• 96 : Secrets du métier d'infirmière

     

    96 : Secrets du métier d'infirmière

     

    L’infirmière dessine un geste d’impatience avec sa main, alors que s’éloigne l’autobus. La course s’est terminée par un arrêt brusque et l’eau a éclaboussé ses nylons. Elle s’empresse de regarder sa montre : onze heures. Le prochain véhicule devrait passer dans quinze minutes. « Un léger retard en perspective… Que dois-je faire ? Un taxi ? Non… trop coûteux. De plus, le chauffeur de service dans le quartier me paraît toujours grognon. Retourner à la maison pour changer mes bas ? Quinze minutes, ce n’est pas long, d’autant plus que les autobus ont parfois de l’avance, en fin de soirée. »

    Triomphante, elle pense à cette vieille femme aimable habitant face à l’arrêt et qui se couche tard. L’infirmière n’a qu’à lui demander d’attendre sur le perron et, en même temps, elle pourra téléphoner à l’hôpital pour signaler son retard. « Ça ne m’arrive jamais. Ma supérieure comprendra. » Négociation rapide ! La voilà à l’abri, confortable dans une berçante, fouillant son sac à main à la recherche de son paquet de cigarettes. « Le film était ennuyeux… Chacun son opinion : mon fiancé a adoré ça. Les hommes et leurs films d’action, hein ! Si au moins ça avait été en français. Le meilleur moment n’était pas dans le programme : c’est quand mon homme m’a embrassée en venant me reconduire. Il avait l’air d’un adolescent. L’an prochain, on va se marier. À vingt-six ans, il serait temps ! J’espère qu’il passera une bonne nuit à son usine. Bizarre de penser qu’on travaille tous les deux après le coucher du soleil. Ça nous fait de beaux après-midi et de longues soirées, mais j’aimerais être remarquée pour le jour quand un poste se libérera, même si les malades se montrent alors plus insupportables. Vivre la nuit, ce n’est pas une existence. »

    Un taxi passe en éclaboussant l’eau. La jeune femme sursaute, remarquant que ce n’est pas la voiture du grognon. La voilà maintenant inquiète à cause de bruits provenant du deuxième étage. « Je suis faite pour le calme, le silence. De ce point de vue, je suis chanceuse : personne ne crie la nuit dans un hôpital, sauf les malades qui se plaignent. Ce sont des malades professionnels : trois séjours par année, sinon plus. Les vrais malades, ceux qui ne viennent qu’à tous les dix ans, se la ferment et remercient poliment. Pour les premiers, je suis une incompétente, pour les seconds, je deviens leur maman, une sainte. À bien y penser… Je viens de me contredire : vouloir travailler le jour et entendre des plaintes tout le temps ? Les malades de nuit dorment. Enfin… pas tous… »

    Elle sourit en pensant aux remarques odieuses que les infirmières s’échangent à propos de leurs patients, pendant leur pause-café, sans oublier celles de ce jeune médecin belge, avec un incroyable esprit macabre. Sa spécialité : les blagues sur les intestins. « Si je disais ça aux gens ! Ils seraient étonnés et voudraient me flageller, prétendant qu’on n’a pas le droit de se moquer de la souffrance. C’est notre pain quotidien, les blessures, les suites d’opération et tous ces machins. Je suis certaine que les policiers doivent se raconter des épicées sur leurs arrestations. Ah, ce belge et son histoire sur les intestins à pistons ! Ah ! Ah ! Puis le jeune ambulancier dont le sport favori est de brûler les feux rouges même quand il n’y a pas d’appel ! Quand ma supérieure nous avait parlé du type qui avait réussi le tour de force de se donner un coup de marteau sur le tibia tout en étant grimpé dans une échelle. Tordant ! Qu’est-ce qu’on s’amuse ! »

    Même si elle est seule, la jeune femme toussote pour se donner de la contenance. Une infirmière se doit de demeurer sérieuse en tout temps. Voilà leur image publique, surtout quand elles portent leur uniforme, synonyme de bonté, de patience, de douceur. Elle sourcille de nouveau en entendant des cris parvenir du second étage. Peut-être devrait-elle monter, au cas… « Ah et puis non ! Pas question de rater un autre autobus ! » Elle sort de son sac à main son petit miroir pour s’assurer qu’aucune mèche de cheveux ne cherche à s’évader de son chignon, alors qu’un dernier sourire la fait hoqueter, en pensant à l’histoire des intestins souriants. Il vaut mieux songer au travail qui l’attend au cours des prochaines heures. 

    « J’ai encore la chambre 35. J’ai hâte qu’il guérisse, celui-là. Il passe son temps à se plaindre, même si son opération s’est déroulée sans accroc, que le belge assure qu’il récupère sans effets secondaires. Chaque fois qu’il se réveille, cet homme déclare souffrir. Ça doit habiter ses rêves. Je ne suis pas gênée, hier : on dit avant tout bonjour à la gentille infirmière ! Je me demande s’il a compris mon message. Sans doute que non. C’est un malade stupide. Puis, il passe son temps à pisser. Normal : il réclame un verre d’eau à toutes les trente minutes. J’ai hâte qu’il déguerpisse et d’avoir un malade frais dans cette chambre. Une femme, de préférence. C’est moins braillard. Puis, quand je nettoie une femme, j’ai moins le goût de rire, parce qu’avec les hommes, j’ai vu de ces trucs… Qu’est-ce que c’est encore ce bruit qui arrive du deuxième ? Énervant ! Ça doit déranger la gentille vieille dame du premier. Peut-être que le locataire est blessé et qu’il réclame de l’aide et… Non ! Je ne monte pas ! »

    Une bourrasque de vent la fait sursauter, d’autant plus qu’il se met à pleuvoir avec plus de vigueur à la seconde près, comme si quelqu’un sur un nuage avait ouvert un robinet. « La pluie, ça m’endort. Elle ne sera pas facile, cette nuit-là, parce que j’ai été tirée du lit à onze heures à cause de la chaleur. J’avais ces courses en après-midi, puis le cinéma le soir et je n’ai pas eu le temps de m’offrir un petit somme. Par contre, la pluie endort aussi les patients, qui vont ronronner comme des enfants. Ah ! les petits ! Les meilleurs malades du monde ! Ils ne pleurent même pas alors que logiquement, ils devaient en verser tout le temps. Ils se tiennent tranquilles dans leur lit, avec leurs livres d’images. Les garçons arrivent à l’hôpital avec leur chien de peluche et les filles avec la poupée favorite. C’est mignon ! Je me souviendrai tout le temps de ce petit gars de mars dernier qui me demandait si j’aimais ça, jouer à l’hôpital. Puis toutes les filles veulent devenir des infirmières ! J’adore aussi quand elles me demandent des conseils et… l’autobus ! Elle a cinq minutes d’avance. J’ai bien fait d’attendre ici et… encore ce bruit du deuxième étage ? Je devrai mener une enquête, mais pour l’instant, hop ! Tenez-vous tranquilles, bande de malades, j’arrive ! »

    Plainte de la femme parce que le film n'était pas en français. Au Québec, en 1949, les doublages en français de films américains étaient encore rares, si bien que la majorité de ces productions étaient présentées en anglais dans nos cinémas.


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