• 97 : L'homme qui détestait les mouches

     

    97 : L'homme qui détestait les mouches

     

    Le jeune homme, une coupure saignante au front, serre les dents et s’élance avec violence pour rater la mouche qui n’en finit plus de devenir invisible après chaque menace. « Je vais t’avoir ! Cochonnerie ! Tu vas crever, pourriture ! » crie-t-il, le regard circulaire dans le salon, ne voyant plus l’insecte qui, contre toute attente, décide de le narguer encore et encore en passant à un cil de son nez, provoquant chez lui un autre hurlement strident et des coups de tue-mouche dans le néant. D’un vif coup de pied, il pousse le sofa renversé. Voilà quelques minutes, il était grimpé dessus, assuré d’avoir la peau de l’ennemi, installé au centre du mur. L’élan puissant l’avait fait basculer, se frapper la tête contre le mur et tomber sèchement.

     Vingt minutes plus tôt, le jeune s’était couché en toute paix, certain de passer une nuit agréable et qu’il se sentirait ainsi en pleine forme lors de son réveil, à cinq heures trente, pour se rendre à son travail. Cependant, du néant avait surgie cette mouche, une seule, décidant de bourdonner autour de son visage. Il avait fermé la porte, mais le monstre était demeuré à l’intérieur, sans qu’il n’arrive à la voir. Aussitôt la lampe éteinte qu’elle recommençait son jeu. Il savait qu’il en aurait pour la nuit entière et que le seul moyen de trouver le repos consistait à mettre à trépas cette abomination.

    « Elle est là ! Sur le mur, en haut du radio ! Bien mal placée… Mais je vais t’avoir, saleté ! » Le temps d’avancer une chaise pour monter sur le vieux meuble que la mouche s’est envolée vers le couloir. Le jeune homme, furieux, descend trop rapidement, se cogne contre la chaise qui s’écrase au sol, puis part en hurlant, faisant virevolter son arme dans le vide, tout en récitant une litanie de jurons effroyables, donnant des coups de talon sur le plancher, quand soudain… Bzzz… Sous le nez ! La tête comme une girouette, il la cherche en lui vociférant des immondices. « Montre-toi la face, si t’es un homme ! Sors de ton trou que je t’assassine cent mille fois, invention du diable ! Tiens ! Parlons-en de la perfection divine ! Dieu créa la Terre et toutes les créatures, puis comme il se sentait mesquin, il inventa la mouche. Suffisant pour devenir athée ! Je… Là ! Sur l’armoire ! Je vais t’anéantir, vermine ! »

    Il approche à pas de chat, mais s’élance avec la vigueur d’un taureau, si bien que le tue-mouche casse en deux parties. Bouillant de colère, l’homme se retourne, les dents serrées, et aperçoit la mouche effrontément installée au centre de la table à manger. Il s’empare du premier objet pouvant l’écraser : une chaise. Re-jurons. « Charogne ! Tu vas me rendre fou ! Je vais t’avoir, calamité ! Horreur horrible ! Un journal, tiens ! Ça frappe encore plus fort que le tue-mouche. Où t’es passée ? T’as peur, hein ? Mon hos… Non ! Nooooon ! Pas encore me bourdonner dans les oreilles ! Je n’en peux plus ! »

    Le garçon trouve le journal requis, qu’il roule très serré. Il entoure le résultat de ruban gommé et frappe la table dix fois, pour s’assurer que tout est solide. Il se met tout de suite à la recherche de l’infâme, tout en lui lançant les pires insultes. Invisible dans le couloir, absente de la chambre et même situation dans le salon. Il sent qu’une visite à la chambre de bains devient impérative. Le voilà installé sur la cuve et la mouche décide d’une attaque sous son nez. Il bondit, s’empare du journal qu’il fait voler en tous sens, oublie son pantalon baissé et chute vers l’avant, à trois pouces de s’assommer contre la baignoire. La vilaine, fière de sa victoire, s’est retirée vers ses tranchées afin de mijoter le prochain raid.

    « Vomissure ! Monstruosité ! Putain ! C-O-C-H-O-N-N-E-R-I-E ! Ma… Elle est là ! Pourquoi si haut ? Je… Stratégie, mon gars ! Du calme ! » Il retourne à la cuisine, met la main sur la chaise renversée, l’installe avec la plus grande prudence dans le couloir face à la mouche, mais quand il monte dessus : Crac ! Il tombe face première vers le mur, s’écroule au sol, alors que l’insecte décide de zigzaguer autour du visage. Hurlements ! Jurons ! Coups de pieds sur le plancher ! Poings contre les murs ! Il la voit sur le cadre de la porte de sa chambre, serre les dents, se concentre pour viser comme il faut. Hélas ! Poings contre les murs ! Coups de pieds sur le plancher ! Jurons ! Hurlements !

    Hors de souffle, le jeune homme court en tous sens, à la recherche de la diablesse qu’il trouve au salon, sur le mur, face au sofa. « Ah non, mon enfant de chienne ! Tu ne me feras pas ce coup-là deux fois ! Tu veux que je me casse encore la gueule ? Jamais ! Mais je te regarde, ma maudite ! » Regarde… Regarde… Regarde, avant de sauter sur le sofa et d’asséner un violent coup de journal sur le mur. En vain ! Cette fois, la voilà au centre de la table à thé. Pauvre table à thé… Il perd la mouche de vue une minute, occupé à enlever du sol les morceaux de la tasse cassée. 

    « La fenêtre ! Sur le rebord de la fenêtre ! Cette fois, ton compte est bon ! Je vais te tuuuuuuuuer ! T’entends ? T’as fini de m’empêcher de dormir ! » Il serre très fermement son journal qui commence à tomber en lambeaux, vise juste et… Victoire ! Voilà un immonde tas d’ex-mouche bien en vue, alors qu’il frappe trois autres coups pour s’assurer de son triomphe. Danse de joie ! Cris d’allégresse ! Du bout des doigts, il prend le cadavre qu’il jette sur le plancher, le piétine dix coups, avant de chercher le moindre signe de son existence, le lancer dans le cendrier, verser de l’essence à briquet, craquer une allumette et applaudir le spectacle, avant de l’éteindre à grands coups de crachats. Il se presse vers la chambre de bain, lance les restes dans la cuve et voit l’invisible se perdre dans le tourbillon impitoyable de la chasse d’eau.

    Le jeune homme, décoiffé, plein de sueurs, se passe un peu d’eau dans le visage, touche du bout des doigts sa blessure au front, va à la cuisine pour se servir un verre de jus d’orange, qu’il se rend boire au salon, tout en fumant la cigarette du conquérant. « Il n’y aura plus jamais une seule de ces saletés pour m’empêcher de dormir ! Jamais ! Je vais les combattre toute ma vie et lever une armée de citoyens honnêtes avec comme mission de les anéantir à jamais de la surface de la Terre ! Bon ! Repos, maintenant. Le saint repos mérité. Je devrais déjà dormir. »  Prière du soir, silence rédempteur, sourire du combattant, poings fermés, prêt à sucer son pouce, quand soudain, une seconde… Bzzz Bzzz Bzzz…

    Pas autobiographique, mais tout près...


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Lundi 5 Mai 2014 à 17:01

    Ah super, Mario, ça m'a fait rire, ça me rappelle quelque chose... fanfan

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :