• 93 : Le bon curé

     

    93 : Le bon curé

     

    Le vieux prêtre se signe, dépose précieusement son chapelet autour de son cou, n’oubliant pas d’embrasser les grains. « Je me sens si fatigué… Pourtant, je n’ai pas le goût de retourner au presbytère, sachant que mon vicaire a vu les corrections apportées au sermon qu’il a préparé pour la messe de dimanche. Me voilà obligé de devenir censeur d’un serviteur du Divin. Trop, c’est trop ! J’ai soixante-dix ans et n’ai plus la patience d’écouter les excès de ce… Non : point de médisance. Je n’ai qu’à prier pour que Dieu l’éclaire. Pour me reposer, je vais m’asseoir sur ce banc et fumer une bonne pipe. »

    Certains catholiques tièdes parlent en douce des riches presbytères, de la domestique et des prêtres qui s’achètent des automobiles. Il est aussi question des abus, de l’intransigeance, du conservatisme outré, mais aucun mot sur le dévouement, ni sur ces journées interminables qui décourageraient le plus robuste ouvrier d’usine. Le curé par ici, le curé par là, le curé partout, à toute heure ! Parfois, sans raison valable. Le vétéran s’est souvent confessé de son aversion des vieilles filles qui font sans cesse appel à lui afin de régler leurs litiges pour savoir laquelle a tort et laquelle a raison. D’ailleurs, ce matin, il a refilé un cas à son vicaire, sous prétexte qu’il faut se frotter à tous les cas pour acquérir de l’expérience.

    « En effet, cette pause me fait du bien, même s’il commence à faire froid et… » Il baisse les paupières en voyant la maison de l’autre côté de la rue, où une vieille femme a été retrouvée sans vie ce matin, sans doute morte dans la solitude de la nuit, sans personne pour l’aider, la rassurer. Une lampe sur le plancher a laissé deviner qu’il y a peut-être eu une chute. Cette histoire a bouleversé le prêtre, pensant à cette femme honnête et sans reproche. Des décès, il en a vécu des centaines, autant que des naissances, des joies, mais aussi des effrois, des chagrins. La prêtrise est un métier où l’homme doit sans cesse se frotter aux émotions les plus vives.

    À force de trop penser, il oublie de fumer, si bien que le feu de la cuve de sa pipe s’éteint. Il retrouve vite son briquet et la flamme le fait sortir de ses songes. « Non, il ne mourra pas, ce petit. J’ai promis à ses parents de secouer les puces de ce spécialiste promettant sa visite dans deux semaines. Quatorze jours de pleurs et d’inquiétudes ? Surtout pas ! Je me mets à tâche dès demain. » Avec douleur, il se souvient que lors de la première année de sa cure, il avait fait face à une pareille situation. La petite fille était décédée, alors qu’il s’était contenté de recommander des prières. La sphère spirituelle est nécessaire à la vie, mais celle-ci, plus que souvent, répond à des réalités plus terre à terre.

    Voilà ce que le jeune vicaire ne comprend pas. Ce fils de bourgeois, champion dans toutes les catégories de son séminaire, n’a jamais serré des mains d’ouvriers cassées par tant de pénible labeur. Il ne comprend rien aux cœurs des femmes inquiètes, qui doivent lutter chaque semaine. Ce matin, pour le punir d’un léger retard, le vicaire a refusé à son jeune servant de messe d’aller à la toilette, si bien que… « Ah ! Ah ! J’aurais aimé voir ça ! Pauvre garçon… Il était révolté et je lui ai donné raison. Je lui ai promis qu’il ne serait que de mes messes, tout en lui promettant les baptêmes et… Ah ! Ah ! Tout dans sa culotte ! Son ange gardien devait être écroulé de rire en racontant tout ça aux saints et aux autres anges. Il doit y avoir du plaisir, au Ciel. J’en suis certain ! On ne peut passer une vie éternelle à s’ennuyer, tout de même. »

    Le sourire ne quitte pas le vieil homme, alors que surgissent des souvenirs amusants de ces quarante-cinq années de service. Il rit de bon cœur en entendant à nouveau cet homme, en confession, disant qu’il avait tant honte de son péché mortel que ça lui donnait envie de vomir. Alors, à la seconde près, il vomissait. Et ce futur marié qui avait oublié la bague chez lui au moment de la passer au doigt de sa belle, jurant d’aller la chercher à toute vitesse chez lui et qui avait glissé sur les escaliers du perron, tombant si fort qu’il s’était cassé une jambe. « Mariage remis à un mois plus tard. Comme elle pleurait fort, la pauvre… Belle union, pourtant. Je la croise à l’occasion et elle est devenue grand-mère. Ça me fait vieillir. De façon heureuse, je crois. Dieu et les Écritures m’ont toujours guidé, mais j’ai beaucoup appris de la vie quotidienne de mes frères et sœurs de l’humanité. Le Divin me pardonne cette pensée, mais mon vicaire n’est pas prêt à affronter ces réalités. Je l’imagine comme professeur de théologie dans un séminaire. Pas curé de paroisse. »

    Le prêtre ferme les yeux, pour chasser les souvenirs qui, trop souvent, activent son insomnie. Il pense plutôt à sa mission du lendemain, à propos de ce médecin qui prend son temps. Chez un curé, c’est toujours : tout, tout de suite, avec une forte dose d’inattendu. Les gens devinent les bonheurs de ces serviteurs du Tout-Puissant : les mariages et les baptêmes. Personne ne pense aux peines, aux doutes, aux angoisses.

    « Je suis encore bon pour cinq ou six années. Monseigneur m’a invité à visiter la maison de retraite, le mois prochain. Me lance-t-il un message ? Je connais un confrère s’y sentant très heureux. Il y en a qui s’occupent de jardins, bricolent, se découvrent des âmes de peintres ou de musiciens. Je me connais : je chercherais des problèmes. Mon pain quotidien comme prêtre d’une paroisse urbaine d’ouvriers et de petits salariés. Les problèmes permettent aux hommes de se retrousser les manches, de se dépasser, d’aller au-delà de soi-même. Rien de plus stimulant qu’un problème, sauf quand il prend la forme d’un jeune vicaire bourgeois qui… Non : je ne dois pas. Je vous demande pardon, mon Dieu. Il apprend, le jeune. Cependant difficile de le faire quand on est têtu comme une m… Je me contredis ! Pas de médisance. »

    Le vieil homme sourit, vide sa pipe en la frappant sur le talon de sa chaussure droite, dépose son pouce dans la cuve pour s’assurer que tout est bien éteint. « Tiens ! Il commence à pleuvoir. Signal de départ vers le presbytère. Mes prières, mes méditations, quelques pages de mon bréviaire et je dormirai comme un bébé. » Il se met en marche tout de suite, non sans s’être signé devant la maison du garçon malade. Cependant, l’homme arrête un peu plus loin, entendant les pleurs féminins d’une jeune fille. « Pourquoi ce chagrin et… Non, mon vieux ! Elle a des parents pour parler et la consoler. Cela ne me regarde pas, bien que… Non ! Au presbytère, vieil incorrigible ! » 

      

    Il y a une manie agaçante, chez beaucoup de romanciers québécois : présenter le clergé catholique sous un jour noir. Les prêtres et les religieuses deviennent des êtres méchants, sans émotions, rétrogrades. J'ai toujours tenté d'éviter ce cliché abusif. Ce prêtre est un exemple.

      

    Vous aurez noté que le vicaire du bon prêtre est d'un autre bois. Il se montre sévère, ne fait pas de compromis. Même notre curé est las de l'attitude de sa recrue. Cependant, aucun chapitre n'est consacré au vicaire, si bien qu'il devient en quelque sorte le 101e personnage du roman.

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Lundi 5 Mai 2014 à 16:22

    J'ai beaucoup aimé l'histoire de ce curé de campagne, très dévoué, ça existe! je trouve que la photo correspond au personnage, merci, fanfan

    2
    Lundi 5 Mai 2014 à 19:55

    Merci. J'ai eu du mal à trouver cette photo... Mon curé est plutôt de la ville.

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