• 8 : La peur

     

    8 : La peur

            

    L’adolescent revient sur ses pas, les yeux humides, cherchant du regard la vieille femme entrevue face à la fenêtre. Sans doute partie au lit. Il avale un sanglot en pensant à l’idiotie de perdre sa clef. Il aurait pu rentrer sur le bout des orteils, sans réveiller son père. Mais maintenant… Cogner à la porte ? Le tirer du lit ? Vivre la continuation du drame de la soirée ? Le jeune homme frissonne, dessinant des signes négatifs avec sa tête. Voilà quelques minutes, il a pensé qu’il est né à la mauvaise époque. Au temps de son grand-père, un gars de son âge aurait trouvé un emploi l’éloignant de la maison familiale. Il aurait pu partir pour les États-Unis et travailler dans une usine d’une ville de Nouvelle-Angleterre. Personne ne se serait offusqué d’une décision de cette nature. Parfois, il a l’idée de dénoncer son père au curé de la paroisse. Celui-ci lui répondrait de ne pas s’opposer à l’autorité familiale et de prier. D’autres personnes de la rue ont entendu les cris, les pleurs, mais se cachent la tête dans le sable, en se disant que tout cela ne les regarde pas.

             « Je vais passer par une fenêtre et… Non ! Pas une bonne idée… Il s’en rendrait compte et me battrait encore. À quelle heure s’est-il couché ? Je dois le savoir ! Peut-être n’est-il pas au lit, qu’il m’attend au salon, dans la pénombre, avec sa lanière de cuir… Je… Je ne sais plus quoi penser ! Je m’endors ! J’ai faim ! J’ai mal ! Je ne peux tout de même pas passer la nuit dehors, comme un vagabond ! Si j’avais ma clef… Je dois la retrouver ! J’ai mal cherché, car j’étais trop énervé. Est-ce qu’un jour ou l’autre j’aurai de la chance, dans cette vie ? »

             Il refait encore le même trajet, regarde le sol. Rien à faire : pas de clef. Las, il s’assoit sur le bord du trottoir, dépose une main sur sa mâchoire meurtrie et sent une dent bouger. « J’aurais dû faire un signe à la vieille. Elle m’aurait fait entrer. Mon père n’oserait pas s’en prendre à une femme de cet âge. Au fond, je n’en suis pas si certain… Ma pauvre mère y a tant goûté ! Plus que je ne le pense, peut-être. »

             Le garçon garde silence une minute et a l’impression qu’une heure vient de s’écouler. Du coin de l’œil, il regarde sa maison, inquiet. Il revoit son père s’élancer de toutes ses forces et l’atteindre à la bouche. Tout ça à cause d’une revue que le jeune n’avait pas remise à sa place, près de la lampe du salon. « Toujours pour des raisons idiotes ! Même si j’avais fait quelque chose de plus grave, un père n’a pas le droit de tant frapper son fils. Les vieux disent que la jeunesse est le meilleur moment de la vie. La mienne n’a été que crainte et terreur. » Il revoit sa petite enfance, frissonne en se rappelant la raclée que le père lui avait administrée parce qu’il était dernier de sa classe, puis cette fois où il avait tant saigné de la bouche parce qu’il avait échappé un verre d’eau sur le plancher de la cuisine.

             Ses sombres pensées s’atténuent quand il voit un chat de gouttière traverser la rue. Il l’appelle, fait signe d’approcher, ce qui suffit à mettre le félin en fuite. « Même les animaux ne m’aiment pas », se dit-il, en se relevant pour se rendre à son tour de l’autre côté. Il décide de marcher avec fermeté, afin de se garder éveillé. Le voilà au parc. Il regarde le terrain de baseball, pense aux bancs dans la petite cabane des joueurs. Il décide de s’y coucher, certain d’être ainsi à l’abri du vent et un peu protégé du froid de la nuit. Le soleil le tirera de ce lit d’infortune. Il attendra de voir passer son père en route pour son travail afin de retourner chez lui et se jeter dans les bras de sa mère.

             Pas très confortable, ce banc ! Il ferme les yeux et malgré son sommeil, n’arrive pas à dormir. Il pense qu’un malfaiteur pourrait surgir et le frapper en désirant le détrousser des sous traînant dans le fond de ses poches. Soudain, il sursaute et pense à ce moment où il a sorti un papier mouchoir, tombant sur le trottoir. « J’ai peut-être accroché ma clef en posant ce geste. Oui ! Je suis certain que c’est ce qui arrivé ! » Il se souvient du lieu. Pourquoi ne pas y avoir pensé auparavant ? L’adolescent bondit, déambule à pas saccadés. Miracle ! Il voit la clef sur le rebord de la pelouse d’une maison. Il la prend et son regard s’illumine. Triomphant, il se presse de retourner chez lui.

             « Entrer, c’est une chose. Éviter mon père, ce sera plus compliqué. N’agis pas aveuglément, mon gars. Il vaut mieux réfléchir et préparer un bon plan et… Oh ! de la lumière ! Il est réveillé ! Quelle malchance ! Je dois me cacher avant qu’il ne m’aperçoive. » La seule issue rapide : sous le perron. En prêtant l’oreille, il entend les pas dans la maison. Le jeune fronce les sourcils, pense qu’il s’agit peut-être de sa mère, morte d’inquiétude.

             « Non ! C’est lui ! Je le sens ! Il m’attend pour encore me battre ! Je n’en peux plus ! Je dois m’en aller ! Il y a beaucoup de gars de mon âge, ayant terminé l’école, engagés par une usine. Je pourrais déménager dans une autre ville, coucher en chambre, puis envoyer mon salaire ici. Je serais enfin éloigné de ses coups ! Par contre, maman pleurerait… Savoir son seul enfant à des milles de son affection la peinerait tant. Qu’est-ce que je dois faire ? Je me sens si confus ! Je n’arrive plus à rassembler mes idées et… je n’entends plus rien. Il est reparti au lit, mais ne doit pas dormir. Il faut demeurer encore dehors pendant quelques minutes. »

             Avec prudence, l’adolescent quitte sa position inconfortable, enlève le sable de son pantalon avec des gestes vifs, tout en ne quittant pas du regard la fenêtre de la maison. Noir total dans le salon. Est-ce la même situation dans les autres pièces ? Il fait le tour de l’habitation. Tout autant noir. Il prend sa clef, serre les lèvres, décidé à rentrer une seconde et change d’idée à la suivante. Il a l’idée de retourner au parc. En route, il se met encore à pleurer, ne trouve plus de papier mouchoir dans sa poche pour sécher ses yeux.

             Marchant d’un pas traînant, il sent encore des larmes lui nouer la gorge. Il se frotte les yeux avec le revers de la manche de sa chemise. Il voit de la lumière dans une maison, pense cogner pour chercher de l’aide, mais se souvient aussitôt que c’est ce bizarre à lunettes qui habite là. Maigre comme un piquet, il ne serait d’aucune aide pour le protéger de son père. Coucher dans le parc demeure la meilleure solution. 

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Vendredi 20 Juin 2014 à 21:17

    C'est affreux pour ce garçon et je pense à la maman, quand il partira ! fanfan

    2
    Vendredi 20 Juin 2014 à 21:49

    Cela fait longtemps qu'il est bousculé par son père.

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