• 88 : Artiste peintre

     

    88 : Artiste peintre

     

    La jeune femme se presse d’éteindre la lumière du plafond, met en fonction la lampe éclairant intimement son chevalet, puis soupire de satisfaction parce que son bébé a enfin réussi à s’endormir, après une crise de larmes aiguë. Elle avoue que pendant ce vacarme, son mari a été d’une bonne aide, mais elle aurait préféré qu’il demeure à la maison au lieu de décider d’aller marcher pour faire disparaître de son cerveau l’écho des pleurs de l’enfant. Après tout, ce petit démon pourrait décider de recommencer et elle ne voudrait pas quitter sa toile.

    « J’ai mal à la tête… Pas tellement en belle forme pour ma peinture principale. Ça demande des prédispositions absentes en ce moment. Il faut pourtant que j’apprête les couleurs, que je tienne le pinceau, que je laisse ce dessin devenir moi-même. Il le faut ! Cependant, si je m’y mets dans mon état, je vais créer un gâchis et ma toile va pleurer. » Elle se gratte le bout du nez, dépose sa palette sur le bureau, regarde le long du mur où reposent les réalisations en cours, celles demandées par des clients. Elle prend celle de l’échevin, posant en roi près de ses portes et fenêtres.

    « Il faut avouer qu’il a demandé ça avec un grand sourire rieur. Je crois que cet homme s’en fiche, de ce dessin. Il désire avant tout encourager les gens du quartier. Ce politicien est si gros qu’il va prendre toute la largeur de la toile. Non... pas celle-là... Ah ! le Sacré-Cœur du vicaire ! Rien de plus facile avec les personnages de la religion : ils se ressemblent en tout temps. Ce ne sera pas exigeant d’y travailler un peu. Bel homme, le Sacré-Cœur… Une bonne coupe de cheveux ne lui ferait pas de mal. Tout de même séduisant. Allons-y ! »

    Les toiles de commande proviennent toujours de la bourgeoisie de la ville et consistent en deux sujets : le père ou la mère de famille, parfois ensemble, puis un paysage canadien. « Stupides paysages ! » Ces commandes permettent le supplément dont le jeune couple a besoin pour des projets. Avant la naissance de son poupon, la peintre avait besogné six mois à la manufacture de couture, revenant à la maison avec la tête lourde comme une enclume. Le mari lui avait ordonné de ne plus y retourner, qu’il travaillerait davantage. Il lui avait tendu ses pinceaux en lui ordonnant de demeurer elle-même. Plus tard, ils auront une belle maison, avec une pièce où personne d’autre qu’elle n’aura droit d’entrer : un atelier d’artiste, aussi bohème qu’à Paris.

    « Le vicaire a insisté pour que le cœur soit très rouge. Saignant, a-t-il précisé. J’ai eu du mal à ne pas lui éclater de rire en plein visage. Eh bien ! Il sera saignant ! Pas comme le prix qu’il me donne… J’ai encore son discours sur la charité chrétienne coincé dans la gorge. Monsieur le curé s’est montré plus compréhensif avec sa sainte Vierge. Il a exigé que je conserve mes factures pour les tubes et m’a payé en conséquence. Quand je pense que le frère directeur de l’école des garçons m’a demandé un saint Joseph… On n’en sort jamais, dans la province de Québec. Par contre, si un seul me réclame une peinture du premier ministre, je me fais nonne cloîtrée ! Donc, nous disions saignant… »

    Un jet de rouge sur la palette. Ne pas y ajouter quoi que ce soit : ce sera du rouge comme sur l’étiquette du tube. Quand l’artiste dirige son pinceau vers la toile, elle a l’impression que son personnage lui réclame un peu plus de retenue. Tout ce qu’elle produit finit toujours par devenir vivant. À dix-sept ans, elle avait pleuré pendant une semaine après avoir vendu sa première toile, ayant l’impression d’avoir laissé son enfant à un étranger. Ce sentiment s’est depuis estompé, même si la jeune femme se sent troublée quand elle vend une de ses créations.

    Il y a eu depuis cinq expositions, afin de se créer une bonne réputation, celle-ci servant à multiplier les commandes. Elle y travaille au cours de l’après-midi ou en fin de soirée. De façon générale, elle se lève en même temps que son bébé, pour profiter du silence de la nuit et de la douceur de la noirceur. Alors, son âme tient les pinceaux et ses yeux deviennent couleurs. Voilà sa vie ! Le reste tient à peu de choses : l’enfant, l’amoureux. C’est ainsi qu’elle surnomme son mari, faisant sourciller des personnes l’entendant. Les artistes, c’est bien reconnu, n’ont pas les deux pieds au sol. « Oups ! Ça saigne trop ! Dégouliner ! De quoi ai-je l’air ? Ah non… Commande ou pas, je ne suis pas en état pour peindre… Désolé, Sacré-Cœur ! Je te visiterai une autre fois. »

    Elle sort de la chambre, marchant doucement jusqu’au salon, ne sait qu’y faire, sort quelques secondes et constate que la température devient fraîche. Elle se demande si son époux a pensé à prendre un veston. En retournant à l’intérieur, elle réalise qu’il n’a pas oublié le paquet de cigarettes, signe qu’il sera absent plus d’une heure. La jeune femme croit qu’un bon café noir très corsé lui fera du bien. Pendant que l’eau boue, elle retourne au salon et se sent hypnotisé par l’autoportrait régnant sur le mur de la pièce. Elle se croit alors saoule, oublie le café, puis se presse de retrouver son coin.

    « Je vais poursuivre avec la peinture de la rue que m’a demandée le jeune dentiste, pour accrocher dans sa salle d’attente. Il veut que les gens de tous les âges puissent s’identifier aux personnages que je vais dessiner. Il m’a conseillé de ne pas avoir peur de mon cœur d’enfant. Une commande peu habituelle, plutôt stimulante. Comme j’en ai fait, des croquis ! Ce sera une peinture naïve. Mieux que les niaiseries que les autres commerçants me demandent. »

    Le pinceau entre les doigts, la femme se sent soudainement mieux, ayant oublié son mal de tête. « J’en ai besoin, voilà tout. Comme un ivrogne prêt à tout pour mettre la main sur une bouteille. Je vais peindre cette petite fille avec la corde à danser, observée par un vieux avec une canne. » Soudain, elle sent que le Sacré-Cœur la regarde, fâché d’avoir été remplacé. Elle se lève pour le mettre ailleurs. « Je me demande si je ne viens pas de cacher le passé pour me concentrer sur l’avenir. Nous atteindrons bientôt le milieu du siècle et ce sont toujours des jeunes qui ont payé pour les bêtises des vieux, comme lors de cette guerre atroce. Maintenant, il faut se prendre en main et dessiner le bonheur pour chaque jour de nos vies. Quand je pense au projet de mon amoureux… Un geste d’amour ! On n’a pas le temps de broyer du noir quand un cœur est animé par un projet. Je vais peindre jusqu’à son retour. Ensuite, nous nous aimerons. » 

     Il y a chez ce personnage un écho de Jeanne Tremblay, artiste peintre dans mon roman publié Perles et chapelet. Jeanne n'aimait guère les toiles de commandes et les "Stupides paysages".


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