• 87 : Les mystères du maquillage

     

    87 : Première séance de maquillage

     

    « Enfin, elle dort ! » de s’écrier la jeune fille, les bras tendus vers le plafond. Voilà près d’une heure qu’elle console et berce sa petite sœur, prise d’une indigestion violente.  L’adolescente regarde l’horloge, serre les lèvres : presque neuf heures… « Je m’inquiète pour rien. Papa et maman m’ont assurée qu’ils seraient de retour autour de dix heures, à la fin du programme double de cinéma. Souvent, ils vont manger une pointe de tarte dans un restaurant après la séance. J’ai le temps ! »

    Prudence, avant tout ! Elle se barricade dans sa chambre, dépose une chaise contre la poignée, au cas où le second film ne plairait pas à sa mère et qu’un retour non prévu mettrait fin abruptement à son projet le plus secret et le plus intime. Ce que désire faire la jeune fille ne regarde qu’elle-même. Surtout pas sa mère ! « Maman serait fâchée de l’apprendre. Je ne suis plus un bébé ! Elle devrait comprendre ça ! J’ai eu… heu… ça, au moins huit fois. Je suis encore un peu plate et… oui, ça s’est amélioré, depuis ma dernière vérification. Je ne suis pas une femme, mais une jeune fille, et pas un bébé comme ma sœur. »

    Elle ferme la lumière du plafond, allume celle de la lampe, avance une chaise vers son bureau d’écolière, place comme il faut son miroir ovale. Dans quelques instants, elle deviendra une étoile de Hollywood et une vedette du cinéma de Paris. Avec soin, elle déballe le contenu du sac brun prêté par une amie de sa classe et caché sous son lit depuis deux jours. Poudre ! Maquillage ! Rouge à lèvres ! Petit pinceau pour les cils et le contour des yeux ! Parfum ! Vernis à ongles ! « À bien y penser, pour les ongles, je serais mieux de ne pas le faire. Ça paraîtrait encore demain matin et ma mère va s’en rendre compte. » Ces précieux trésors ont été prêtés en retour d’une composition française. Tout doit être entre les mains de la copine dès demain, comme prévu. L’adolescente prend vite sa revue de cinéma, tourne les pages avec précision pour retrouver son modèle idéal, qui, de plus, porte le nom le plus magnifique pour une femme : Romance.

    « Vraiment jolie ! Je suis certaine qu’elle est gentille et débordante de talent. Quand je pense que les filles de mon âge de tous les pays du monde ont droit d’aller au cinéma et que je dois attendre d’avoir seize ans. Je suis fatiguée des représentations du samedi après-midi avec des dessins animés et des documentaires sur les missions catholiques chez les chinois ! Je ne suis plus un bébé et je devrais avoir droit à des vrais films ! Heureusement qu’avec mon père, j’ai pu tricher trois fois, même si c’était pour des films en anglais. Moi, c’est le beau langage de la France que je désire entendre, comme celui de la madame qui a toujours la grippe et demeure de l’autre côté de la rue. Bon ! Ma Romance, ma belle, je m’y mets et tu auras de la compétition ! Le rouge, d’abord ! »

    Elle tourne doucement la base du tube et l’éclat de rouge apparaît au bout du tuyau doré. La marque du produit : Rêve d’amour.  En anglais, bien sûr, mais l’adolescente a vite fait de repérer la traduction dans le dictionnaire de son père. De façon presque majestueuse, car elle sait qu’il s’agit d’une grande première, elle applique avec soin le rouge d’amour sur le rosé juvénile, prenant garde de ne rien éclabousser, de tracer le contour comme il faut. Elle serre les lèvres. « Pouah ! C’est mauvais ! Eurk ! Je ne suis pas habituée… Puis ce n’est pas là pour me nourrir, mais pour que je devienne un rêve d’amour. Hmmm… Pas mal! Ça me fait vieillir de deux ans ! Avec ça sur la bouche, j’entrerais facilement au cinéma et le placier me proposerait un rendez-vous. Maintenant : les yeux. Je connais l’idole idéale pour le regard… (La jeune fille tourne rapidement les pages) Elle ! Très belle ! Puis elle me recommande un savon extraordinaire pour la peau. Je sais comment procéder. Mon amie m’en a parlé et je n’ai oublié aucun de ses conseils. »

    Délicatement, elle trace au crayon noir le contour des yeux. Le résultat la fait sursauter. « Je ressemble à un mardi-gras ! » Comme à l’école : gomme à effacer pour faire disparaître l’erreur. Sa main tremble maintenant trop. Elle arrête, soupire, serre encore les lèvres. « Pouah ! » Elle se concentre, décide de passer tout de suite aux cils, avec un pinceau aussi petit qu’un soupir. « Ça chatouille ! J’ai des frissons… Comme c’est doux de devenir une femme ! » Avant le second essai pour le contour, elle regarde comme il faut la photographie de la vedette.

    « Comme si j’étais une artiste peintre. Je fais naître la beauté avec mon pinceau, sauf que mon visage devient la toile. Un peu comme la troisième voisine, qui est toujours maquillée et peint de très jolis tableaux. Quand je vais garder son bébé, je ne peux m’empêcher de regarder son chevalet, la toile, les tubes, puis les peintures sur les murs. Elle a beaucoup de talent. J’aimerais devenir une belle femme comme elle, dans une douzaine d’années. Elle a peint une magnifique sainte Vierge pour monsieur le curé. Cette fois, je crois que c’est mieux ! »

    Miroir, miroir, dis-lui que tu es débutante… « Je suis bêêêêêlle ! Si bêêêêêlle ! Autant que les actrices ! Les garçons vont m’aimer. Pas tout de suite et surtout pas les gars de mon âge, qui sont des imbéciles. Mais un vieux de seize ans pourrait me remarquer. Il n’y a pas de mal. Après tout, papa est de huit années l’aîné de maman. Si je me maquille comme il faut, les garçons vont penser que je suis attrayante et ils me parleront. La peau du visage, maintenant… Hmmm… La voilà ! Très mignonne ! Vrai que ces vedettes ont des maquilleuses dans les studios de Paris. »

    La palette de maquillage est petite, tout comme le pinceau. Quelle odeur tellement enivrante ! La jeune fille applique avec soin, consciente qu’il ne faut pas surcharger. Elle arrête après trente secondes, afin de juger du résultat. « Bêêêêêlle ! » Les paupières clignent et le rouge ne goûte plus rien, rend son sourire irrésistible. Vite ! La suite ! Mais… On monte l’escalier ? Ses parents ? Branle-bas de panique : chiffons, mouchoirs, son verre d’eau en plein visage, la serviette ! Ouf… Le père et la mère marchent dans le couloir, quand surgit de la chambre leur chère petite, sa poupée entre les mains, n’ayant pas réalisé qu’elle a oublié d’enlever le rouge à lèvres…

      

    Le modèle idéal pour le maquillage, trouvé dans une revue de cinéma, est Viviane Romance, comédienne française et notre photo.

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Mercredi 7 Mai 2014 à 20:58

    J'aime beaucoup la description de la séance de maquillage, merci Mario, fanfan

    2
    Mercredi 7 Mai 2014 à 21:04

    ... Ou comment un homme dans la cinquantaine devient une jeune fille de 13 ans en 1949. Parfois, je me demande comment je fais !

    3
    fanfan76
    Jeudi 8 Mai 2014 à 14:03

    Oui tout à fait, pour un homme, c'est d'autant plus méritant... fanfan

    4
    Jeudi 8 Mai 2014 à 20:26

    Il y a eu toutes sortes de questions bizarres parce que, plus que souvent, je me mets dans la peau d'une femme, dans mes romans.

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