• 94 : La lectrice émotive

     

    94 : La lectrice émotive

     

    L’adolescente, mouchoir à la main, ferme la fenêtre, craintive que le vent ne se mêle à la pluie naissante et de voir le tout se déverser sur le plancher de sa chambre. Puis elle se lance à plat ventre sur son lit, versant davantage de larmes. « Ce n’est pas possible, faire une telle chose ! C’est amoral, condamnable, épouvantable ! Tous pareils, ces hommes ! Nous, les femmes, leur donnons l’amour et ils ne pensent qu’à eux-mêmes, qu’à leurs plaisirs, ces égoïstes ! » Papier mouchoir à la corbeille et main tendue vers un nouveau, pour essuyer le coin de ses yeux. Re-Corbeille et bis mouchoir. Sa mère, indifférente, ouvre la porte et dépose une boîte fraîche sur le bureau.

    « C’est un bandit, pour me faire tant pleurer ! Un malfaiteur des sentiments qui se moque de ma sensibilité féminine. Je ne dormirai pas de la nuit. Et pourtant… Il n’est que dix heures et demie et il me reste trente minutes avant de me mettre au lit. J’ai le temps de le revoir, même si je devine qu’il me fera encore pleurer. »

    Craintive, elle approche de sa berçante et, nerveuse, met la main sur son roman, dont elle reprend la lecture immédiatement. « Je suis étranglée d’émotions en le revoyant lui jurer un amour éternel, la main sur le coeur, agenouillé devant elle. Il avait l’air si sincère et, trente pages plus loin, il la trompe avec la première roturière venue ! Une fille de rien ! Que va devenir l’héroïne ? Je dois le savoir, avant de me coucher. »

    La jeune femme lit les cinq paragraphes suivants en diagonale afin de connaître le destin de la pauvresse. « Ah non ! Pas entrer au couvent à cause de l’infidélité de ce malfrat ! Ne fais pas ça ! Tu n’as pas la vocation et une femme de cœur comme toi a tant d’amour à donner ! Tu souffriras davantage en devenant une religieuse ! Ne le fais pas ! Ne… D’ailleurs, elle ne le fera pas, car il reste soixante-dix pages… Mais c’est si triste ! Ça y’est ! Je pleure ! Vite, mes mouchoirs ! »

    La chambre de cette ouvrière du textile est remplie de romans à cinq sous, souvent glanés dans les tourniquets que l’on croise à la gare. Elle en consomme de façon effrénée depuis trois années. Passion d’amour, Tendre amour, La marquise et l’amour, Mademoiselle Amour, Amour sans fin et tant d’autres avec des titres semblables, sans oublier son chef d’œuvre : Tennis d’amour, où une spectatrice tombe en pâmoison devant un champion de la raquette, mais qui se révèle, à la page trente-sept, être un infâme bigame qui bat ses enfants. L’adolescente l’a lu six fois et pleuré pendant trois semaines. À l’usine, le contremaître lui adresse la parole en disant Mademoiselle, ses camarades la nomment par son prénom, mais à la maison, son père et ses trois frères l’appellent Mouchoir. Sa mère n’oserait les imiter car, après tout, elle a aussi lu ces romans, sans pourtant déverser des torrents.

    « C’est un scandale ! Consacrer trois pages à ce malfaisant et à sa dévergondée, pendant que mon amie pleure, a perdu l’appétit et le sommeil, puis pense encore au couvent. Je devrais me plaindre à la maison d’éditions et… À Paris, évidemment… Qui a écrit ce torchon ? Lui ? Encore lui ? J’aurais dû me méfier ! Sous prétexte de glorifier l’amour, ce gars-là méprise les femmes ! Je me rappelle ce qu’il avait fait subir à la belle et courageuse héroïne de Malaise d’amour. Non ! Trop, c’est trop ! Je ne lirai plus jamais rien de cet auteur ! »

    Livre illico jeté à la corbeille, se noyant sous les mouchoirs de larmes. L’adolescente se redresse, renifle un peu, marche vers la fenêtre pour prendre une bouffée d’air. Il pleut de plus en plus. Elle regarde les piétons marchant rapidement, n’ayant pas pensé à se munir d’un parapluie. Elle note un jeune homme très mal vêtu, qui, au contraire, semble prendre son temps. Elle a un haut de cœur en le voyant. On dirait un vagabond. Il vaut mieux fermer la fenêtre avant qu’il ne la remarque. Elle décide d’enfiler sa robe de chambre et de se préparer pour la nuit quand, soudain… La corbeille… Le livre… Elle doit absolument connaître le destin de l’héroïne, mais jure de ne pas lire les passages mettant en vedette le bourreau des cœurs. Elle va voir vingt-cinq pages plus loin.

    « Un bal au château ! Le comte a dû l’organiser pour plaire à sa fille et… voyons trois paragraphes plus loin… Voilà ce que je pensais : elle n’est pas intéressée. C’est pourtant si beau, toutes ces toilettes distinguées, puis l’orchestre qui va jouer une valse. Une page plus loin, peut-être… Un jeune capitaine de l’armée de Sa Majesté l’invite à danser et… Horreur ! Il a perdu un bras à la guerre ! Ça fait pitié ! Pauvre lui ! Je lis… Non ! Pauvre lui ! Mes mouchoirs, vite… »

    Trois additionnels pour la séquence décrite quinze pages plus loin : la demande en mariage. L’héroïne semble mieux se porter, folle d’amour pour ce capitaine élégant et sensible. Cependant, l’adolescente découvre vite que le mécréant qui avait joué avec les sentiments de l’héroïne n’est pas disparu. « Écœurant ! Trop tard, maintenant ! Tu l’as perdue ! C’était à toi de te montrer fidèle quand elle t’aimait ! T’as du culot de te présenter au château ! » La curiosité étant ce qu’elle est… « Quoi ? Provoquer le beau capitaine en duel ? S’en prendre à un infirme ? Bandit ! Mais tu vas voir que même avec un seul bras, le grand cœur sait toujours viser. Oh ! il faut que je vois ça ! »

    Le capitaine est atteint à son bras valide et s’écroule ! Voilà que l’héroïne sort son pistolet et abat l’ennemi. « Bien fait ! Elle a protégé son amoureux et s’est vengée de l’affront subi ! J’aurais fait la même chose ! Elle se précipite vers le blessé, l’embrasse. Comme c’est beau ! Si beau ! Le mariage ! Je dois lire le passage du mariage. À la fin, assurément. » La jeune fille tourne nerveusement les pages, échappe le livre, renifle encore en pensant à la somptueuse cérémonie, quand… « Quoi ? L’échafaud ? Pas pour elle, tout de même ! Hein ? Elle monte vers… la guillotine ! Non ! AAAAAAA ! »

    Hurlements ! Niagara de larmes ! L’adolescente, étourdie, se sent étouffée, se précipite pour ouvrir la fenêtre, crie d’avantage en voyant la jeune mal vêtu s’abriter sous sa fenêtre. Les parents, à bout de patience, ordonnent à la pauvre de cesser ces larmes et ces cris, de fermer la lumière et de se coucher. « Personne ne comprend quoi que ce soit à l’amour ! Personne ! La guillotine ! Mes mouchoirs, vite ! »

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Lundi 5 Mai 2014 à 16:25

    Jeune fille émotive... Bravo pour la description des émotions...fanfan

    2
    Lundi 5 Mai 2014 à 19:38
    3
    Rachel
    Samedi 17 Mai 2014 à 22:46

    Ça me ressemble !


    Je vous connait. Je vous ai déjà rencontrer au salon du livre de Val d'Or, il y a quelque années et j'avais acheter votre roman, celui avec un bateau dessus. C'était très comique. Je vous souhaites bonne chance pour les futures livres.

    4
    Samedi 17 Mai 2014 à 23:02

    C'était en 2010 et le roman : Ce sera formidable. Heureux qu'il vous ait fait rire. C'était le but ! Depuis, il y a eu un autre roman, Les Bonnes soeurs, dont vous pouvez lire des extraits en cliquant sur le lien "Roman Bonnes soeurs", qu'il y a dans mes liens, à votre gauche.


    Je garde de bons souvenirs de toutes mes participations aux salons du livre de l'Abitibi-Témiscamingue, le plus chaleureux du Québec.

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