• 77 : Le drame de l'adolescente

     

    77 : Le drame de l'adolescente

     

    La jeune fille regarde l’enfant s’éloigner, touchée par sa bonne humeur. Un doux songe au cours de cette journée horrible où il y a eu surtout des pleurs et de la colère. Depuis ce matin, elle erre dans la ville, incapable de se décider à retourner chez sa mère. L’adolescente a l’impression que tout le monde la regarde, la pointe du doigt, chuchotant entre eux que cette pécheresse va griller en enfer et que sa vie est gâchée à cause d’une étourderie, dont on l’avait pourtant avertie depuis longtemps. Dans quelques années, elle pourrait être la maman de cette fillette à la lettre. « Je serais capable ! Personne ne me laissera cette joie. Ils ne veulent rien ! C’est moi, la fautive. Pas un mot sur l’autre ! »

    Il y a si peu de temps, elle était aussi au cœur de l’enfance. Elle se souvient de cette bonne religieuse de la petite école, souriante, aimant sincèrement les jeunes, faisant preuve de compréhension face aux élèves rencontrant un peu de difficultés. À l’opposé, l’adolescente a entendu parler de ces monstres aux visages de marbre qui font les cent pas dans les couloirs d’hôpitaux afin de s’accaparer, telles des vautours, des bébés nés trois minutes avant, pressés de les jeter dans un orphelinat, sans que la mère n’ait pu bercer son poupon une seule fois.

    « Quinze ans… Je pense qu’à mon âge, c’est encore pire ! Qu’est-ce que je peux faire ? Si je pouvais fuir aux États-Unis. Il paraît que c’est moins pire, là-bas. Tout semble mieux, ailleurs ! Nous sommes si petits, si méchants ! » Elle se retourne vivement, décidée à ne pas pleurer en public. L’adolescente a parcouru le boulevard commercial douze fois, quelques rues secondaires très souvent et la voilà sur celle-ci, celle de son enfance, de son école, du parc où elle se rendait jouer avec ses amies, mais où règne aussi l’ombre de la croix qui soutire les bébés de l’amour de leur mère. « J’ai mal aux pieds et j’ai faim. Je n’ai pas pensé à dîner. Ma mère doit se demander où je suis passée. Elle a peut-être préparé le souper pour moi. Je ne peux pas lui faire face ! Il y a ce petit restaurant, à l’autre bout. Je crois que je vais m’y rendre et acheter un sandwich. Si je ne croque pas un morceau, je vais m’évanouir. »

    Pour la première fois de la journée, la jeune fille marche avec vigueur, atteignant rapidement le restaurant. Elle est sort avec le sandwich espéré qu’elle grignote en prenant son temps, se déplaçant doucement, regardant les maisons et se faisant siffler grossièrement en passant devant la taverne. « Bande d’imbéciles ! Tueurs ! Monstres ! Vous détruisez tout, vous les hommes ! Ça fait des années que je n’ai pas de père et c’est sans doute pourquoi j’ai passé une belle enfance. Il fallait qu’un de ces porcs… Ah non ! Je ne dois pas y penser ! Le mal est fait. Il repose là, dans mon ventre, et pourtant mon cœur me dit que ce n’est pas une calamité, mais tout le monde va s’époumoner à me prouver le contraire. »

    La vue des maisons voisines lui rappelle l’existence de familles normales, alors que la tabagie lui fait penser qu’une femme peut réussir dans un autre domaine que le récurage des chaudrons. « J’aurais aimé y travailler. La patronne m’a considérée, sauf qu’elle a engagé celle qui savait mieux compter. Quand il y a tant de ventes à faire dans une journée, c’est une qualité à considérer. Je ne lui en veux pas. »

    Face au parc, elle avale le dernier morceau du sandwich et se souvient de son mal de pieds. L’adolescente s’assoit, se déchausse et voudrait entendre le silence, alors que du fond du lieu arrive une bande de garçons et de filles de son âge, parlant à vive voix de chansons à la mode et de cinéma, sans oublier la prochaine soirée de danse. Tout ça lui semble maintenant destiné à d’autres, alors qu’elle partageait les mêmes joies il y a à peine un mois. « Moi, je viens de vieillir de dix ans aujourd’hui. Qu’est-ce que j’en ai à faire du cinéma et des chansons ? Surtout des chansons d’amour ! » Elle ne peut se résoudre à leur faire face.

    L’idée qu’elle soit maintenant une mauvaise fille la fait frissonner. L’an dernier, sur le trottoir du boulevard commercial, l’adolescente avait croisé une femme très maquillée, portant une jupe trop serrée : une véritable déchéance ! « Je ne suis pas comme ça. Je suis une fille honnête. C’est ce soldat du diable qui… Et puis, quelle idée idiote d’entrer dans l’armée alors qu’il n’y a plus de guerre, que l’Europe nous a enlevés tant de bons jeunes canadiens ? Quand je pense que j’ai été assez stupide pour me laisser impressionner par son uniforme et ses compliments… Vite reparti par le train, alors que j’en ai pour la vie à payer pour ce moment qui venait de lui avec une telle insistance… Dégoûtant ! Qu’est-ce que je pouvais faire ? Prier pour que la fatalité ne m’arrive pas ? Je suis certain que Dieu a plus de cœur que tous les curés de la province de Québec. Son fils a pardonné à Marie-Antoinette et… non… Comment elle s’appelait, déjà ? Marie-Quelque-Chose ! »

    La jeune fille ferme les yeux, réalisant qu’elle rumine de mauvaises pensées depuis ce matin, que cette attitude n’est peut-être pas bonne pour l’enfant. La joie de vivre a toujours été son royaume, ainsi que les plus sains espoirs. Elle pense alors à sa mère, courageuse veuve depuis douze années et qui l’a élevée seule. La fillette était cependant légitimée par un mariage. Et si, tout à coup, sa maman faisait preuve de compréhension, qu’elle s’élevait jusqu’à la sagesse du pardon ? Il y a une tante qui demeure à la campagne. L’adolescente pourrait se cacher là-bas et, le moment de la délivrance passé, elle irait rejoindre sa mère dans une autre ville. La femme l’aiderait avec amour, serait de bon conseil. La jeune fille se redresse face à ce plan, qu’elle croit fermement réalisable. « Il n’y a pas d’orphelinat qui aura mon bébé ! Jamais ! Je suis prête à tout ! Pauvre maman… Je dois retourner à la maison rapidement, puis lui parler avec tout mon cœur. Oui, c’est ce que je vais… Qu’est-ce qu’il veut, celui-là ? » Un jeune garçon, portant un uniforme de type militaire, approche pour demander l’heure. L’adolescente bondit et l’inconnu reçoit en pleine figure ce qu’elle aimerait hurler au soldat fugitif : « Va au diable, écœurant de soldat ! Ressuscite les nazis et va te faire tuer en Allemagne ! » 

     Un drame vécu par des milliers d'adolescentes de jadis, dans tous les pays occidentaux.


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Lundi 12 Mai 2014 à 20:47

    Un véritable drame pour toutes ces jeunes filles que tu as su nous transmettre. Merci Mario, fanfan

    2
    Lundi 12 Mai 2014 à 21:47

    Merci !

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