• 90 : Apprendre l'anglais

     

    90 : Apprendre l'anglais

     

    L’adolescent monte l’escalier à grands pas, entre en claquant la porte, se précipite à la cuisine pour se servir un verre de jus d’orange, ne replaçant pas le récipient dans le frigo, puis se presse vers sa chambre, poursuivi par sa mère lui reprochant ceci, cela et tout à la fois. « Ouille… Il m’a fait mal en crime à l’épaule, l’homme qui m’est entré dedans. Je ne pensais pas que… que… it hurting me. Il y a des gens comme ça. People like that one. He made me mal à the… the… l’épaule. Je crois que je devrais étudier une demi-heure de plus par soir pour y arriver. Ce n’est pas facile apprendre une langue. Il faut être un gars intelligent en crime. »

    Porte de chambre claquée, avec la mère demeurant bouche bée de l’autre côté. Voici l’univers du jeune homme, sans doute le seul de la ville à persister à mettre des photographies de soldats sur ses murs, considérant le goût amer que la guerre a laissé à chacun. L’objet prédominant entre ces quatre murs : un vieux phono imposant, comme on en fabriquait voilà plus de vingt ans. Il prend son premier album de disques, sort le numéro 4, tenu délicatement par les rebords. « Mary goes to the grocery with her mother. Facile en crime, celle-là : Marie s’en va à la grocerie avec sa mère. Reste la prononciation : Pas Marie, mais Mèré. Marie, c’est en français, la langue des perdants. J’y pense… je l’ai fait, cette leçon, hier… Pas de mal à recommencer. Nothing wrong to do her again… Pardon : Heugaîne. »

    Les trois albums de douze disques – trente-six leçons – feront de lui un candidat bilingue, même si les notes indiquées sur le carton de présentation jurent qu’à la fin, il pourra converser avec le président américain. Le garçon en doute. « On me prend pour un niaiseux. They take me for a… a… a fool. Ouais ! Je pense que c’est le bon mot ! » Il se précipite vers son dictionnaire anglais-français et triomphe en constatant qu’il ne s’est pas trompé. Un pas dans la bonne direction. Après seulement six mois, les résultats deviennent peu à peu probants. Il en tire une grande fierté, sachant qu’il y a à peine deux années, en terminant la petite école, il était l’avant dernier de sa classe, la risée des trente autres et le cauchemar du frère enseignant.

    À l’usine, le jeune homme a vite été impressionné par son contremaître, le seul Canadien français ayant un poste de décision. Pourquoi ? Bilingue ! L’homme lui a juré que seuls les gaillards connaissant l’anglais pouvaient progresser dans l’industrie et le commerce. L’affirmation lui a été confirmée par son père, cinq de ses oncles, son grand-père et vingt-trois hommes de la rue. Seul l’échevin lui a dit le contraire. « He’s juste a big cochon. Damned politicien! » L’adolescent ne veut pas demeurer balayeur toute sa vie. Un jour, il épousera la belle qui travaille pour la patronne de la tabagie et elle sera fière d’avoir un mari bilingue, contremaître dans une importante usine.

    « John is helping his father fixin’ the windows. Ti-Jean aide son père à fixer les fenêtres. Je commence à me demander si l’homme qui m’a vendu ces disques a oublié de me dire que c’était destiné aux enfants. Prononciation ! Father, father, fixin’, fixin’… Il faut avouer que le gars qui parle dans le microphone a une crime de belle voix. Meilleur que les acteurs de cinéma. C’est sûrement un professeur distingué et… Quoi ? Le disque saute ? The record jumps ? Qui a mis ses doigts là dessus ? Mon petit frère, j’imagine ? J’ai payé ça cinq piastres. En usagé, mais c’est quand même plus de la moitié de ma paie d’une semaine. Bon… Je vais avancer le bras de l’aiguille… Là, ce sont des variations sur le père de Ti-Jean. John’s father once had a car. Le piège, c’est de penser que le bonhomme a une auto, alors que le vieux ne l’a plus. J’ai vite compris ça. I was not a fool, crime. Contremaître, je serai ! Yes, boss ! It will be arrangé, boss… Non ! Je viens de l’entendre, pourtant : It will be fixed, boss. Je vais de l’avant. Qu’est-ce qu’il raconte, le professeur ? Quoi ? Quoi, maman ? Je suis occupé ! J’étudie mon anglais ! Je n’ai pas le temps de… À la tabagie ? Je vais y aller, maman ! Avec plaisir. It takes me happy, mother ! »

    Le teenager enfile son shirt, pousse la door et le voilà outside, marchant avec vigueur vers la tabagie pour acheter le bread tranché réclamé. « Je n’aime pas être interrompu dans mes études, mais si c’est pour voir la fille de la tabagie, je peux bien faire une exception. Elle est si belle ! She was beautiful body ! Un de ces jours, je vais cesser d’être timide et la demander pour une sortie au cinéma pour voir une motion picture from Hollywood. Quelle heure ? Près de dix heures moins quart. Si je me souviens, elle termine à dix. Je crois que je vais attendre pour la raccompagner. Les filles aiment les garçons qui ont des intentions aussi délicates. Puis la température est à la pluie. Si ça se met à tomber, je vais lui prêter mon gilet pour s’en servir comme parapluie.  Je pourrai peut-être entrer chez elle. Come inside her house. Shit qu’elle est pretty ! Shit, ce n’est pas sur mes disques ni dans le dictionnaire, mais le contremaître, parfois… » Il arrête, respire profondément, passe une main dans ses cheveux, tout en se mirant dans une vitrine.

    Pas de temps à gaspiller ! Dans son empressement, cependant, il n’oublie pas de nommer en anglais tout ce qu’il croise. « The church de l’autre côté de la rue, puis les schools, the park with the… the… the coincoins inside l’étang. Ici, la women couture. Ça me paraît si compliqué, l’anglais ! C’est parce que je suis un débutant. En réalité, le français a beaucoup plus de mots, dont la plupart ne sont pas utiles. English has much pratique, surtout pour the business. Voilà la barber shop… crime ! J’ai dépassé la tabagie ! Me into the moon ! »

    Nerveux, l’adolescent rougit, pense soudainement qu’il aurait dû mettre une cravate avant de partir, afin de paraître à son avantage face à l’espérée. « Beau temps, hein ? » Pas de réponse. « J’étudie l’anglais tous les soirs, tu sais. Pour réussir comme canadien français, c’est essentiel. » Indifférence absolue. Il avale sa salive, va chercher son pain, fouille dans sa poche pour trouver la monnaie quand, soudain, telle une interjection, la fille lance qu’elle se sent très fatiguée et qu’elle a hâte de rentrer à la maison pour pendre un bain. « May I come into you ? » Il ne sait pas trop pourquoi le voilà dans la rue, se tenant la joue, après avoir reçu une retentissante gifle. « The girls are so bizarres, crime. »

    Une note sur "le troisième album de douze disques." Il ne s'agit pas d'un microsillon, mais bel et bien d'un album cartonné, contenant douze 78 tours. Ces objets étaient familiers, au cours de la décennie 1940.

    Il y a ici un souvenir personnel, alors que mon père, lorsque j'étais petit, apprenait l'anglais à l'aide de disques et d'un livre les accompagnant.


  • Commentaires

    1
    Lundi 5 Mai 2014 à 19:37

    Jusqu'au bout, je me suis demandé si les fautes d'anglais étaient voulues ou non, et mazette, évidemment ! he Une fois la chute lue, on se dit que c'était évident, mais en fait non ... j'adore le paragraphe "Le teenager enfile son shirt ....", et le paragraphe suivant, où le mélange saccadé de l'anglais au français imprime le bon rythme à l'accélération de l'histoire.

    Well done, Mario !

    2
    Lundi 5 Mai 2014 à 19:43

    Ne pas oublier que le garçon ne fréquente plus l'école, qu'il était un mauvais élève étant petit, qu'il apprend sans guide autre que celui de phrases entendues sur des disques.


    C'est une tranche de comédie, tout simplement. Quand ill fait sa grande demande à la fille, ça m'avait fait rigoler.

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