• 99 : Le garçon qui aime la pluie

     

    99 : Le garçon qui aime la pluie

     

    Splash ! Splash ! Splash ! L’adolescent marche en équilibre sur le rebord du trottoir, les bras tendus, comme un équilibriste de cirque sur un fil. La pluie arrose ses bras dénudés et, en laissant pendre, l’eau dégoutte doucement et il se sent chatouillé. Il passe alors ses mains mouillées dans ses cheveux, sur son visage, tout en souriant généreusement.

    « La vieille des cartes postales ! Quand j’étais petit, elle m’offrait des bonbons, sans raison. L’an dernier, je lui ai donné mes cartes de la Loire. Quand j’étais scout, nous avions une troupe cousine là-bas et un gars m’avait souvent écrit. Elle était contente. Les vieux, ce sont souvent des gens qui n’ont pas peur des émotions. Dans ce cas, je dois avoir quatre-vingt-dix ans », se dit-il, se lançant de toutes ses forces dans le torrent voguant vers le puisard. Ensuite, il s’assoit sur le bord du trottoir et sort de sa poche son paquet de gomme à mâcher et enfouit une tablette dans sa bouche, tout en bougeant la tête, à la manière d’un chien qui veut chasser l’eau de son poil.

    « En voilà une comme j’aime. Cinq étoiles ! Très froide ! Piquante ! Réjouissante ! En rentrant chez moi pour me mettre au lit, je vais encore sentir cette bonne eau partout sur mon corps, puis dormir comme un prince. Enfin… pas tout à fait partout… Si j’habitais à la campagne, je ne me gênerais pas : tout nu dans le champ, sous les larmes divines. Si je faisais ça en ville, il y aurait des problèmes… Un beau mois de septembre en perspective. Je prévois quinze jours de pluie. Je le sens ! Après la chaleur estivale, il était temps de se rafraîchir. Comme c’est laid, l’été ! Les mouches et les bourdons ! La sueur ! Les gens qui font sans cesse du bruit ! Les odeurs étouffantes ! Du mal à s’endormir ! Non, vraiment, il n’y a rien d’intelligent, au cours de l’été. »

    Par les journées chaudes de juillet, alors que tout le monde se balade pour profiter des rayons du soleil, l’adolescent aime installer le boyau d’arrosage au-dessus de sa tête et le mettre en fonction, du moins jusqu’à son père s’en rende compte, ferme le robinet et l’ensevelisse sous les pires reproches : honte de la famille, disgrâce du quartier et va te chercher un emploi, au lieu de perdre ton temps !

    « Maman me comprend mieux. Quand elle juge que je paresse trop au lit, elle me lance un verre d’eau en plein visage. C’est une délicate attention maternelle. Ah, les parents ! Ils voudraient que les jeunes soient comme eux ! Papa a proposé de me faire engager à son usine. Pour y passer les quarante prochaines années ? Peuh ! De plus, c’est toujours très chaud, dans les usines. Rien ne me presse pour travailler. Je n’ai que quinze ans. Il faut quelque chose à ma mesure. Un emploi au garage municipal, par exemple, pour déboucher les puisards. Je serais excellent, dans ce domaine. »

    De sa position assise sur le bord du trottoir, il passe à celle des fesses dans la rigole. Un piéton, de l’autre côté de la rue, le regarde étrangement. « Un homme avec un parapluie ! Quel objet atroce ! » glousse l’adolescent, en donnant un coup de poing dans l’eau. Il décide de se lever et de marcher un peu, tout en chantant une œuvre de sa composition, portant le titre de Flic Flac. Il regarde le ciel, tentant de juger combien de temps l’averse durera. Une partie de la nuit, croit-il. Demain, il subsistera des flaques le long des trottoirs, quelques tas de boue sur les pelouses. Le soleil, cette calamité, asséchera le reste. L’adolescent se souvient de son immense bonheur, au début de juin : cinq jours de pluie consécutifs. Il en avait profité pour faire les courses des vieux du quartier, terrés dans leurs maisons.

    « Flic Flac font mes pas sur la chaussée. Flic Flac fait mon cœur quand je te vois si mouillée. Le refrain n’est pas mauvais. J’ai un peu de mal avec les couplets. Difficile de composer quand je n’ai qu’un harmonica. La plus belle musique demeure celle de la pluie. Il y a tant de sons merveilleux, comme lorsqu’elle tombe sur la tôle du toit d’un hangar. On dirait qu’elle rebondit. Dans les fenêtres, ça produit de l’écho. Quand elle tombe sèchement, on pense à des craquements. Une véritable symphonie. Oh ! le beau trou que voilà ! »

    L’adolescent court avec vigueur, s’élance et tombe à pieds joints dans une petite mare. L’eau s’est délicieusement infiltrée dans ses chaussures déjà profondément humides. Il marche un peu sur place pour le plaisir d’entendre le couinement, sifflant sa chanson. Le jeune étend les bras en guise d’expression de sa profonde satisfaction. Où aller maintenant ? se demande-t-il, tout en sortant une nouvelle tablette de gomme à mâcher, l’enthousiasme de sa course lui ayant fait avaler la précédente par inadvertance.

    Il regarde un escalier, cherche une marche plus trempée que les autres afin de s’y installer et penser à ses souvenirs pluvieux. « Il n’y a personne pour me comprendre. Tout le monde se cache, se protège, alors qu’il n’y a rien de plus vivifiant que toute cette bonne eau naturelle. Si je pouvais rencontrer l’âme sœur! Je lui téléphonerais pour lui dire : il tombe des clous, ma chérie. On sort ? On se promènerait main dans la main, les pieds dans l’eau, avant de s’échanger un baiser sous un gros nuage gris. Plus romantique qu’au cinéma ! Je serais son Neptune et elle, ma sirène et… Pourquoi diable est-ce que je viens d’avaler cette gomme? L’émotion, sans doute. »

    Le voilà de nouveau en équilibre sur le bord du trottoir, alors que la pluie semble s’intensifier. Le garçon a alors l’idée lumineuse de chercher une étendue d’eau profonde, afin de se faire éclabousser par un automobiliste. Le premier, cet idiot, ralentit. Voilà un taxi, qui, pire que tout, arrête et le chauffeur demande à l’adolescent s’il veut se rendre quelque part. La troisième voiture devient la bonne : Splaaaaaash ! Jusque dans son visage ! Sourire béat et râle de bonheur.

    « Je vais me rapprocher de chez moi. Il doit être près de minuit et peut-être que maman se sent inquiète en regardant par la fenêtre du salon, ne me voyant pas. » Il donne un grand coup dans une flaque régnant sur le trottoir quand soudain, il s’immobilise, inquiet. « Qu’est-ce que je viens de voir ? Un éclair ? Et… Hein ? Le tonnerre ! Oh non ! Encore ? Je n’aime pas ! Ça me fait peur ! Vite, à la maison pour me cacher sous mon lit ! Maman ! Maman ! Ton poisson nage jusqu’à tes bras ! »

    Je ne me livre pas à une telle gymnastique excentrique, mais les opinions du garçon sur l'été sont tout à fait les miennes, tout comme j'ai peur du tonnerre et des éclairs.


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