• 92 : Le petit garçon malade

     

    92 : Le petit garçon malade

     

    Le père et la mère se relaient au chevet du petit garçon depuis une douzaine de jours. Deux médecins sont venus, se perdant en conseils imprécis. Ils ont surtout recommandé l’assistance d’un spécialiste, qui a promis de se présenter dans deux semaines. Ce qui rend encore plus malade est l’idée qu’on ne puisse apposer un nom aux souffrances de l’enfant : il a tout à la fois. Fièvres intenses, nausées, perte d’appétit, faiblesse excessive. Cependant, aujourd’hui, il a pu avaler un peu de nourriture.

    Le curé vient de rendre une aimable visite d’encouragement, assurant les parents de ses prières sincères. Le garçon profite de son départ pour demander à son père et à sa mère qu’on le laisse seul, sous prétexte de réciter les dévotions recommandées par l’homme de robe. « Ils sont gentils, mais ça me fatigue de les voir comme ça. Je sais que c’est de ma faute et ça me rend encore plus malade. Bon… Me voilà avec une médaille de Jésus… J’aurais aimé mieux un bâton de hockey, mais j’imagine que je ne suis pas en forme pour me préparer pour la saison. » Il jette un regard admiratif vers la photographie de la grande équipe de la province, championne parmi les plus illustres.

    « Comme j’en ai fait, des rêves, à cause d’eux ! Ça ne me rendait pas plus habile. Lors des parties dans la ruelle, j’étais toujours le dernier choisi. Les gars devaient espérer que je ne me présente pas. Les plus méchants se moquaient parce que je bégaie. Ça fait partie de ma vie. La vie… Bizarre de penser tant à ce mot, depuis ces derniers jours. On ne peut pas mourir à dix ans ! Il me semble que ça ne se fait pas ! Si difficile de voir approcher la nuit en se demandant si je vais être là le jour suivant. Quand j’ouvre les yeux, le matin venu, je me dis que j’ai survécu et je me prépare au travail de ma journée : vomir, pleurer, renifler, avoir de la fièvre. Parfois, je regarde la photo et je dis merci aux hommes de la grande équipe. Sans eux, ce serait pire. »

    La mère revient pour déposer une autre fois sa main sur le front du petit. Le malade lance alors un regard faisant en sorte qu’elle comprenne son désir de demeurer seul, surtout qu’à cette heure, il a l’habitude de dormir. Soudain, il lui fait signe pour lui demander d’approcher le lit de la fenêtre, de lever le store. Le père obéit immédiatement.

    « Ça fait si longtemps que je ne suis pas sorti. Quand je me sens mieux, je m’ennuie. Quand je ne vais pas bien, ça m’ennuie. Si je dois mourir, il me semble que ce n’est pas une façon de dire adieu à la vie et… Brrr… Encore la vie et cette pensée… Pas à dix ans ! Mon Dieu, c’est impossible ! Et je… tiens ! Monsieur le curé n’est pas parti à son presbytère. Je crois qu’il marche devant notre maison en tenant son chapelet. Ça doit être à cause de moi. Gentil. Ça veut surtout dire qu’il a oublié la fois où j’avais jeté des crapauds dans son jardin. Qu’est-ce qu’on avait trouvé ça drôle ! »

    Le garçon sourit en reconstituant la scène. Ce film est interrompu par celui de l’exploit de sa vie : avoir marqué un but lors d’une rencontre de hockey sur la patinoire du parc. Les autres jeunes, estomaqués, l’avaient regardé avec des yeux exorbités, se demandant quel miracle venait de se produire. Ses coéquipiers l’avaient porté en triomphe en lui bégayant une chanson.

    « Est-ce que ça bégaie, de l’autre côté ? Est-ce que c’est vrai, cette histoire de saint Pierre le portier qui nous attend pour l’inscription ? Je me vois arriver en disant : Bon… bon… bon… bonjour… saint… Pi… Pi… Pierre. C’est par… par… par où que je… je… je m’en vais ? Le monde n’est pas parfait ici-bas. Il semble que l’infinité le soit. C’est le bonheur, de prétendre le catéchisme. Ça veut dire qu’il y a tout le temps du hockey, après la vie ? Est-ce qu’on peut manger des tablettes de chocolat sans demander la permission ? Ils n’en parlent pas, dans le catéchisme. Peut-être que tout ça n’existe pas, comme lorsque j’écrase une fourmi avec ma chaussure : plus rien. Qu’est-ce que je vais ressentir, le moment venu ? Je n’aurai personne à qui en parler ! Je pense trop… ça me fait mal… »

    Le garçon voit encore passer le prêtre. Le jeune serre sa médaille très fort, mais l’échappe tout de même. Il se sent incapable de la récupérer, tâtant le matelas, sachant qu’elle ne peut se cacher loin. Le petit regarde alors le crucifix, au-dessus de la porte de la penderie. Il sait que ses jouets de jadis sont remisés dans une boîte, poussée au fond. Les vieux se souviennent de choses très anciennes, possèdent toujours une quelconque antiquité leur rappelant un temps disparu. La nostalgie du malade semble si récente ! Tout lui paraît si lointain. Il aimerait pouvoir se lever pour mettre la main sur un ourson de peluche qu’il affectionnait beaucoup lors de sa petite enfance. Le garçon tente de se redresser. En vain, mais dans cet effort, il met la main par hasard sur la médaille perdue. Il l’embrasse et récite une prière. Le curé marche encore de long en large, suivi par cette grande adolescente rousse, qui, il y a quatre ou cinq années, l’avait gentiment consolé parce qu’il pleurait suite à une insulte d’un gars de l’école, s’en prenant à son bégaiement.

    « C’est ce que je vais devenir : le garçon qui bégayait. Pas le plus sympathique ni même le plus dangereux. Que celui qui n’arrivait pas à parler comme les autres. Je ne sais pas si c’est un bon souvenir à laisser. Toujours ces regards moqueurs, ces conseils idiots. Quand je devais faire la lecture devant la classe, j’avais tellement honte… Sauf cette fois où le grand frère m’avait donné une note parfaite, sous prétexte que moi, au moins, j’avais fait un effort. Je ne veux pas trop me plaindre des gars de l’école. Ceux qui ont fermé les yeux face à mon défaut se sont montrés amicaux, même si je me demande si j’ai vraiment eu un véritable ami, dans ma vie. »

    D’énormes soupirs lui font mal à la tête et il a l’impression que le lit déborde de l’odeur de sa sueur. « J’ai tant peur de fermer les yeux en pensant que… Non ! Au contraire, il faudrait que je pense que dans une année, je vais courir avec mon bâton de hockey vers la ruelle en ne me souvenant plus que j’ai découragé deux médecins et fait paniquer monsieur le curé. Voilà maman… Elle a tant pleuré. Je vais lui demander mon vieil ours de peluche. Je deviendrai alors de nouveau son tout petit gars. Avec mon ours, ma médaille et la photo des champions dans mon cœur, je vais passer une bonne nuit, que ce soit la dernière ou pas. »

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Lundi 5 Mai 2014 à 16:31

    Très émouvant ce récit, merci Mario, fanfan

    2
    Lundi 5 Mai 2014 à 19:56

    Bienvenue.

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