• 98 : La dame aux cartes postales

     

    98 : La dame des cartes postales

     

    La vieille femme, exaspérée, regarde le plafond en se demandant quand le jeune locataire du second cessera ce vacarme incompréhensible. Elle n’est pas du genre à prendre un balai pour cogner, ni à se plaindre au propriétaire, bien que dans ce dernier cas, elle pense en faire part à son garçon pour qu’il en parle à l’homme. « Tiens… Il a cessé. Pour une demi-heure ? Pas moyen d’être tranquille chez soi. J’habite ici depuis plus de quarante années. Il me semble que ça donne droit à un peu de respect. Quarante ans… Les pas de mes enfants habitent encore ce lieu, tout comme les chansons de mon défunt. Il chantait si bien, mon mari. Mais surtout pas à tue-tête ! »

    Elle se lève, dépose la bouilloire sur le rond du poêle, sort un sachet de thé, puis regarde la pluie tomber. « Après une si belle journée, c’est un peu triste. L’automne a tout de même son charme, bien qu’à soixante-dix-huit ans, ce charme me donne parfois mal aux hanches. Heureusement que mon célibataire de garçon demeure encore avec moi. J’aime sa présence, car il redevient chaque jour mon petit garçon. J’espère qu’il a bien travaillé à sa station-service. Il va tout me raconter ça à son retour à minuit et demi. Être vieux, ce n’est pas si mal ; être seule ajoute une majuscule à Vieux. »

    En attendant le retour, la femme décide de s’adonner à son péché mignon, qui n’est certes pas un secret pour sa famille, les gens du quartier, de la ville entière, chacun ayant participé à cette colossale collection de cartes postales. Il y a une centaine d’albums reliés, puis au moins quarante caisses. Pendant que le thé se transforme en délicieux breuvage dans la tasse, elle regarde les caisses en souriant, un doigt au bout des lèvres, comme une fillette gênée de devoir choisir une nouvelle poupée.

    « Qu’est-ce que c’est ? L’Italie ! C’est d’ailleurs écrit en italien derrière. Je me souviens d’où ça vient. C’était le père du réparateur de radios. Je crois que le vieil homme est mort ce printemps. C’était un immigrant de ce pays et quand il écrivait à sa parenté demeurée là-bas, il se servait toujours de cartes, qu’il conservait jalousement. Un jour, je lui ai dit que je les collectionnais. Alors, sans réfléchir, il m’a tout donné. Un brave homme, très courtois, sans cesse de bonne humeur. Pas de doute que si j’ai fait le tour du monde sans jamais sortir de ma ville natale, je le dois à la gentillesse de tous. Même le Chinois de la buanderie, qui ne parlait même pas à ses clients, avait compris et… La Chine! Quel hasard ! Je mets la main sur une carte postale de la Chine ! Comme c’est curieux, la disposition des maisons… »

    Gorgée de thé et sourire à cette photographie. La femme se rend vite compte de la thématique de cette caisse : les habitations. Elle aurait eu davantage le goût des paysages de la nature, mais il y aura d’autres moments de solitude pour regarder. De la Chine, elle passe à l’Amérique du Sud. « Porto Alegre, au Brésil. Joli nom. Je ne me souviens vraiment pas de quelle façon j’ai pu obtenir celle-là. Il y a longtemps : même pas d’automobiles dans les rues. Quelle langue parlent ces gens ? L’espagnol, je crois. »

    L’incertitude l’invite à se lever pour mettre la main sur l’encyclopédie qu’elle a assemblée en glanant des renseignements à gauche et à droite. Les noms de tous les pays du monde, avec la capitale, la langue parlée, etc. « Le Portugais ! Ça me fait penser à cette femme rencontrée à l’épicerie, lundi, et, évoquant notre française toujours malade, elle me demande le nom de la langue nationale de la France. Curieux ! Moi, je sais tout ça. Les gens du monde entier sont mes amis. Je connais leurs villes, admiré leurs paysages, salué hommes, femmes et enfants, applaudi leurs monuments. Tout ça à cause de mon trésor. Voilà Moscou ! Je l’aime beaucoup, celle-là. »

    La vieille tient la carte postale précieusement, du bout des doigts, l’éloigne de ses yeux, comme si elle était une passante de la rue de la photo et qu’elle regardait ce qu’il y a devant. Puis elle la dépose, met la main sur sa loupe, pour un autre délice : regarder de très près ce qu’il y a derrière l’objet au premier plan. Les voitures, les piétons, les noms des commerces. Elle se souvient fort bien qu’au fond, il y a une femme avec une fillette, que celle-ci a une poupée entre les mains. Personne d’autre ne l’aurait remarqué. « Je me demande ce qu’elle est devenue, cette petite. Sans doute une vieille de mon âge. »

    Ella a donné des prénoms à certaines personnes apparaissant sur les photographies, leur a inventé un destin. Depuis toujours, ces objets meublent son imagination et la font sortir de la banalité des tâches ménagères. Jeune mère, elle s’activait partout dans la maison, voyait à l’éducation des enfants, au bonheur du mari et à la propreté du foyer. Cependant, quand la tranquillité se glissait, en fin de soirée, elle habitait l’Europe, l’Asie, les Amériques. Des gens arrivaient de partout pour lui donner des cartes, tout simplement pour le bonheur de converser avec une personne aussi gentille et pour jeter un grain de sable dans ce château de carton. Souvent, ces personnes ne savaient pas de quelle façon ces cartes avaient pu arriver entre leurs mains. La vieille a appris beaucoup de mots étrangers en lisant les messages des endos, devinant que dans la majorité des cas, les propos demeuraient les mêmes. Elle a consacré quatre albums avec des mots d’amour griffonnés.

    « Je vais rendre visite à cette française, même si tout le monde prétend qu’elle est insupportable. J’ai tant de cartes postales de France que je crois être en mesure de lui parler de la Bretagne, de la Provence, de toutes les régions. Peut-être que ça lui fera plaisir de voir ces cartes et que nous deviendrons amies. Elle a sûrement des parents là-bas et je pourrais obtenir de nouvelles pièces. La jeune négresse m’a promis des cartes d’Haïti. Sa grand-mère habite ce pays et a mon âge. Comme j’en ai connu, de bonnes personnes, grâce à ma collection ! » Terminée ? Jamais !

    Elle décide de regarder un des albums romantiques. Les femmes illustrées étaient vêtues avec splendeur et les hommes avaient l’air distingué. La vieille fait un tour par le salon pour regarder la pluie, se doutant que le jeune troisième voisin doit être en train de marcher dans l’eau. Elle sourit en l’apercevant, cogne dans la fenêtre et lui envoie la main. « Il me fait rire. La vie serait d’un tel ennui s’il n’y avait pas un peu de folie et d’originalité ! »

      

    La mention de Porto Alegre. J'avais au moment de la création du roman une correspondante brésilienne habitant cette ville.


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Lundi 5 Mai 2014 à 17:12

    La carte postale nous fait voyager, dommage et justement, j'en parlais cette après midi, dommage, que l'on en reçoit si peu maintenant... J'ai beaucoup aimé l'histoire de cette femme avec ses cartes, un précieux trésor, Merci Mario,fanfan

    2
    Lundi 5 Mai 2014 à 19:45

    Beaucoup de gens collectionnent encore des cartes postales.

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