal partout. Atteignant enfin le matelas, elle sursaute en pensant que dans trois heures, le chien horrible va se remettre à aboyer, la tirer de ce sommeil si chèrement gagné et la relancer vers trente autres heures d'insomnie. Elle ferme les yeux et, guidée par la baguette d'un magicien, elle s'endort immédiatement et se met tout de suite à rêver.

    En grande partie autobiographique. Voir cet article :

    http://tuttifrutti.eklablog.com/le-combat-de-ma-vie-dormir-a83881926


    3 commentaires
  •  

    16 : Cauchemar

    La nuit semble plus sombre que d'habitude, alors que la jeune fille, en pyjama, sort pour prendre la pinte de lait dans la glacière. Ce breuvage l'aidera à s'endormir, elle qui a souffert d'un mauvais début de repos à cause d'une gourmandise chocolatée, peu avant de se mettre au lit. Avant de rentrer, elle sourcille en entendant un bruit provenant de la ruelle. Un chat errant, sans doute et...  Non ! Un homme ! Que fait-il là, à près de quatre heures du matin ? Il lui crie qu'il est blessé à la jambe et a besoin d'aide. L'adolescente ne répond pas, cherchant du regard le lieu précis d'où vient ce message de détresse. Soudain, elle l'aperçoit, assis par terre, le dos contre le hangar de la maison voisine. L'homme répète sa demande, sur un ton larmoyant, révélant qu'il doit beaucoup souffrir. L'infortuné ajoute qu'en pouvant se relever, il arriverait peut-être à marcher.

    Pauvre homme ! Il a l'air sincère. Le devoir d'une bonne catholique consiste à aider ses semblables dans le besoin. Au milieu de l'escalier, elle lui demande ce qu'il a eu. Il s'est cogné un genou avec violence et saige abondamment. La jeune fille assure qu'elle sait soigner, ayant suivi des cours prodigués par l'OTJ, l'été dernier. Rapidement, elle monte chercher sa trousse. Enfin près de lui, elle constate qu'il grimace beaucoup. Il remonte la jambe de sa culotte jusqu'au genou, pendant qu'elle cherche nerveusement le bon pansement dans la boîte.

    En relevant les yeux, elle sursaute d'effroi en apercevant l'homme tendre les deux mains vers ses lèvres. Pas le temps de réagir ! Toute la force de cet hercule appuie sur la bouche, alors qu'il bondit, la traîne à l'intérieur du hangar, la projette sur le sol et lui donne un coup de pied dans les côtes. Et un autre ! Et un troisième ! Il remet ses pattes crasseuses sur son visage, tire les cheveux vers l'arrière en riant comme un damné, blasphémant tel un serviteur de Lucifer. Il sort de la poche de son veston un horrible couteau très aiguisé qu'il applique contre le cou de sa victime, appuie, tranche, insiste deux fois, en riant de plus en plus fort. Elle sent que toute vie la quitte, mais a tout de même le réflexe de crier, se relevant dans son lit, terrorisée, le visage baignant dans des sueurs froides.

    L'adolescente s'éjecte rapidement du lit pour mieux se lancer sous le meuble. "C'est ce que les grands appellent un cauchemar... C'était si réaliste ! J'ai senti cette lame ! Mon sang qui coulait ! Je vais m'évanouir !" Encore ébranlée et tremblante, elle sort prudemment, se précipite vers l'interrupteur pour que sa chambre soit entièrement éclairée. Elle allume même la lampe et se presse de s'assurer que la fenêtre est fermée hermétiquement. Elle sursaute en voyant l'heure sur son réveille-matin. La pauvre dépose sa main glaciale sur son coeur, prêt à bondir hors de sa poitrine.

    "Je ne peux plus me coucher ! Si je ferme les yeux, il va revenir avec son poignard ! Maman ! Oh ! non...  ne pas la réveiller. Elle serait trop énervée. Je ne suis plus une petite fille, après tout." Le silence inquiétait lui fait soudainement peur et elle se bouche les oreilles. "Je ne veux plus jamais faire de cauchemar ! Trop horrible ! De beaux rêves dans la nature, d'accord ! J'ai encore peur ! Qu'est-ce que je dois faire ?  Un verre d'eau, peut-être..." Elle hésite à sortir de sa chambre, pensant que ce n'était peut-être pas un cauchemar et que le tueur, après avoir massacré ses parents  et son jeune frère, l'attend avec son arme. La voilà en train de faire les cent pas dans la chambre, jusqu'au moment où elle arrête promptement, de crainte de réveiller son père, qui a besoin d'un doux sommeil après une soirée à l'usine. "Je suis ridicule ! Il n'y a personne d'autre que ma famille dans cette maison. Un verre d'eau, je disais." Prudence avant tout : elle se munit de son parapluie, à l'extrémité très pointue.

    Elle marche normalement dans le couloir, mais ralentit en voyant la porte de la cuisine, pensant à la glacière, à ce cri provenant de la ruelle... Elle échappe son parapluie et file dans la chambre de bain. L'eau du lavabo est la même qu'à la cuisine. L'adolescente sursaute en voyant dans le miroir son visage défait. "Ça rend laide, un cauchemar." Elle se passe une serviette sur la peau et ne sait trop pourquoi elle se lave les dents. "Je vais me calmer. Quand ce sera fait, je retournerai me coucher. Je dois aller à l'école demain et me réveiller de bonne heure. Il est terminé, le cauchemar. Il faut arrêter d'agir comme une fillette. Maman va se moquer de moi si elle se rend compte de tout ça."

    Elle passe par le salon, mais le quitte aussitôt, après avoir mis la main sur le roman emprunté à la bibliothèque par sa mère : Meurtre de passion. "Elle ne pourrait pas lire autre chose, non ?" Assurée que son attitude ne l'honore pas, la jeune fille regagne son lit, mais n'arrive pas à retrouver le sommeil, à cause de toute cette lumière. Elle consent à fermer l'interrupteur et de se contenter de la lampe. L'adolescente baisse les paupières, sentant que le doux sommeil va la reconquérir, mais elle sursaute en entendant des pas dans la rue. "Qui peut marcher alors qu'il est presque quatre heures du matin ? C'est lui ! Il revient pour me... Non ! Plus de cauchemar, je me le répète ! C'est sûrement le jeune voisin. Aucun danger, c'est un homme gentil, un jeune marié honnête. Sa femme attend un bébé. Il est couché, à cette heure. J'ai entendu ces pas dans mon imagination. Dodo, maintenant."

    Obscurité... doute... Vite : la lumière ! Contre toute logique, elle revoit la scène de ce rêve infernal. Elle se cache brièvement sous les couvertures, avant de sursauter et de retourner à la chambre de bain pour avaler une aspirine, même si sa mère lui interdit de toucher aux pilules. De nouveau dans sa chambre, elle lit une page de son roman d'amour qu'elle cache dans un tiroir. Les secondes qui passent lui paraissent des minutes et les minutes, des heures. Encore ces pas, cette fois venant de derrière la maison. Oreiller sur la tête, poings crispés, goût de hurler ! Le couteau ! Son sang ! Pourra-t-elle continuer à vivre avec le souvenir de ces horreurs ?

    Avec fermeté, elle se lève, marche promptement vers la porte de la cuisine, l'ouvre, sort, verse du lait dans un verre puis crie au hangar : "Je n'ai pas peur de toi et je vais téléphoner la police ! T'as compris ? La police !"  Bien fait ! Elle retourne à sa chambre, éteint toutes les lumières, se couche et dort aussitôt.


    2 commentaires
  •  

    17 : Repentir

    Le jeune homme pose la main sur son coeur, hors de souffle après avoir couru tout le long de la ruelle. Puis soudain, cette voix féminine sortant de nulle part, assurant qu'elle va téléphoner à la police. Comment peut-elle savoir ? Un crime est toujours puni ! Il imagine un magistrat sévère, un jury imperturbable, une condamnation, la honte pour toute sa parenté, l'humiliation pour son épouse. Peut-être une mention dans le journal. Pas en première page, bien sûr ! Celle-là est réservée aux bandits vedettes. Les petits voleurs de son genre, surtout un débutant, sont confinés aux faits divers.

    "Criminel ! Moi ! Pourquoi ai-je fait ça ? Pas un coup de tête, pourtant ! J'en ai assez d'être humilié par les patrons ! Dernier engagé, premier congédié. Sept fois en deux ans ! Trop, c'est trop ! Après une année de mariage, ma belle vient de m'annoncer qu'elle attend un bébé. J'ai à peine l'argent pour la faire manger. Elle ne m'en veut pas, car elle connaît la nature de la pauvreté. J'ai des frissons quand je pense à la description du taudis où elle a vécu au cours de son enfance. Les logements sont plus coûteux ici et il faut se priver de tout pour payer le propriétaire à chaque mois. Est-ce que mon enfant devra grandir dans cette misère ? Si la chance pouvait enfin me sourire... La police ! Qu'est-ce que je vais devenir ? La pauvreté n'émeut pas les avocats et les juges. Me voilà dans de sales draps..."

    Il sort de sa cachette, mais y retourne aussitôt en entendant passer une voiture dans la rue, persuadé que ce sont des policiers à sa recherche. "J'aurais pu mettre tout l'argent du tiroir-caisse dans mes poches, mais je n'ai pris que dix dollars, pour nous nourrir. Ça ne fera pleurer personne, cet aveu. Coeurs de pierre ! Je ne veux pas aller en prison ! Il ne faut pas ! Je vais retourner là-bas et remettre l'argent. Ni vu ni connu. L'artisan va se rendre compte que la porte de sa boutique a été forcée, mais il verra rapidement que rien n'est disparu. Il ne portera pas plainte. Voilà ce qui me semble le mieux à faire ! Tout de suite !"

    Le jeune homme marche d'un pas décidé, mais ralentit en approchant du lieu d'où semble être provenu ce cri féminin. Il n'y a aucune lumière dans ces maisons. "Je n'ai rien fait ! Ce n'est pas moi !" lance-t-il, avant de se trouver tout de suite ridicule. Il pense alors bifurquer vers le trottoir, car une ombre déambulant dans la ruelle à quatre heures de la nuit pourrait attirer l'attention d'une personne réveillée, comme cette femme qui ne dort jamais, habitant à quelques blocs d'ici.

    En approchant du trottoir, il a la surprise de voir passer une auto-patrouille. Il rebrousse chemin à toute vitesse. "Ils sont au courant ! J'en suis certain ! Qu'est-ce que je dois faire ? Je vais retourner chez moi et...  Non ! Je ne peux pas ! J'ai dit à mon épouse que j'ai toujours cet emploi dans le restaurant italien du grand boulevard et qui ferme si tard. Voilà six jours consécutifs que je tente de lui dire la vérité, mais j'ai trop honte de lui avouer que le patron m'a mis à la porte pour engager un immigrant italien, qui ne sait même pas parler français. Il faut avouer qu'on n'a pas besoin de savoir la langue pour laver la vaisselle...  Mais ce n'est pas juste ! J'accomplissais mon ouvrage adéquatement. Il faudra bien que je le dise à ma belle un de ces jours... La pauvreté, c'est laid ! La honte d'être pauvre est mille fois plus abominable !"

    Il s'adosse contre un mur afin de réfléchir. Il se sent étourdi, sur le point de pleurer tel un garçonnet puni. Griller une cigarette le calme un peu. "Idiot que je suis ! La police fait sa ronde, tout simplement. C'est normal. Je suis un peureux ! Je vais remettre cet argent dans la caisse du cordonnier tout de suite et après, je vais rentrer chez moi et agir comme un homme en avouant à ma chérie ce qui s'est passé. Elle va me comprendre, me consolera. C'est une femme intelligente et elle m'aime. Je vais marcher sur le trottoir et si jamais la police approche, je... je vais saluer le constable aimablement. Ils ne vont pas me poser de questions pour avoir salué, tout de même."

    Marchant d'un pas décidé, le jeune homme ralentit immédiatement, pris d'effroi. Il songe à retourner dans la ruelle, quand se présente une solution : changer de côté de rue. Cette décision lui fait oublier sa culpabilité. Il prend même le temps de s'asseoir sur un banc du parc, mais l'église, en face, refait naître les sentiments troubles­. Il faudra confesser le vol à monsieur le curé ou à son vicaire... Guère le choix ! Le garçon a toujours cru que les prêtres, lorsqu'ils se rencontrent, doivent s'amuser comme des bouffons en se racontant les péchés de leurs paroissiens. Si, tout à coup, son larcin sort du confessionnal et qu'un de ces religieux a un frère dans le corps policier... Par contre, s'il avoue son repentir et son geste de remettre l'argent tout de suite, le prêtre lui pardonnera et le pécheur pourra sortir de l'église la tête haute. Le curé de la paroisse est un homme de coeur qui comprendra. Par comtre, son vicaire a la réputation de se montrer plus radical.

    Il se sent nerveux en approchant de la cordonnerie. Pleine noirceur dans le logement du second étage, où habite l'artisan. Le jeune homme ferme les yeux, puise au fond de son coeur un peu de courage pour se mettre à l'oeuvre. Derrière la maison, il voit la porte forcée. Il s'agit d'ouvrir doucement et... Si le plancher craque, réveillant le cordonnier ? Il téléphonerait tout de suite les agents de l'ordre. Le jeune frappe dans les mains et tel un athlète devant faire face à la musique, il entre, dépose les dix dollars dans le tiroir, sort immédiatement, marche quelques pas, puis se remet à courir dans la ruelle. Ouf ! Il arrête, sort une cigarette de son paquet, l'échappe, l'oublie, passe une main dans ses cheveux. Il s'assoit par terre, ferme les yeux, laisse filer une légère plainte, cherche la cigarette qu'il n'a pas allumée.

    De retour sur le trottoir, il fait un détour et marche avec bravoure devant la cordonnerie. Il a alors l'immense surprise de voir un écriteau posé dans la vitrine, informant que l'artisan a besoin d'un assistant, à raison de quarante-cinq heures par semaine, avec un bon salaire. Le voilà prêt à danser la gigue. "La chance de ma vie ! Toucher une paie chaque semaine ! Avec le bébé qui sera là dans quelques mois, je ne peux imaginer mieux !" Vite ! Il se presse de rentrer chez lui, court tel un marathonien, pressé de se coucher afin d'être frais et dispos dès la première heure, afin d'offrir ses services au cordonnier avant qu'un autre n'ait la même idée. Il n'y aura jamais eu de vol.


    2 commentaires
  •  

    18 : La Française

    " Qu'est-ce qui lui prend de courir ainsi, ce type ? Ils sont toujours pressés, ces Canadiens ! Ah et puis zut ! Ce n'est pas mes oignons." La femme quitte la fraîcheur de la fenêtre, s'empare d'un mouchoir imbibé de morve, flottant dans la poche de sa robe de chambre. Mouche ! Éternue ! Éternue ! Ça n'arrête jamais ! Son quatrième rhume géant depuis son arrivée au Canada, il y a à peine une année. Mal de tête ! Fièvre ! "Putain de foutu de pays de froidure ! Ah ! c'est qu'il en rêvait de sa cabane au Canada, mon connard de mari ! C'est moi qui souffre à cause de ses chimères de dingue ! Et puis merdre, à la fin, je vais lui dire que je veux retourner chez... chez..." Éternuement monstrueux !

    La Française se sent dégoûtée en constatant que son mouchoir n'a pas un millimêtre d'espace sec. Pas question de le laver ! À la poubelle ! Elle en a un tiroir plein en réserve. "Plus de quatre heures... Rien à fiche ! Cette foutue maladie m'empêche de roupiller, pendant que mon jules ronfle comme un..." Atchoum ! "Bordel... Je vais engouffrer cette bouteille de sirop, même si ce liquide goûte le pipi de putois. Pouah ! Non mais, c'est vrai qu'il ronfle très fort, mon mec ! Puis me grande fille, elle commence à devenir canadienne. Je l'ai entendue parler avec cet accent qui... qui... Ah non ! Pas encore !" Elle râle, brûle ses doigts en les déposant sur son front. "Est-ce que j'avais tout le temps le rhume, dans mon pays ? Nous avions une température civilisée, nous !"

    Elle pose le canard sur le rond du poêle pour se préparer une tisane. Une cuillérée de sirop, une généreuse tranche de citron ne la guériront pas, mais vont peut-être la soulager un peu et lui permettre de retrouver le sommeil. Pendant que l'eau boue, la femme regarde par la fenêtre de la porte, croyant voir de la neige tomber. "L'apocalypse, leur hiver ! Les Sibériens rigoleraient pour la peine en apprenant la température qui règne ici pendant cette saison diabolique. Le vent, les glaçons, le poudrerie, les... Non ! Merde, je n'en peux plus !" N'ayant pas de mouchoir à sa portée, elle se précipite sur un linge à vaisselle pour se soulager. "J'ai le nez plein de savon, à présent !" Sa tasse entre les mains, la pauvre oublie l'incident, titubant vers le salon. "Ça me rend saoule, éternuer ! J'ai l'air d'une pocharde ! Mais ce qu'il peut ronfler, à la fin ! On dirait un moteur d'avion !"

    Sur la table à thé : un dépliant touristique de sa Loire natale. Jamais elle n'aurait cru un jour qu'une telle publication la ferait rêver. Elle l'a demandée à des parents de là-has, anxieus de connaître ses aventures dans le pays des immensités de neige et des Peaux-Rouges. Son mari, depuis longtemps, croyait que l'Amérique était la terre des opportunités impensables en France, mais le voilà au même point que dans son pays : manoeuvre dans une usine. Il s'est cependant très bien adapté et fait même partie de la ligue de quilles du quartier. La grande fille se laisse courtiser par les jolis natifs, jugeant qu'elle s'exprime comme une vedette de cinéma, mais sa mère se sent isolée. Les Canadiennes disent qu'elle parle comme une snob. "Qu'est-ce que je pourrais reprocher à ces pétasses ? Nous étions autant xénophobes qu'eux au cours de la guerre. Les étrangers sont toujours une plaie qui... qui..." Re-mouchoir. "Ouille... J'éternue et ça me fait mal jusque dans les pieds."

    Le prochain coup : à faire pâlir les trompettes de Jéricho. Elle se demande surtout comment son mari et sa fille ne sont pas réveillés par ce tintamarre nasal. Des larmes coulent de ses yeux fatigués, alors que chaque respiration cogne dans sa cervelle de somnambule. "Foutu sirop... Pas d'une grande aide. J'aurais dû mettre le citron complet." Elle avale une gorgée rapide, la faisant grimacer. Elle éternue encore et réussit le miracle de ne pas renverser une goutte de sa tasse.

    "Tout le temps malade !  Ce n'était pas ainsi, en France ! Les Canadiens ont une infinité de potions magiques, dans leurs pharmacies. La grippe et le rhume sont des industries prospères, qui doivent engendrer des millards de francs. Ça ne vaut rien, leurs sirops ! Il y a le vieux demeurant à trois maisons d'ici qui m'a promis un nectar miracle. Sympa, cet homme. Voilà la seule fois où un de ces autochtones m'a parlé sans penser que j'étais une maudite française."

    Elle s'étouffe avec la gorgée suivante et, à bout de patience, lance une tirade argotique qui sert surtout à passer quinze secondes sans éternuer ni moucher. La femme se rend tant bien que mal à la cuisine pour déposer sa tasse près de l'évier, cueille la boîte de papiers mouchoir.  Soudain, des étourdissements violents l'envahissent. Elle saisit le dossier d'une chaise l'empêchant de s'étendre de tout son long sur le plancher. Elle pose la main sur son coeur, effrayée.

    La meilleure solution consiste à se remettre au lit, mais elle se sent soudée à cette chaise. Le prodige de se lever accompli, elle demeure consternée devant la porte de sa chambre, constatant que l'époux ronfle encore plus fort. Elle entre tout de même pour chercher une couverture et un oreiller, décidée à se coucher sur le fauteuil du salon. Pas très moelleux ! Ayant trouvé une position tolérable, un éternuement efface tout ce travail. La femme retourne au dépliant touristique. Pendant qu'elle pense au soleil de France, le rhume prend une pause. Une très courte pause... Exaspérée, elle pleure abondamment, la tête sous la couverture.

    Le prochain éternuement produit ses fruits : le mari est réveille et cesse ainsi sa cavalcade sonore. Elle l'entend marcher jusqu'à la chambre de bain, puis retourner vers son lit. après la petite besogne accomplie. "Sale mec ! Il ne s'est même pas inquiété de ma disparition de la chambre, n'a même pas cherché à savoir comment je me portais ! Tous les mêmes ! Ma mère m'avait avertie ! Quant à ma fille, les gosses de sa génération ont... ont..." Atchoum ! "Je ne peux pas croire que ce sera ainsi à chaque saison dans ce pays dont les Eskimos ne voudraient même pas ! Cette maison déborde de microbes de ma maladie et ces deux-là vont se lever en souriant et en sifflant une mélodie de Piaf, me regardant avec des grands yeux, avant de me demander ce que je leur ai préparé pour le petit déjeuner. Je sais quand je pourrai dormir : quand il sera à son boulot et elle à son école de secrétariat ! Peut-être que ce vieil homme va venir avec son sirop... Je le recevrai avec égards, car il va me poser des questions sur la Loire et... et... Non ! Noooon ! Pas encore !"


    2 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique