• 80 : Médisance

     

    80 : Médisance

     

    Le vieillard titube un peu, pensant que l’homme au chat est un odieux de lui avoir coupé la parole et de le traiter de médisant, avant de partir sans le saluer.  « Je ne sais même pas ce que ça veut dire ! En tout cas, ça ne m’avait pas l’air aimable… Où est le parc ? Est-ce que je suis du bon côté de la rue ? Je devrais le savoir, pourtant. Ça fait cinquante ans que j’habite ici. Non… Quarante, je pense. En tout cas, ça fait longtemps. Ah ! c’est dans cette direction. J’en suis certain. »

    L’homme se sent content de croiser le vicaire, de parler un peu avec lui de la belle température. « Un peu prompt en confession, ce jeune. L’autre jour, il m’a accusé quatre fois de ne pas avouer tous mes péchés, me demandant de chercher sans cesse. On aurait dit qu’il me prenait pour un menteur. Il est trop… trop… En tout cas, s’il ne se montre pas assez souple, il va attendre longtemps avant que l’évêque ne lui confie une cure et… Mais j’ai oublié ma canne à la maison ! Suis-je distrait et… et… Ah oui, très distrait ! Ma canne, je l’ai dans la main ! Quand je vais raconter ça à mon gars ! Il va rire ! Au fond… pas certain qu’il trouvera ça drôle… Il est tellement chialeur, mon garçon. En tout cas, c’est le seul fils que j’ai. »

    Jetant un coup d’œil à l’église, le vieil homme lève son chapeau en examinant le gros crucifix au sommet du clocher. Il y met tant d’attention qu’il dépasse le parc sans s’en rendre compte. Quand il regarde enfin du bon côté, il aperçoit les maisons voisinant le lieu de loisirs. « C’est à quelle heure, la partie de football ? Sept heures et demi ou huit heures ? Puis… Est-ce que c’est du football ou du baseball ? En tout cas, il paraît que ce sera excitant. Ça va me distraire de voir tous ces gens. J’aime bien boire un coke en regardant la partie, même si la jeune qui en vend dans le kiosque de casse-croûte est sur la mauvaise pente. L’autre jour, elle est entrée dans un bar du centre-ville. Je le sais de source certaine. Ce n’est pas convenable, mais pas surprenant. Sa mère était une dévergondée et son père un… un… En tout cas, il n’était pas un homme de confiance. »

    L’homme continue à marcher vers le nord, ne prenant même pas note de tous ces gens avec des casquettes de baseball et des fanions qu’il croise sans cesse. Il commence à se demander si le parc n’a pas été déménagé ou si la rencontre n’a pas lieu dans un autre quartier de la ville. Fatigué, il s’installe sur un banc, fronce les sourcils en apercevant une femme assise sur son balcon, de l’autre côté de la rue.

    « Ça, c’est la femme qui ne dort jamais. Une vraie folle ! Quarante ans et même pas mariée ! Pas laide, pourtant. Si un homme n’en a pas voulu, c’est qu’elle doit être pleine de défauts. En tout cas, ça ne me regarde pas, mais je pense qu’elle devrait se coucher de bonne heure au lieu de passer ses nuits à traîner dans les rues comme une… une… Et pire encore ! Je vais m’en aller, au cas où elle me verrait et qu’elle déciderait de me parler. Je suis un mari fidèle, moi, même si ma bonne épouse est morte, il y a dix ans… Non, quinze ans, je pense. »

    Le vieillard oublie sa canne et croit, deux minutes plus tard, qu’il l’a laissée chez lui. « C’est souffrant, les rhumatismes aux jambes… Le médecin aurait dû me soigner, au lieu de me vendre cette canne. Il ne connaît pas son métier. Il n’y a pas un mois, je l’ai croisé sortant de la Commission des Liqueurs avec trois bouteilles de gin dans les bras. Un docteur ivrogne ! Où s’en va le monde ? En tout cas, il finira par payer pour son vice et… Oh ! ma canne ! Je l’avais oubliée sur le banc ! Chanceux qu’un vagabond ne l’ait pas volée. Car il y a de ces pouilleux qui viennent dans le quartier, de temps à autres. La police devrait y voir, au lieu de passer ses journées à manger du chocolat en marchant sur le trottoir. Parce que les policiers d’aujourd’hui, hein… En tout cas, moi, être à la place du gros échevin, je… Le parc est par là ! Comment se fait-il que je ne l’ai pas vu tantôt ? »

    Riant de sa mégarde, il part avec fermeté, mais ne trace que dix pas, ayant encore oublié sa canne. Le voilà suivant les autres. Il prend le temps d’échanger un peu avec l’Italien propriétaire d’une boutique de réparation de radios. « Un bon technicien. Il m’a vendu un appareil usagé, ceux avec des grosses lampes qui tuent les mouches. Les meilleurs ! Par contre, les Italiens ont une drôle d’odeur… En tout cas, ils vendent moins cher que les Juifs, qui ne sentent pas aussi mauvais, quoi qu’en pense la caissière de l’épicerie. Je dois me méfier de cette femme-là. Je suis certain qu’elle vole son patron en mettant la monnaie dans les poches de son uniforme. »

    Voici enfin le parc. Le vieux hésite à approcher. Après tout, il n’a jamais été friand de tennis. Demandant à un jeune le nom des deux opposants, il apprend qu’il s’agit de baseball. « Pourtant vrai ! Le fils du propriétaire de la quincaillerie du grand boulevard commercial joue pour l’équipe du quartier. Un drôle de gars, qui blasphème beaucoup et crache par terre. Son père est plus aimable, même s’il dit du mal des autres quand ils ont le dos tourné. En tout cas, j’imagine que sur un terrain de… de… que sur un terrain de sports, l’esprit d’équipe efface les défauts des individus. Je vais passer une belle soirée et… Ah non ! Pas lui ! Je vais le laisser entrer avant moi. Je ne voudrais pas qu’il prenne place près de moi. Il bat sa femme, ce bandit ! Je le sais de source certaine ! Ça mériterait la prison, des types de ce genre ! Ça nous parle de la pluie et du beau temps en souriant et… qu’est-ce que j’entends ? Une cloche d’école ? Ça mène du tintamarre ! Je ne veux pas m’asseoir près de la personne qui a apporté une cloche ! Et… Ah non ! Pas elle ici ! Elle pue le parfum des milles à la ronde ! Il n’y a que des femmes sans vertu pour se noyer sous ces produits destinés aux protestantes ! Est-ce que tous les dégénérés du quartier se sont donné rendez-vous dans ce parc ? » Il attend un peu, toisant du regard toutes les personnes qui passent près de lui.

    Le vieillard se demande pourquoi tous ces gens attendent dans une filée. La réponse ne tarde pas à venir. « Quoi ? Payer cinq sous pour voir une partie de football jouée par des amateurs ? Du vol ! Pire que du vol, c’est… c’est… En tout cas, je retourne chez moi ! Ils n’auront pas mon argent, ces voleurs ! Je suis certain que ce sont des étrangers ! »

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Dimanche 11 Mai 2014 à 20:50

    Ce vieil homme est très médisant effectivement, photo de notre grand Jean Gabin. Merci Mario, fanfan

    2
    Dimanche 11 Mai 2014 à 22:06

    Jean Gabin ? Mais tu as raison ! Je ne m'étais pas rendu compte !


    Oui, il est méchant et perd la mémoire. Mais il y aura deux personnages beaucoup plus méchants, un peu plus tard. Il en faut de tous les genres !

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