•  

    Présentation

    Ce carnet informatique vous présente un roman portant le titre de Une journée, une rue, cent personnages, créé en 2010 et 2011 et qui est demeuré inédit. C'est d'ailleurs avec le leurre de le faire partager que je le publie sous cette forme. J'écris des romans depuis mon adolescence et celui-ci demeure mon favori, le plus unique, d'autant plus que sa création a été, dans mon coeur, une aventure extraordinaire.

    Le titre raconte ce qui se passe dans ces 300 pages. Le récit se déroule le temps de 24 heures, un jeudi. Toutes les actions se situent dans une seule rue. Enfin, il y a cent personnages. Nous sommes alors en 1949, bien que cette date ne soit pas citée dans le texte.

    Quelques détails :

    Les cent personnages sont divisés en cinquante hommes et autant de femmes. Il y a une sous-division avec un nombre égal d'enfants, d'adolescents, de jeunes adultes, d'adultes et de personnes âgées. Aucun des personnages ne porte de nom (Ce qui aurait été très lourd...), mais ils sont parfois décrits selon des caractéristiques physiques. Les personnages n'ont pas tout à fait de relations avec leurs semblables. Il n'y a pas de dialogues, mais la "voix intérieure" s'exprime pour chacun d'entre eux.

    Cinquante des actions se déroulent d'un côté de la rue et tout autant de l'autre, bien qu'il arrive, à l'occasion, que certains personnages traversent l'artère, avant de retrouver leur point de départ. Les cinquante premières actions se passent de minuit à midi, et les suivantes de midi à minuit.

    La ville n'est pas nommée. Le tout peut donc se dérouler dans votre municipalité. Cependant, c'est un roman québécois, avec des éléments propres au Québec qui côtoient des aspects plus universels. La rue est une grande artère secondaire, reliée à un boulevard d'un centre-ville. La rue est autant résidentielle que commerciale, sans oublier des services (église, bibliothèque, parc, écoles, etc.)

    Il y a des interactions sociales entre chacun des chapitres. Souvent, un personnage est nommé pour n'apparaître que beaucoup plus tard dans le récit (Par exemple : le gros échevin). Il y a aussi des interactions entre les lieux, particulièrement le parc, où il se passe beaucoup de choses.

    Chacun des chapitres compte trois pages, suivant la formule traditionnelle de l'introduction, du noeud, du dénouement. Dans mon manuscrit, il y a 300 pages et pas une ligne de plus. Pour la version informatique, j'ai condensé ce nombre de pages et je les ai divisées en cent chapitres, numérotés, alors que dans le manuscrit, il s'agit d'un texte continu. Cette division en cent parties est présente pour faciliter la lecture à l'écran. Lire un chapitre n'est pas plus long que tout article présenté sur un site Internet. Le fait qu'ils soient numérotés permet aux gens de s'y retrouver facilement.

    Les cent chapitres et personnages présentent un arc-en-ciel d'émotions diverses. Il y a des textes drôles, d'autres tristes et je n'ai pu m'empêcher d'insérer quelques personnages pas très agréables. Ce roman a un aspect populo et j'ai comme objectif de vous faire rire et pleurer, de toucher votre sensibilité.

    Mon nom est Mario Bergeron, la cinquantaine, de Trois-Rivières, au Québec. Je suis romancier et historien. Depuis 1996, dix de mes romans ont été commercialisés. J'ai aussi participé à trois collectifs, dont un comme historien. Pour en savoir un peu plus sur mes romans, il y a trois blogues, dans les liens, à votre gauche : Mario romancier, Extraits romanesques, Roman bonnes soeurs.

    Bonne lecture ! N'hésitez pas à laisser des commentaires, car il est possible que le présent site me serve de manuscrit pour des démarches en vue d'une future publication. Vos avis me seront donc très utiles. 


    4 commentaires
  •  

    Créer le roman

    En premier lieu : l'origine de l'idée. J'ai l'habitude de me rendre écrire dans un parc, près de chez moi, en buvant mon petit café acheté au dépanneur. Il y a un beau lac, avec des canards. Nous étions en septembre 2010 quand une femme âgée approche pour me demander, le plus sérieusement du monde, si j'étais le responsable des canards. Heu... non ! Elle insiste, me demande si je connais le responsable des canards. Non plus. Alors, elle s'est éloignée et je suis demeuré pensif. M'en retournant chez moi, je regardais les maisons en me demandant quels secrets elles cachaient, si elles étaient habitées par des personnes aussi bizarres que cette femme. L'idée du roman allait germer dans mon esprit les jours suivants.

    J'ai alors pensé à la forme, à tout ce que vous avez lu dans l'article précédent. Il me fallait cent idées, autant de thèmes et de personnages. J'ai jeté sur papier des idées en vrac au cours du mois suivant, avant de les classer par thèmes. En réalité, j'en ai trouvé cent cinquante. Le moment venu d'établir le plan de rédaction, des idées me sont apparues redondantes, un peu faibles. Elles ont été éliminées. La préparation du plan a duré environ deux mois. Je devais terminer le roman en cours avant d'entreprendre celui qui j'avais déjà baptisé Une Journée, une rue, cent personnages. J'ai entrepris la rédaction le 19 décembre 2010.

    À la rigueur du plan, j'ai ajouté une discipline de béton : écrire une page par jour. Pas une de plus, sinon quelques rares cas où il y a eu deux séances d'écriture. Le fait de respecter l'intro, le noeud et le dénouement s'est enrichi de cette discipline : je savais toujours quoi écrire au début d'une séance. Hors deux chapitres, aucun ne m'a causé d'ennuis profonds (Celui avec le bébé et celui avec la petite fille qui se prend pour un garçon.)

    Les trois pages de mon brouillon ne devenaient jamais trois pages dans le fichier informatique. Autour de deux pages et demi, trois-quarts. Alors, je devais ajouter des éléments pour atteindre les trois pages. À ce niveau, ce n'était jamais simple.

    J'ai terminé la rédaction du roman le 7 septembre 2011, transporté par cette discipline. Je sentais au fond de moi que je n'avais jamais rien écrit de pareil, que c'était mon meilleur roman et que je trouverais facilement un éditeur pour une idée aussi originale et inédite. Il y a eu une dizaine de refus... dont un prétendant que le roman "ne soutenait pas l'attention."

    L'aventure de la création de ce roman a été extraordinaire. J'ai eu l'idée de faire quelque chose de semblable, qui se déroulerait dans un autobus, mais j'ai vite oublié, sachant qu'il ne pourrait y avoir une seconde aventure semblable.


    4 commentaires
  •  

               

    « Il ne se passe rien, ici ! Je n’ai jamais vu une rue aussi banale. On la dirait habitée par des somnambules. Même les écoles et les magasins me paraissent moribonds. Rien ! Il ne se passe jamais rien ! » Exaspéré, le chauffeur de taxi donne un coup sec sur son paquet de cigarettes pour en extraire une, mais elles tombent toutes sur le plancher de son véhicule. Après un profond soupir, il se penche pour les ramasser, en écrase involontairement une avec sa main gauche et, en se relevant, se cogne la tête contre son volant. 

             La cigarette allumée est grillée rapidement et ne le calme pas. Il décide de sortir du véhicule pour prendre un peu d’air frais. Les journées de la mi- septembre sont souvent chaudes et agréables, mais à minuit, on pourrait se croire au cœur de novembre tant la froidure se fait insistante de jour en jour. « Si je pouvais travailler l’après-midi… D’une part, il y a beaucoup plus de clients, puis il me semble qu’après deux années de nuit, je devrais être mieux considéré par le patron. Rentrer à la maison quand les enfants se lèvent pour partir à l’école n’a rien de drôle. Puis ma femme ne peut pas mener trop de bruit parce que je dors. Ce n’est pas une existence ! Le travail de nocturne, c’est bon pour un débutant, un jeune. Si au moins j’étais assigné à un autre coin de la ville. Le quartier de la gare, par exemple. Là, j’aurais beaucoup de clients. Pas dans ce dortoir ! Pourtant, c’est une rue importante, qui rejoint le grand boulevard commercial. »

             Un appel le fait sursauter et il se précipite dans l’auto. Une erreur. Le message était destiné au chauffeur du quartier de la gare. « Il fallait bien y penser pour que cet appel m’arrive. Demain, c’est décidé, je vais plaider ma cause au patron. Je me montrerai ferme ! Je veux travailler de jour et le faire dans un coin animé. Je vais gagner mon point. J’ai cette nuit pour penser à mes arguments de façon intelligente. » Il sort un crayon de la poche de son uniforme et commence tout de suite à griffonner quelques idées dans son calepin. D’abord : rappeler ses bons services, l’absence de retards, la propreté constante de la voiture.

             Sa réflexion est interrompue par le cliquètement de chaussures féminines. L’homme sort la tête par sa fenêtre : « Un taxi, madame ? » Elle répond négativement d’un geste de la main, avant de pointer son visage dans une autre direction. Le chauffeur pense alors qu’il peut y avoir quelques piétons un peu plus loin. Il y a ce modeste restaurant encore ouvert. Par contre, surtout éviter la taverne. Il a horreur de l’ivresse et, de toute façon, ce lieu ne sert qu’aux hommes du quartier, qui ont l’habitude de retourner dans leurs foyers à pieds.

             Le brave employé de la compagnie de taxi met son automobile en marche et roule doucement, son regard alternant de chaque côté, à la recherche d’une personne qui lui ferait signe. La zone résidentielle de la rue semble si bizarre, comme si elle avait été établie à deux époques différentes. Il y a de belles grosses maisons solides, puis des hideux blocs à logements, se perdant en trois étages, avec leurs escaliers en queue de cochon sur la devanture. De véritables habitations ouvrières, même s’il n’y a pas d’usine à proximité.

             Dépassé ces maisons, il y a une fort belle église, avec comme voisins deux écoles pour les petits, sans oublier le parc, de l’autre côté de la rue. D’autres résidences banales suivent, avec souvent une boutique d’artisan au premier page ou un très petit commerce. Un homme fait les cent pas devant l’épicerie. « Besoin d’un taxi, monsieur ? » Non, merci, cette fois avec un geste assuré de la tête. « On dirait que les gens ont peur de parler, au début de la nuit. Minuit a sonné ! L’heure du crime ! Comme dans les films français ! Ah ! Ah ! Comme s’il pouvait se produire un crime dans un tel désert… Rien ! Il ne se passe jamais rien ! Allons voir un peu plus loin. »

             Certains commerces se sont établis dans la partie sud de la rue parce que les prix de location des locaux étaient moins chers que sur la grande artère. Le chauffeur voit un homme sortir avec fracas de la taverne. « La boisson rend mes semblables si stupides. Comme j’en ai croisé, des gars saouls, dans ce métier ! Ils parlent tout le temps et trop fort, se pensent drôles. » À l’intersection, il sent qu’il y a davantage d’agitation sur le boulevard, mais sait qu’un confrère y est assigné. « Et un plus jeune que moi ! Ça aussi, je vais le dire au patron. »

             Rien en vue ! Il rebrousse chemin lentement, toujours à l’affût. Il se stationne face à l’église. Il y a de la lumière dans le presbytère. Si tout à coup le prêtre devait de toute urgence aller porter les sacrements à un mourant ? Un taxi serait alors… Oh ! il avait oublié que les prêtres possèdent tous des voitures, en ce presque milieu de siècle. Quoi qu’il en soit, l’éclairage du stationnement de l’église donne l’impression au chauffeur d’être en plein jour, ce qui devient idéal pour feuilleter un peu le journal.

             « Je suis le seul homme de cette ville à lire le journal du matin au début de la journée suivante et… Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi le café de mon thermos est si tiède ? Elle prend pourtant le plus grand soin à préparer mon goûter, ma chère épouse. À moins que ne ce soit ma grande fille… Elle apprend. Des erreurs peuvent arriver. Ce n’est pas si grave, au fond, car la serveuse du petit restaurant va me remplir ça de bon café bouillant. »

             De retour de cette course, le chauffeur se délecte, puis rigole en regardant quelques gros titres. « Page un : les bouffons du gouvernement. Page deux : les actes crapuleux de la grande ville. Sans cesse la même chose. Je vais aller voir les sports. Ça aussi, c’est toujours pareil, mais beaucoup plus réjouissant. Ça me rappellera le temps où je jouais au hockey pour l’équipe de ma paroisse. Quand je pense que mon instructeur était chauffeur de taxi ! Tiens ! Amusons-nous avec ce journal. Un taxi, monsieur le ministre ? Non ? Un taxi, monsieur l’assassin ? Oui ? À Vancouver ? Vous voulez que je vous mène si loin ? À vos ordres ! Et… un appel ! Enfin, de l’action ! » Souriant, il écoute l’ordre provenant du bureau. « Oui, je m’y rends tout de suite. Ce n’est pas loin. Le client n’attendra pas longtemps. Au travail ! Enfin quitter cette rue où il ne se passe jamais rien ! Tiens ! On dirait que c’est la femme de tantôt. Elle marche depuis longtemps, la pauvre… »

      

    Après avoir écrit quelques chapitres, je me suis rendu compte que le premier ressemblait étrangement au début du film Grand Hotel (1932), alors que le portier de l'hôtel se passe la réflexion à l'effet qu'il ne se passe jamais rien, dans cet édifice. Le film se termine avec une scène du portier, se passant la même réflexion. J'ai gardé silence, puis fait : "Bof ! Qui connaît ce film ?"

     


    2 commentaires
  •  

     

    La femme demeure immobile, la tête penchée vers ses chaussures, renifle un peu, essuie une larme. « C’est le taxi que j’ai vu tantôt. Peut-être que j’aurais dû le prendre et que j’aurais reçu de l’aide. Peut-être aussi que le chauffeur se serait payé ma tête en voyant une femme de mon âge perdue dans son quartier et sa rue… » Elle cesse de penser et son sac à main tombe sur le sol. « Reprends sur toi ! Tu n’es pas folle ! Tu ne l’as jamais été ! Il y a eu un petit problème quand mon mari est mort, mais je vais mieux. Le médecin et monsieur le directeur ont signé les papiers pour que je puisse sortir. Je me suis trouvé un emploi, comme une grande fille. La patronne se dit contente de moi, à l’atelier. L’atelier… Il est dans cette direction ! Oui, j’en suis certaine ! Si je trouve l’atelier, la maison où je chambre n’est pas loin. »

             La pauvre sort de sa bourse un mouchoir souillé de larmes depuis si longtemps. Elle se redresse, fermement décidée à trouver le lieu de son travail. La femme marche à petits pas, adressant des signes négatifs de la tête à chaque maison regardée. « Pourquoi est-ce que je suis sortie à la noirceur ? Tout allait bien, avant cette idée folle. L’atelier… L’épicerie… l’église… Oui ! L’église n’est pas loin de l’atelier. » Nerveuse, elle plonge ses mains dans son sac, à la recherche de son chapelet. Vain ! « Je ne devrais pas sortir sans chapelet. On ne sait jamais quand on a besoin du bon Dieu. Dans mon cas, c’est plus que nécessaire. » Elle marche encore, le cœur vide, jusqu’à ce que son regard s’illumine : le clocher de l’église ! Souriante, elle presse le pas. « Il y a de la lumière dans le presbytère. Je… Je… Non, je ne dois pas déranger monsieur le curé ou son vicaire. Je suis capable de rentrer chez moi. Réfléchis comme il faut : l’église, l’épicerie, l’atelier, puis quatre rues de là pour retrouver ma maison de pension. Il fait si noir. J’ai peur de me tromper. J’aurais dû demeurer chez moi, comme tous les soirs. Il n’était même pas bon, ce film. »

             Elle poursuit un peu, puis arrête, alors qu’une immense lueur traverse son esprit : l’atelier est situé de l’autre côté. Elle se presse pour traverser, mais arrête aussitôt parce qu’une voiture gronde au loin. « Prudence avant tout. Peut être que ce chauffeur désire me tuer. J’y suis ! Dans cette direction ! Suis-je bête de ne pas y avoir pensé. Vrai que cette ville est relativement nouvelle pour moi. Je n’y connaissais personne, à part une lointaine cousine. Ou étais-ce une parente de mon mari ? »

             Enfin du bon côté, elle pointe du doigt le chemin de l’atelier, comme pour se guider. Elle hoche sans cesse la tête, afin de confirmer sa certitude. Triomphante, elle lève les bras aux cieux en voyant le lieu. « Je demeure à deux rues de là. » Emportée par l’enthousiasme, elle poursuit à pas saccadés, puis arrête devant une maison à trois étages. « Il fait si sombre… Je n’ai jamais vu cette maison dans la noirceur. Comment la reconnaître ? Non ! Ce n’est pas celle-là ! Je n’y arriverai pas ! Je travaille demain et je dois dormir ! Puis, j’ai faim ! » Encore pleurer, tant pleurer ! Tout allait si bien, avant la guerre : un beau mariage d’amour, même s’il avait été célébré dans ce cirque d’unions à la chaîne pour éviter que son fiancé ne soit appelé par l’armée canadienne. Elle pensait tant aux enfants qu’elle porterait quand, contre toute logique, l’époux a décidé de se porter volontaire.

             « C’est là ! Oui, là ! J’espère que madame ne m’en voudra pas de rentrer à près de minuit trente. Que va-t-elle penser de moi ? Je l’ai assurée que j’étais une femme honnête, que… que… Oui, et elle m’a cru. Elle avait lu les billets du médecin et du directeur, m’avait tout de même loué sa chambre, en me souriant. Quelle est la bonne clef ? Pourquoi en ai-je tant ? Celle-là ! Oui ! Ça fonctionne! Merveilleux ! Madame doit être couchée, à cette heure… Je vais enlever mes chaussures, pour ne pas la réveiller. » Une veilleuse, dans le couloir, éclaire précisément la porte de la chambre louée. La femme met la main devant sa bouche, certaine qu’il s’agit d’un reproche de la propriétaire.

             Enfin dans son nid, la femme se frotte les mains pour les réchauffer et trouve enfin un mouchoir sec. Elle applique avec prudence l’objet au coin de ses yeux. Le réveille-matin indique que minuit trente approche. « J’ai pris deux heures et demie pour revenir ici… Non, honnêtement, je serais mieux de ne plus sortir le soir. Pour le cinéma, j’irai le samedi après-midi. » Elle ne se souvient pas s’être couchée aussi tardivement, sinon lors des réveillons de Noël et du Premier de l’An. Rapidement, elle enfile sa tenue de nuit, se glisse sous les draps. Elle baille. Le sommeil viendra rapidement.

             « J’oubliais que j’ai faim. Un seul biscuit. Dormir le ventre vide ne serait pas convenable. » Elle bondit, ouvre un, deux, trois tiroirs, avant de trouver le sac de biscuits, enfoui sous des vêtements. Une miette tombe dans son cou. Elle mouille son doigt pour capturer la rebelle. N’y arrivant pas, elle se lève, cherche partout dans le lit. « Le voilà ! Qu’est-ce que madame aurait pensé en voyant une miette dans mes draps ? Que je suis malpropre ? » Le goûter englouti, la femme se sent soudainement triste en pensant qu’elle s’est perdue comme une gamine, elle qui approche de la quarantaine. « Ma seule chance, dans ma vie… Ce mariage tardif. Pourquoi fallait-il qu’il entre dans l’armée ? Pourquoi ? Il s’était uni avec moi pour éviter ça ! Oh ! monsieur le médecin m’a recommandé de ne jamais trop y penser… C’est mauvais pour moi. Je ne voudrais pas retourner là-bas pour rien au monde. Jamais ! Je l’aimais de plus en plus, cet homme… Folle d’amour ! Dans mon cas, c’était si vrai… Pourquoi a-t-il traversé ? Tant de Canadiens demeuraient ici. Sans la guerre, je serais aujourd’hui mère d’au moins deux petits. Maintenant que je suis sortie, je dois refaire ma vie, oublier à jamais les enfants, le mari, la maison. Je dois tout apprendre à nouveau. Surtout à ne plus me perdre dans mon propre quartier. Ce n’est pas si compliqué, au fond : la rue est longue, avec les maisons, l’église et les écoles, puis les commerces, et le grand boulevard commercial, tout là-bas. Il n’y a pas de courbes, pas de côtes : une rue droite et je m’y perds… Tiens ! J’ai une idée ! Je vais dessiner un plan de la rue et toujours le garder dans mon sac à main. Personne ne me traitera de folle ! Ça, jamais ! Bon… je dois dormir et ne pas arriver en retard au travail. Qu’est-ce que j’entends ? Des rires ? Qui peut rire ainsi au début de la nuit ? Tout à coup que ça m’empêche de dormir ? S’il vous plaît, monsieur, arrêtez ce bruit ! »

      

    Je venais à peine de lire un ouvrage sur les instituts psychiatriques du Québec, dans la première moitié du 20e siècle, lieux qu'on appelait alors "Asiles d'aliénés" et où les pensionnaires étaient tous des fous et des folles.

      

    Hors cette influence, le personnage est inspiré d'une femme que j'ai rencontrée voilà longtemps et que je n'ai jamais oubliée. Vous pouvez lire ce souvenir dans l'article suivant :

      

    http://tuttifrutti.eklablog.com/une-rencontre-emouvante-et-inoubliable-a94200913

     


    2 commentaires
  •  

            

    Le vieillard marche d’un pas saccadé, en ne cessant d’esclaffer. Depuis une année, il est membre du Club du rire, association récréative regroupant hommes et femmes de tous les âges, se réunissant une fois par semaine pour se raconter des blagues, des fables, lire les bandes dessinées du journal, évoquer des films comiques, des souvenirs croustillants de jadis, sans oublier le concours de grimaces. À chaque saison, un prix est remis au participant reconnu comme le rigolo par excellence. Le vieil homme s’est mérité l’honneur ce printemps et il a fait encadrer l’enveloppe de la tablette de chocolat alors reçue. Un grand moment dans sa vie !

             « Cet automne, je ne gagnerai pas. C’est ce grand jeune avec une moustache qui y arrivera. Je n’ai jamais entendu un homme connaître tant d’histoires drôles ! Quand je pense à celle de ce soir, sur la toilette qui ne voulait pas avaler et… Ah ! Ah ! Je vais la rire pendant dix jours, celle-là ! » Enfin chez lui, l’homme ouvre la lumière, appelle son vieux chat avec fracas, désireux de lui répéter la blague. Les deux rient en harmonie. « T’es le meilleur chat pour rire, tu sais ! T’as faim, hein ? Ton bon maître va remplir ton plat et après, tu t’installeras sur mes genoux et je vais tout te raconter. On va s’amuser ! »

             Une bonne tasse de thé et un petit gâteau à sa portée, le vétéran rit encore, tout en gigotant les pieds. Soudain, il pense à cette femme qui a proposé des grimaces profondément hilarantes. Il se frappe les genoux en s’esclaffant encore plus fort, alors que le chat le regarde, tout en se léchant le museau. « Tu sais, quand j’avais ton âge, je ne donnais pas ma place pour faire rire la parenté dans le temps des fêtes. Au village, nous avions un curé qui souriait beaucoup et connaissait des douzaines d’histoires. C’était des histoires convenables, tu imagines. Un curé… Mais c’est le seul prêtre drôle que j’ai rencontré dans ma vie. Nous, les enfants, étions toujours à la porte de son presbytère pour faire ses commissions, car nous savions qu’il nous donnerait des friandises et qu’il nous raconterait une légende. Tu souris, hein ? Je sais que je t’ai déjà raconté ce souvenir, mais t’aimes bien quand je te le rappelle. »

             Le chat grimpe sur le fauteuil pour mieux regarder son maître qui, tout de suite, lui évoque ses sorties dans les théâtres de vaudeville, les visites annuelles des cirques américains, sans oublier les premières vues animées. « On savait s’amuser, dans ce temps-là. La vie était difficile, alors quand on pouvait rire, c’était comme une vacance ensoleillée. Ensuite, je… mais où vas-tu ? » Le félin fuit vers l’homme ne sait où, puis revient avec sa balle de chiffon dans la gueule.

             « T’es drôle ! Tu sais, je ne veux pas te faire peur, mais les chats vivent moins longtemps que les humains. Tu veux un conseil ? Tant que tu joueras, tu vas ajouter des mois à ta vie. Tu gardes ton cœur jeune, alors que tout le reste se plisse. Pareil pour moi ! Tu sais comme je me sentais triste quand ma bonne épouse est morte, il y a cinq ans… Je me suis mis à vieillir très rapidement, jusqu’à ce que je remette la main sur ma collection d’histoires et que je me joigne au club. Le rire m’a fait rajeunir et je n’ai de ma défunte que de bons souvenirs, ceux où on s’amusait. Si tu joues avec ta balle plusieurs fois par jour, tu vas redevenir un chaton. Apporte ! Je vais te la lancer ! Hop ! »

             Après cinq coups, le chat décide d’arrêter, malgré les protestations du vieux. Heureux d’avoir dépensé tant d’énergie, le quadrupède grimpe à nouveau sur le fauteuil et dépose sa tête sur une jambe de l’homme. L’animal ronronne, réclame ainsi des caresses sous le menton. « Oui, très triste que j’étais… Bon ! Rire, c’est sérieux. Je n’ai pas rencontré un grand succès avec mon histoire, ce soir. Pour un champion du printemps, ce n’est guère reluisant. Je dois mieux me préparer pour la réunion de la semaine prochaine. Le début de la nuit, c’est le meilleur moment pour réfléchir. Quelle heure est-il ? Minuit quarante ? J’ai le temps ! Ne bouge pas, mon bon chat, je reviens. »

             Le vieil homme met la main sur un de ses documents secrets : le premier de quatorze volumes de blagues découpées dans des journaux, des dessins trouvés dans des revues. Le travail de toute une vie. Se servir de la collection la plus ancienne lui permettra de choisir une histoire que les plus jeunes n’ont jamais entendue. L’homme s’est souvent répété qu’il serait préférable d’inventer ses propres drôleries, mais il sent qu’il ne possède pas ce génie. Même les artistes de vaudeville, il le sait, utilisaient des répertoires de farces publiés aux États-Unis.

             « L’important, c’est la façon de raconter. Le jeune à la moustache a un don pour cet art. Tu m’as entendu si souvent, cher chat. Ma défunte n’aimait pas tellement que je fasse ça, prétendant que je parlais seul. Depuis, je parle tout seul sans cesse et tu n’as sûrement pas à t’en plaindre. Ça donne l’impression d’être plusieurs dans la maison. Tiens ! Celle-là ! Très comique ! Écoute bien ! » L’homme n’a pas atteint le quart de la blague qu’il est pris d’un fou rire retentissant. Tout de suite, il pense à la farce se trouvant à la dernière page du douzième volume. Vite, il va chercher le bijou. C’est alors qu’il trouve des extraits d’un journal français, rapporté de Paris par son cousin. « Certain que personne n’a jamais entendu cette blague au Canada ! C’est une farce européenne ! Je vais prendre celle-là ! Je vais la répéter chaque jour, devant mon miroir. Ton opinion sera appréciée, le chat. Les membres du club vont se rouler par terre quand je vais la présenter. Moustachu, prends garde à toi : le champion du printemps va faire un retour fracassant ! »

             Il commence tout de suite, mais est interrompu par des coups de balai provenant du plafond d’en bas. Le vieillard rougit, n’ayant pas réalisé que ses effusions pouvaient déranger les voisins en ce début de nuit. Doucement, il se rend vers sa chambre, enfile son pyjama, passe à la cuisine pour s’assurer que les plats du chat sont remplis d’eau fraîche et de bonne nourriture. Doucement, il dépose sur la table une assiette, un couteau et une fourchette, sans oublier la tasse à café, pour le déjeuner du lendemain. 

             Avant de se mettre au lit, il se rend à  la chambre de bain pour se laver les dents, mais cette tâche est interrompue quand il réalise qu’avec la brosse dans la bouche, il a un air très comique. Alors éclate un dernier rire, s’essoufflant en cascades jusqu’à la chambre à coucher. « La vie, c’est si drôle ! »

     


    6 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique