• 79 : Le vieil homme étrange et son chat

     

    79 : Le vieil homme étrange et son chat

     

    Le chat se presse tant d’atteindre l’ombre d’un grand chêne que la corde de sa laisse devient tendue, ne faisant cependant pas broncher le vieil homme, gardant son rythme de marche. L’animal étire ses pattes, avant de les lancer contre l’écorce, dessinant un va-et-vient avec ses griffes. Le vieillard regarde cette démonstration sans sourire, avant de piger une cigarette de son paquet et de sortir son briquet du fond de sa poche, récalcitrant à s’enflammer. Le félin vient de terminer son manège. Il lave son museau en humectant ses pattes. L’homme a toujours adoré ce geste. Le vieux demeure au soleil, pendant que son chat préfère l’ombre.

    Les habitants du quartier savent peu de choses de cet homme au physique impressionnant, arrivé en ville il y a cinq années. Comme il ne parle presque pas, les curieux ont inventé cent rumeurs sur son compte : il serait un ancien bûcheron, un débardeur pendant toute sa vie, un homme fort de cirque, son teint un peu foncé laisse croire qu’il est en partie indien. Certains jurent l’avoir entendu prononcer quelques mots anglais, mais avec un fort accent étranger. Il serait, dit-on, un ancien soldat du tsar, ayant fui la Russie communiste. Pour combler ces curieux, son rituel de promener un chat en laisse alimente les conversations depuis toutes ces années. Que ce soit dans la ruelle, au parc, sur le trottoir, le chat donne l’impression d’aller là où il le désire et que le vieillard ne fait que suivre ses pas. Les enfants se moquent gentiment en aboyant sur son passage, mais cela ne fait ni rire l’homme ni le chat.

    Les jours d’été, il s’assoit près de sa porte, caché derrière une revue, le quadrupède à ses côtés, ne cherchant pas à descendre. Certains passants le saluent et, deux fois sur dix, il se contente de répondre en hochant la tête et de s’empresser de reprendre sa lecture. L’homme ne semble faire rien d’autre. Il ne fréquente pas l’église et se rend à l’épicerie aux heures où il y a peu de clients. Personne ne l’a vu dans une autre partie de la ville. Il sort avec son chat quatre fois par jour, mais seulement deux au cours des mois d’hiver.

    Voilà l’animal qui marche vers l’étang. Il aime s’asseoir et regarder les canards fixement, en agitant la queue de façon saccadée. S’il n’y avait pas toute cette eau, peut-être qu’il se précipiterait à leur poursuite, même si la plupart d’entre eux sont davantage volumineux que lui. Il peut demeurer immobile devant ce spectacle pendant une heure. Une fois, une seule, le vieillard avait fait preuve d’impatience et tiré sur la corde. Il était en train de cuire comme un œuf dans une poêle. Le vieux se demande pourquoi son compagnon se sent attiré par des bestioles aussi idiotes.

    Voilà des enfants qui approchent. Habituellement, le chat fuit aussitôt. Pourquoi fait-il exception aujourd’hui ? Le vétéran sait que ces petits vont lui parler, poser des questions. Un garçon demande le nom du chat. L’homme hésite, puis murmure : « Dix-sept. » Le gamin ricane, assure que ce n’est pas un beau nom. L’homme hoche la tête, confirmant que Dix-Sept désigne ce tas de poils. Il s’agit du nombre de chats qu’il a cajolés, dans sa vie. En réalité, Dix-Huit serait plus précis, car le numéro huit était un doublé, l’un portant le nom de 8-A et l’autre 8-B. Lassé par cet énervement enfantin, le félin décide d’oublier l’observation des canards et file vers un autre point. Les enfants saluent cet étrange duo, mais le vieux se contente d’envoyer très brièvement la main, tournant le dos aussitôt.

    Aucune femme, aucun métier dans sa vie. Que dix-huit chats. Avec une épouse et une profession, il faut toujours parler. Un de ses secrets décevrait les commères du quartier : non, ni débardeur ni bûcheron : gardien de nuit dans un grand magasin d’une autre ville. À une occasion, le vieux avait parlé pendant une heure avec un fort sympathique voleur. Le malfaiteur n’était pas parti les mains vides, mais avec le goûter du gardien et un cadeau de cinq dollars, sans oublier une chaude poignée de mains. Cela arrive souvent que le vieux pense à cet homme, se demandant ce qu’il est devenu.

    Le chat trouve rapidement un coin de pelouse assez fraîche pour qu’il puisse rouler sur lui-même, en étirant tous ses membres. Voilà qu’un insecte met fin à cette gymnastique. L’animal bondit autant que sa proie. Le vieux dessine un bref sourire, ayant toujours jugé cette manie fort drôle. Ayant abandonné cette chasse impossible, le chat marche vers la clôture et regarde des oiseaux picorer dans le jardin de la maison adjacente au parc. L’homme observe le soleil et le léger vent faisant bouger les feuilles.

    Le chat décide qu’une inspection du fond du parc serait agréable, surtout pour narguer un chien berger allemand qui habite une habitation de la rue voisine et qui désire le dévorer avec férocité, même s’il est incapable de dépasser de dix pieds sa niche, auquel il se trouve attaché solidement avec une chaîne. L’homme croit alors que son animal se montre délicieusement irrévérencieux et qu’il finira par rendre ce cabot cardiaque.  

    Le vieillard sort une autre cigarette, mais son briquet refuse obstinément de répondre à sa demande. Plus d’essence et pas d’allumettes dans ses poches ! L’homme replace la cigarette et pense qu’il faudra acheter ce qu’il faut à la tabagie. Il préfère s’en priver que de demander du feu à un passant qui, inévitablement, lui parlerait de température. La pire bêtise qu’il a entendue dans sa vie : les palabres sur le vent, la pluie, le soleil et la neige.

    Rassasié par tout ce qu’il a vu, le chat prend le chemin de sortie du parc, mais son maître l’arrête en constatant qu’il se dirige vers le terrain de baseball, où des spectateurs s’entassent sans cesse. Il prend l’animal dans ses bras et longe la clôture, regardant droit devant lui. Enfin sur le trottoir, le félin marche doucement, furetant de gauche à droite.

    Cinq minutes plus tard, il était de retour chez lui, s’installant à la fenêtre pour regarder le vieux descendre rapidement afin de se rendre acheter son essence à briquet. Le chat doit rigoler en voyant le patron arrêté par un homme de son âge, qui décide de lui parler sans pouvoir s’arrêter. Il semble que ce manège n’ait pas duré longtemps, car voilà le vieux se pressant vers la tabagie, alors que l’autre demeure droit comme un piquet, consterné. Le chat trouve cette scène très drôle et décide que cela vaut bien un petit goûter.

     J'imagine qu'il y a toujours un peu d'autobiographie, dans un roman, d'autant plus que je sors ma chatte avec une laisse.


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Dimanche 11 Mai 2014 à 20:56

    Et ton petit chat ressemble à la photo? fanfan

    2
    Dimanche 11 Mai 2014 à 22:08
    3
    Roger
    Lundi 12 Mai 2014 à 22:49

    Je viens de découvrir ce roman que vous nous faites partager généreusement.


    Ces petites histoires sont captivantes, elles révèlent la vie de notre voisin, d'un ami ou d'un parent... Il suffit de regarder autour de soi.


    Visiblement, vous avez ce don de l'observation et surtout vous savez le mettre en valeur.


    Ces personnages sont sympathiques, je vais poursuivre ma lecture...

    4
    Lundi 12 Mai 2014 à 23:17

    Merci, Roger, pour cet aimable commentaire.

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