• 84 : La dame propre

     

    84 : La dame propre

            

    La vieille femme, après un soupir d’exaspération, plonge son chiffon dans le seau d’eau savonneuse et frotte la clôture avec soin. « Quel impoli, ce jeune ! Pareil comme sa grand-mère. Elle avait toujours les ongles crottés. Le monde devient de plus en plus sale. » La chambreuse a fait remarquer à la femme que nettoyer une clôture lui apparaissait superflu, surtout quand il pleut souvent au mois de septembre. « Oui, mais ce n’est pas de la pluie savonneuse », a répondu l’aînée. Faux pas de la locataire : c’était la première fois qu’elle lui passait une réflexion, alors qu’il y en a tant dans son esprit.  

    « Il ne me reste que ce bout. Voilà une clôture qui sera impeccable. Après les fenêtres au cours de l’après-midi, le sentier menant à la balançoire, je vais maintenant avoir une belle cour. La pelouse a été coupée il y a deux jours par… Qu’est-ce que c’est, ce bruit ? Ça vient du terrain de balle. Dans une heure, tous ces excités vont passer sur le trottoir et jeter des mégots et du papier devant la maison. Bande de malpropres ! Ça devrait aller en prison, de telles gens ! Le gros échevin n’aurait jamais dû permettre la construction de cette aire de jeu. Il n’y en avait pas avant et tout le monde dans le quartier était plus tranquille. Les sports, ça attire les cochons. Vrai que l’échevin n’est pas très propre lui-même. »

    Elle sursaute de stupeur : un fil d’araignée dans un joint de la clôture ! Une horreur lui rappelant le pire cauchemar de sa vie : elle était attaquée par une armée d’araignées qui… Brrr ! Il vaut mieux ne pas s’en souvenir ! Plissant la lèvre supérieure, elle regarde avec la plus grande prudence, constate l’absence des insectes. Ils ne tarderont pas à revenir. Vite, la vieille rentre pour mettre la main sur sa bouteille d’ammoniaque. Brûlant et malodorant, mais ce liquide anéantit les pires immondices. « Voilà qui est bien fait ! L’an prochain, je vais faire repeindre cette clôture et ce sera encore plus sain. Je crois que le temps est venu de me reposer un peu. J’ai nettoyé toute la journée et je me sens un peu lasse. Je vais m’asseoir dans le portique. »

             Avant d’entrer, la dame s’assure que la poignée de la porte a été lavée comme il faut. Après tout, elle s’est penchée sur cette tâche ce matin et une saleté, flottant dans l’air, a pu s’y accrocher depuis. Le bois du plancher du portique lui semble impeccable, mais il vaut mieux s’en assurer avant le repos. Tremblante, nerveuse, elle se presse vers son nouveau balai, qu’elle regarde avec tendresse. Une merveille ! Bien sûr, elle les change douze fois par année, mais il n’existe rien de plus émouvant qu’un balai neuf. « Ils mordent mieux la poussière quand ils sont nouveaux », pense-t-elle, tout en caressant le dessus avec le bout des doigts, geste faisant battre son cœur. Vite, elle fait travailler l’objet. Pas inutilement ! Elle a accroché un petit bout de papier, provenant sans doute du parc.

             Tout brille dans la cuisine. La chambreuse y est passée voilà une heure, pour se préparer un léger en-cas, avant de se rendre visiter une amie. Tout a été remis à sa place. Profitant de l’absence de cette femme, la vieille ne peut s’empêcher de jeter un coup d’œil à sa vaisselle. « Pas de doute : c’est ma meilleure locataire. Je lui ai parlé un peu abruptement tantôt, à cause de sa remarque sur la clôture. Je m’excuserai. Quand tout est en ordre, il y a de l’harmonie, la paix dans les cœurs. » La vieille remplit la théière d’eau et s’assure que l’évier n’est pas entaché. Déposant l’objet sur le poêle, elle file à sa chambre pour mettre la main sur un châle.

             Elle regarde la pièce comme il faut. Hier, elle a aperçu une défaillance inexplicable : le drap était plus haut à droite qu’à gauche. La vieille s’est longtemps demandé comment elle a pu commettre une telle erreur. Aujourd’hui, le chiffon a été passé partout. Comme chaque jour, d’ailleurs. « Tiens ! Un tremblement de terre ! C’est le gros échevin qui monte. J’ai du mal à croire que le propriétaire a loué le logement au-dessus de mien pour que ce porc établisse un bureau d’affaires. Cet homme-là sue tout le temps. Répugnant ! Il doit prendre un bain une fois par mois et ne pas tremper longtemps. Par contre, j’admets qu’il ne mène pas de tapage. Sauf quand il respire. »

             En attendant que l’eau soit chaude, la vieille regarde les éponges achetées en même temps que le balai. « Je les ai payées plus cher et je pense que je me suis fait jouer un tour. Les éponges du 5-10-15 sont plus abordables, durent moins longtemps, mais me paraissent beaucoup plus efficaces. Le nettoyant demeure à l’intérieur et elles ne laissent pas de traces. J’ai eu ma leçon. » Coup d’éponge sur le comptoir, au cas où une poussière s’y soie installée depuis le matin, puis arrêt vers la jarre à biscuits, tout à fait étincelante. Aucune trace de doigts ! Elle l’approche, regarde le long du mur pour s’assurer que tout brille. « Un bon biscuit avec un thé. Voilà un plaisir de la vie que j’aurais tort d’ignorer. Peut-être qu’un deuxième… » Assiette princière, tout comme la tasse et la soucoupe. La théière vidée, elle est tout de suite astiquée et replacée avec soin. Voilà la femme confortablement installée dans sa berçante, un chiffon à sa portée.

             « Une miette de biscuit sur ma robe ! Où ? Où ? Je ne la vois pas ! Si je me lève, elle va tomber et salir le plancher ! Ah ! là voilà ! » Elle mouille le bout d’un doigt pour aimanter la fautive, vite jetée dans la corbeille placée près de la porte. « Demain, je vais nettoyer le salon. Ça fait trois jours que je ne l’ai pas fait. Quelle négligence ! Si des visiteurs entraient, ils penseraient que je ne sais pas tenir maison. Avec mon balai neuf, tout va bien aller. Par contre, je crois que je vais passer au 5-10-15 pour acheter mes éponges habituelles. Mon défunt aimait tant s’asseoir dans un salon propre. Hmmm… Même si c’est bon, j’aurais tort de manger le deuxième biscuit. Ça salit les intestins et j’aurais honte de confesser ce péché de gourmandise, surtout au vicaire. »

             Avant de rentrer, elle s’assure que tout est propre dans le portique et dans la cour. Satisfaite, elle hoche la tête, mais croit soudain voir un papier voler près de la clôture. Après une brève enquête, rien n’a été trouvé. Elle entre dans la maison et… Malheur ! La pauvre trébuche contre le petit tapis et la voilà à plat ventre au sol, alors que la tasse et la soucoupe se sont cassés, que le biscuit s’est brisé en volant au loin. Elle a du mal à se relever. « Au secours ! Au secours ! De l’aide ! Mon plancher est maintenant sale ! Au secours ! » 

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Jeudi 8 Mai 2014 à 14:00

    J'ai adoré lire le portrait de cette dame propre, elle me rappelle par certains côtés mes deux grands-mères! Bon j'espère que cette personne ne se sera pas fait mal, en fait elle se préoccupe plus, qu'elle a souillé son parquet... Merci Mario, ah j'oubliais j'adore la photo qui illustre... fanfan

    2
    Jeudi 8 Mai 2014 à 20:40

    C'est indiqué ce qui lui est arrivé au début du chapitre sur le gros échevin.

    3
    fanfan76
    Vendredi 9 Mai 2014 à 21:20

    Oui, pardon, c'est vrai, merci Mario, fanfan

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