• 95 : Le secret du jeune vagabond

     

    95 : Le secret du jeune vagabond

     

     

    Le jeune homme se lance vers le trottoir, jette un coup d’œil furtif derrière son épaule, pensant que si on le traite souvent de fou, il y a davantage de cinglés dans les maisons. Il marche un peu, mais ses ampoules aux pieds le font arrêter, regarder de gauche à droite pour trouver un abri et se protéger de la pluie de plus en plus insistante. Péniblement, il avance vers le mur de brique d’une maison, s’assoit par terre, fouille dans son sac à la recherche d’un mégot tordu.

    « Je crois que je devrais acheter un paquet. J’ai un peu d’argent, mais les débits de tabac sont-ils ouverts, à cette heure ? Onze heures bientôt, je pense… Peut-être que dans un restaurant, ils m’en vendraient. Où suis-je ? J’ai l’impression d’être déjà passé par cette ville, mais pas sur cette rue. Style de rue qui se donne de l’importance, mais qui doit rejoindre une route nationale, une artère d’un centre-ville et… Pire que tout ! J’ai la cigarette, mais pas d’allumettes ! »

    Le jeune homme se lève, essuie son fond de culotte usé. Il porte des chaussures trouées qui couinent à chacun de ses pas. « Hé, monsieur ! Avez-vous du feu ? Un vieux cinq sous que je puisse boire un ca… Oui, bon, merci tout de même, monsieur. » Regards fuyants, ignorer ce garçon avec sa barbe de six jours, ses cheveux en broussaille, ses vêtements de misère. Des citoyens ne se privent pas pour lui lancer à la figure le dictionnaire des synonymes : mendiant, vagabond, trimpe, robineux, va-nu-pieds, pouilleux, tant d’autres, mais jamais le mot avec lequel il se désigne : quêteux. Il faut croire que les légendes campagnardes d’un autre siècle se fadent progressivement alors que la majorité de la population habite maintenant la ville. Il se demande même si « Quêteux » est encore utilisé par les mères pour effrayer leurs jeunes enfants désobéissants.

    « Tiens ! Ça me revient ! Je suis déjà venu ici il y a deux années à peu près, mais j’étais passé par une autre route. Il y a une église, sur cette rue, et le curé m’avait donné à manger. Un boulevard commercial, à l’autre bout. Je ne sais pas si ce prêtre me… Monsieur ! Avez-vous des allumettes ? » Peu après, le jeune homme regarde fièrement ses trois cigarettes et son carnet d’allumettes. « Les gars saouls oublient leurs préjugés et parlent à tout le monde. Pauvre joueur de baseball qui a perdu une partie de championnat et qui est entré à la taverne pour oublier la défaite. Je vais me trouver un coin à l’abri de la pluie pour les déguster, celles-là ! »

    Il regarde autour de lui et décide qu’un dessous de perron fera l’affaire. Peut-être pourra-t-il y coucher pour la nuit. Il sourit largement après la première bouffée, puis grimace à la pluie tombant à dix pieds de lui. « Le problème avec ce type de rue est que la police fait des rondes. Il y a des agents aimables, mais la plupart parlent avec le bout de leurs chaussures. Quand ils voient un quêteux, ils… Car c’est ce que je suis ! La plus précieuse tradition paysanne du Canada français ! Parfois, je pense que je me bâtis des illusions, car même à la campagne, hein… Il reste encore quelques agriculteurs pour m’accueillir avec cœur. Jadis, ils demandaient des nouvelles d’un canton voisin et le quêteux leur racontait tout ça. Aujourd’hui, le moindre laboureur a la radio dans son salon et est abonné à un journal. Ces nouvelles-là sont pour eux meilleures que celles évoquées par un véritable être humain. Par contre, quand je raconte des légendes, ils demeurent attentifs. Il faudrait que j’en invente quelques nouvelles, car je commence à m’ennuyer moi-même à force de les répéter. »

    Le garçon fouille encore dans son sac, même s’il sait qu’il ne lui reste plus rien à manger. Il met la main sur sa vieille tasse de fonte, la pousse sous la pluie. « Rien de plus rafraîchissant ! Ce qui vient de la nature demeure toujours bon, contrairement aux œuvres des hommes. Je… Tiens ! Quelqu’un approche. »

    Il sort de sa cachette, le temps de subir des remontrances incroyables et des menaces. Le jeune homme hausse les épaules, puis retourne dans son trou, fâché de voir sa belle cigarette amollie par la pluie. « Qu’ils disent n’importe quoi, sauf ivrogne et paresseux. Je ne bois pas et je travaille chaque hiver. Quand je quête à la campagne, je donne un coup de main aux paysans en retour d’un repas. »

    Sa position accroupie, avec la pluie devant ses yeux, le sable durci du sol, les cailloux, lui rappelle douloureusement ce qu’il a tant de mal à oublier, la raison ayant fait de lui un homme vivant loin de la société et de ses normes, dirigée par des vieux bouchers de la jeunesse. « Il doit y avoir un monument aux braves, dans cette ville. Les guerres ont toujours été une bonne affaire pour les sculpteurs. Personne n’a jamais songé à un monument pour honorer les survivants. Pourtant, je sais qu’on souffre sans cesse de… de… L’enfer de là-bas ne nous quittera jamais ! C’est tellement difficile de ne pas y penser, de ne pas revoir ce… ce… Hé ! une partie de baseball, qu’il a dit, le gars ivre ? Un parc avec des poubelles pleines de bouts de hot-dogs, de cacahuètes, de bouteilles de coke non terminées, de mégots et… Ah ouais… C’est maintenant plein d’eau, dans ces poubelles… Mais peut-être pas sous les estrades ! J’ai tellement faim ! Puis coucher dans l’abri des joueurs, ce sera aussi chic qu’un hôtel et… Quelqu’un vient de sortir de la maison… Des talons de chaussures de femme… »

    L’homme ne sait pas pourquoi cette femme, sans doute de son âge, regarde précisément sous la galerie dès la dernière marche franchie. De sa fenêtre, elle l’a peut-être vu s’y réfugier. Elle pose quelques questions. « Un quêteux, voilà ce que je suis, mademoiselle. Je n’ai ni foyer ni parenté. Que la liberté. Difficile amoureuse, mais la plupart du temps si douce. » Elle hoche la tête, n’ajoute rien, remonte vers son logement, sans doute pour téléphoner aux policiers. Il devient impératif au mendiant de sortir et de se mettre à la recherche du terrain de baseball. À peine trois minutes plus tard, il est poursuivi par la femme, lui tendant une pomme, un sandwiche au fromage et des biscuits. Elle repart aussitôt, marchant rapidement, sans écouter ses remerciements. « Jamais je n’oublierai ça ! La belle sortie du cœur de la pluie ! Une infirmière, de plus, qui me rappelle celle qui… qui… Non, je ne dois plus penser à ces atrocités et… Monsieur ? Il y a un terrain de baseball, dans le coin ? Par là ? Vous n’auriez pas une cigarette pour… Ah oui… travailler pour m’en acheter… Bonne fin de soirée, monsieur. » 

      

    Un thème que j'ai souvent abordé, dans mes romans. Ce garçon est une version de Gros Nez le quêteux, que l'on pouvait voir dans mes romans publiés Ce sera formidable et Le Petit Train du bonheur.


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :