• 76 : Une première lettre et un peu d'émotion

     

    76 : Une première lettre et un peu d'émotion

     

    La petite fille trébuche sur la troisième des cinq marches menant à sa maison, ne pense pas qu’elle s’est fait mal aux genoux. « Mon timbre ! J’ai échappé mon timbre ! » Le vent, la pluie, la neige, le déluge : tout pourrait anéantir à jamais le premier achat de sa vie, dont elle a besoin expressément. L’enfant pense aussi qu’un corbeau pourrait confondre le timbre avec un fromage et s’envoler avec l’objet entre son bec, laissant un renard pantois, lui qui désirait avaler le timbre. Et si un éléphant surgit du coin de la rue ? Timbre écrasé !

    « Mon timbre ! Mon timbre ! » crie-t-elle, comme si elle appelait le chat familial. La voilà à quatre pattes, parcourant le carré de pelouse face à la fenêtre du salon, où le matou est installé, examinant sa maîtresse en pensant que les humains sont incompréhensibles. Elle est prête à éclater en sanglots quand, triomphe : « Mon timbre ! » Majestueusement petit, à la portée de ses doigts. Elle le regarde en souriant et passe près de se casser de nouveau le menton en montant trop rapidement les marches.

    Enfin à la maison, la fillette s’assure que son père n’est pas à l’intérieur. Installée à la cuisine, elle expédie la table de multiplication de trois en 2 X 3 minutes, avant de déchirer soigneusement une page de son cahier de dictées. Elle aiguise son meilleur crayon, installe la gomme à effacer à sa portée. Il manque quelque chose ? Un verre de jus de pomme devient impératif pour écrire une lettre.

    « Chère maman, je t’écris des mots à l’aide d’une lettre. C’est la première lettre de ma vie et j’espère que tu comprends que je me suis qu’en deuxième année B. » Fière, elle se dit certaine que cette introduction impressionnera. Gorgée de jus de pomme et re-crayon. « Je vais bien. Vas-tu bien ? Je souhaite que tu ailles bien. Papa aussi va bien, ainsi que le chat, je pense. Grand-maman vient souvent à la maison et va bien. Elle prend soin de moi et me raconte des histoires de grand-mère. Elle va bien. » Vite : la gomme à effacer. Cette dernière remarque était superflue, même si on peut aller bien deux fois. L’enfant croit que sa mère sera heureuse d’apprendre ces bonnes nouvelles.

    Elle sursaute et jette rapidement un manuel scolaire sur sa feuille en entendant son père approcher. Il sourit à la belle, lui tapote le crâne en réalisant que sa fille étudie sérieusement. Une auréole illumine le dessus la tête de l’enfant, forçant un sourire en récitant : « Hiboux, cailloux, choux, bijoux… » L’homme retourne vite à la réparation de son vélo. « Genoux… Où suis-je rendue ? Ah oui ! Ça va bien. »

    Pour rassurer davantage sa mère, la fillette écrit qu’elle est toujours très sage, avec preuves à l’appui : elle lave ses chaussettes, place les draps de son lit comme il faut, balaie le plancher de la cuisine « même dans les coins », pèle les patates pour ne pas que grand-maman se coupe un doigt et dise un gros mot, et, enfin, elle assure qu’elle peut casser un œuf sans que des particules de blanc ne s’étalent dans la poêle.

    « J’étudie fort à l’école, surtout la grand-mère française et la règle du participe dépassé. La maîtresse est contente de moi. » Il vaut mieux taire le passage où l’enseignante l’a traitée de… de… D’ailleurs, l’enfant ne s’en souvient plus. « J’étudie aussi les arithmétiques. Par exemple : 3 X 7 = 21, 4 X 7 = 32, et c’est des rats et c’est des rats. » Elle se demande si ce dernier exemple est nécessaire.

    « Qu’est-ce qu’il a à crier ? Le tourne des vices ? Je vais aller lui porter. Ça vaut mieux que de voir papa revenir ici. Une lettre, c’est privé. Ça ne le regarde pas. » Bon prince, le père s’excuse de l’avoir dérangée pendant ses études et promet qu’ils iront ensemble voir les dessins animés à la salle de cinéma, samedi après-midi. La jolie sautille pour recevoir un baiser, alors qu’elle ne pense qu’à poursuivre la rédaction de sa lettre.

      « Grand-mère m’a acheté une robe bleue avec des franges blanches, puis un ruban rouge pour mettre dans mes cheveux jaunes. Je la porte pour aller à la messe et je l’aurai quand tu reviendras. » Fière de cette phrase, l’enfant sourit et croit que cet effort mérite une gorgée de jus. Dans son empressement, elle fait tomber le verre, mais arrive à sauver la feuille de la catastrophe. Le liquide semble vouloir s’étendre partout et tomber sur le plancher. À toute vitesse, elle déniche un chiffon pour éponger le dégât, jetant un vif coup d’œil pour vérifier si son père est encore occupé avec sa bicyclette. Ces quelques importantes minutes perdues ! Le crayon au bout des lèvres, les yeux vers le plafond, elle réfléchit à ce qui serait de mise. Ah ! cela va de soi : les aveux et la confession !

    « Je t’aime, ma maman d’amour, avec tout mon cœur. Je pense à toi chaque jour et espère ton retour afin que je devienne une petite fille encore plus heureuse. Je t’aime encore plus fort que tout ! » Ce passage lui arrache presque une larme, mais assurément un reniflement prononcé. Elle ajoute les baisers d’usage, symbolisés par une douzaine de X de toutes dimensions, sans oublier cinq cœurs, qu’elle s’empresse de colorier en rouge. 

    « C’est une belle lettre. Elle va se sentir contente. Maintenant : l’enveloppe ! » La petite plie la feuille avec le plus grand soin et sourit de joie en constatant qu’elle entre parfaitement dans l’enveloppe. Avec sa langue rose, elle humecte le battant,  donne trois coups de poings vigoureux afin que tout soit scellé comme il faut. Son cher timbre subit le même sort, placé avec soin dans le coin droit. Elle reprend son crayon pour écrire l’adresse : « Monsieur le bon Dieu. Ciel. Prière de remettre à ma maman. »

    La petite fille regarde son œuvre, saute de joie en marchant dans le couloir, pressée de faire avaler sa missive à la boîte postale. Elle serre fermement sa lettre dans ses mains. Cependant, tous ces efforts semblent anéantis en arrivant face à la boîte : la fente est placée trop haute ! Même sur le bout des orteils, jamais elle n’arrivera à faire glisser sa précieuse. Désespoir ! Cette fois, des larmes ne pourront être retenues. Un ange gardien arrive par derrière, sous la forme d’une belle jeune fille, soulevant l’enfant par la taille, pour qu’elle puisse poster sa lettre. « Mission accomplie ! Maman sera contente d’avoir de mes nouvelles ! »

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Lundi 12 Mai 2014 à 20:57

    Tu m'as émue aux larmes, Mario, avec cette petite fille, c'est triste et beau à la fois, merci Mario, fanfan

    2
    Lundi 12 Mai 2014 à 21:50

    Tu sais, il y a cent histoires. Tout autant pour moi que pour les personnes qui lisent, il peut y avoir des réactions différentes. Sans dire que je n'aime pas certains textes, il y en a qui ont ma faveur, dont celui-ci.


    Tout laissait croire que c'était une tranche de comédie, que la mère était absente (en vacances, par exemple), alors que la réalité est différente. Je crois que je suis passé par une belle palette d'émotions, dans ce texte. (Je me lance des fleurs !)

    3
    winansi
    Lundi 12 Mai 2014 à 22:29

    Ce texte est traité avec humour et sensibilité, cette petite histoire ne laisse pas indifférente.

    Elle m'a fait penser à ce livre "Oscar et la dame rose" d'Eric Emmanuel Schmitt, un enfant malade et condamné qui écrit à Dieu.

    Le malheur des enfants nous touche toujours beaucoup.

    4
    Lundi 12 Mai 2014 à 22:32

    Merci ! Ce court texte prend, en réalité, la forme d'une nouvelle.

    5
    fanfan76
    Mardi 13 Mai 2014 à 22:11

    Oui au début, j'ai pensé que la maman était partie en vacances, ensuite qu'elle l'avait abandonnée.fanfan

    6
    Mardi 13 Mai 2014 à 22:39

    Eh non !

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