• 75 : Futur historien

      

     

    75 : Futur historien

     

      

    Le garçon regarde s’éloigner la vieille femme, se demandant s’il deviendra ainsi au crépuscule de sa vie. Le monde des adultes lui apparaît si bêta et lui, à cause de ses onze ans, doit se montrer soumis à ces gens, sous prétexte qu’ils savent tout et qu’il est un ignorant. À la maison, son père boit, sa mère crie et sa petite sœur pleure sans cesse, le tout au son incessant de la radio. Tintamarre continuel ! Bruit dans la rue ! Partout ! Le parc demeure son refuge, parce qu’il semble coupé du reste du monde. Le jeune sait qu’il passe pour un fou auprès des autres gars parce qu’il se rend étudier dans ce coin de verdure. Il ne s’en fait pas : on le traite de tous les noms, à l’école, et cela l’indiffère.

    « Le début de l’année scolaire, c’est toujours des questions sur ce qu’on appris l’an passé, pour savoir si on a oublié. Les livres sont toujours beaux, en septembre, même si je sais qu’en juin prochain, je ne voudrai plus les voir. Les dessins des adultes qu’il y a là-dedans ne ressemblent pas à ma famille. Ils ont des cœurs de papier, contrairement à papa et à maman, qui n’en ont pas du tout. Il faudrait que je termine parmi les dix premiers, cette année. Pas pour eux ! Pour moi. Les vieux disent que l’instruction mène à tout. Tout, c’est sûrement situé loin d’ici. Bon… Ça suffit, pour les multiplications. Qu’est-ce qu’il m’a dit d’étudier, le frère ? J’ai oublié mon calepin… »

    Le livre d’histoire du Canada semble avoir le même dessinateur que celui d’arithmétique, sauf que les Indiens, les colons, les explorateurs et les évangélisateurs ne ressemblent pas aux gens croisés dans la rue. Il aime beaucoup les Indiens, avec leurs beaux costumes. Dans le manuel, ils sont soit très méchants, soit très dociles, mais surtout pas des idiots, comme ceux qu’il avait vus au cinéma, l’été dernier. Quand ils attaquaient le convoi, ils hurlaient et se plaçaient précisément dans la mire des cow-boys. Ceux-ci, quand rien n’allait à leur convenance, sortaient toujours une arme, au lieu de discuter. Tous les jeunes de la salle criaient et approuvaient, alors que lui, l’éternel différent, avait le goût de demander un remboursement à la caissière.

    Il tourne les pages rapidement, à la recherche d’un dessin intéressant. « Je vais le lire au complet, avant tous les autres. Ce sont de belles histoires, comme celles de mon livre de lecture ou ceux que j’emprunte à la bibliothèque. Quand je lis, plus rien n’existe que les mots devant mes yeux. C’est calme et ça me fait du bien. »

    À l’école, d’année en année, les frères enseignants et les maîtresses se passent le mot : le garçon semble étrange, ne répond à aucune logique, alors qu’il est profondément médiocre avec les chiffres et champion sans pareille en histoire et en lecture. Jamais il ne trébuche contre les mots, sait à quoi servent les virgules et même les points de suspension. Ces adultes le jugent peu sociable, sans oublier la plus spectaculaire faculté à tomber dans la lune, même, à l’occasion, quand il parle. On dirait que le petit vit en naufragé sur une île, loin des passions de ses pairs.

    « Je me souviens tout à coup du devoir. Une composition française sur ce que j’ai fait pendant les vacances. À tous les mois de septembre, ils demandent un texte sur ce sujet. Au mois de janvier, c’est : ce que j’ai fait pendant le congé de Noël, puis, en juin, sur mes projets pour l’été. Je devrais en composer trois et les présenter chaque année. Je gagnerais du temps. Impossible d’écrire avec mon cahier sur mes genoux… Je ne peux pas croire que je vais être obligé de faire ça à la maison. Je devrais remettre une feuille blanche au frère. Voici ce que j’ai fait cet été : rien. »

    Il serre les lèvres, jette un regard circulaire autour de lui, avant de mettre la main sur la grammaire, où il retrouve les adultes illustrés. « Je vais étudier dans dix minutes. J’ai le temps », pense-t-il, avant de retourner vers le bouquin d’histoire. « Je me souviens de ça ! Ce sont les hommes qui ont découvert les montagnes rocheuses, même s’ils cherchaient un chemin pour arriver en Inde. Ils sont arrivés devant ces grosses montagnes, incapables de continuer. Ils sont retournés chez eux et tout le monde a dû dire qu’ils avaient raté leur coup. Par contre, dans ce livre, on prétend qu’ils étaient des héros. Je ne comprends pas trop, puisqu’ils ne voulaient pas découvrir des montagnes. Ce ne sont pas des héros, mais des ratés. »

    D’autres dessins le font s’interroger. Puis, soudainement, il se rend compte qu’il n’y a pas de monuments, dans ce parc. « Est-ce que ça veut dire que la ville n’a pas d’histoire ? Ils attendent peut-être le décès de mon père pour ériger une statue pour rappeler le plus grand imbécile bruyant de tous les temps. Je vais alors présider la cérémonie, devant un public d’hommes aussi saouls que lui. J’aimerais rédiger un livre d’histoire, plus tard, ne serais-ce que pour dire la vérité sur ces incapables et leurs montagnes. Écrire un livre… Pour y arriver, je dois étudier un peu plus la grammaire. Misère ! »

    La grammaire a droit à un regard intensément vide pendant trois minutes. Comme ce temps lui a paru aussi long qu’une demi-heure, le garçon a l’impression d’avoir étudié comme il faut. Le sac d’école est fermé solidement et, en marchant, il entend deux crayons s’entrechoquer, tout au fond. Trouvant ce son amusant, il tourne sur lui-même pendant une minute, riant seul.

    Empruntant la rue, le garçon se rend soudainement compte qu’il s’en retourne chez lui, idée qui l’horripile. Il demeure figé en voyant un vieux cheval tirer une vétuste voiture. Le jeune se demande si un jour il n’y aura plus du tout de véhicule semblable dans les rues. Cet attelage lui rappelle la vie du passé et il s’assoit sur un banc, cherche son livre d’histoire et l’illustration d’un paysan de la Nouvelle-France avec son bœuf et sa charrue. Son attention est perturbée par une petite fille qui gambade sur le trottoir, clamant haut et fort qu’elle vient d’acheter le premier timbre de toute sa vie. « Les filles, c’est léger. Sauf ma sœur, qui est profondément braillarde. Chanceuse, celle-là : je n’ai jamais acheté de timbre de ma vie et je dois avoir cinq ans de plus qu’elle et… J’y pense ! C’est la partie de baseball du championnat, ce soir ! Mon père va sûrement se rendre au terrain. Maman va le suivre. Ça voudrait dire que je serai seul à la maison, après avoir fait taire ma sœur et la radio ! Je vais pouvoir lire trente pages du livre d’histoire ! Vite ! Chez moi pour entendre enfin le silence ! »

    J'ai toujours été fasciné par les illustrations des anciens manuels scolaires d'histoire.

    Il y a un peu de l'enfant que j'étais, dans ce personnage. Particulièrement mon aversion pour le bruit, déjà présente quand j'étais petit.


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Mardi 13 Mai 2014 à 22:37

    On retrouve l'amour des livres, forcément le silence pour les lire, les indiens et les frères enseignants, oui on te retrouve Mario, dans ce personnage, fanfan

    2
    Mardi 13 Mai 2014 à 22:41

    C'est un garçon un peu confus...

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