• 74 : La grand-mère des canards

     

    74 : La mère des canards

     

    La vieille femme fronce les sourcils, se demandant pourquoi ce jeune courait, au lieu de prendre le temps de vivre. Voilà qu’elle en aperçoit un autre. Elle se presse d’approcher dans sa direction pour lui demander s’il est le responsable des canards. La réponse négative la déçoit un peu, mais elle remercie et retourne près de l’étang pour continuer à lancer des miches de pain. À l’occasion, elle varie le menu avec des biscuits et des grains de maïs. Plus d’un citoyen du quartier croit que ces volatiles pourraient s’installer dans un coin plus spacieux, mais que de génération en génération, les canards reviennent à la même place, sachant que la femme va les nourrir plus de huit mois par année.

    « Petits ! Petits ! Petits ! Approchez et grand-maman va vous donner du bon pain ! Petits ! Petits ! Quand j’y pense… Impossible de trouver le responsable des canards… J’ai tant de choses à lui dire ! Oh ! voilà un garçon et… Non… Trop jeune pour être le responsable des canards. Par contre, peut-être est-ce son père ou son oncle. Je vais lui demander. Petit ! Petit ! Viens voir grand-maman ! »

    Le vicaire désire la faire enfermer, suggestion qui a scandalisé monsieur le curé, assurant sa recrue que cette femme se nourrit très bien, que son logement est propre, qu’elle assiste à la messe, en plus d’être mère de sept bons enfants, qui, malheureusement, demeurent éloignés de la ville. Les gamins turbulents du coin adorent se moquer d’elle, aboyant « Coin ! Coin ! Coin ! » quand elle se dirige vers le parc. Alors, elle arrête et leur lance des miches de pain, régal pour les oiseaux installés sur les fils électriques.

    « Ni son père ni son oncle n’étaient le responsable des canards et le garçon ne sait pas de qui il s’agit… Pourtant ! Ces jolis habitent ici depuis longtemps et il y a nécessairement quelqu’un qui les a placés là et qui s’en occupent. Je vais le trouver un jour et, poliment, je lui demanderai de se montrer plus présent. Petits ! Petits ! Du bon pain ! Petits ! »

    Au cœur de l’hiver, la vieille vit des moments de profonde déprime parce que ses chéris ont pris la direction du sud, vers des contrées plus clémentes. Lors de sa première visite, le vicaire avait été très étonné de voir des dizaines de photographies, de dessins et de peintures de canards sur les murs, pas moins de quatorze canards de plastique près de la baignoire, sans oublier les figurines de plâtre, de chiffon, tous ces jouets à l’effigie de l’animal et, surtout, cet objet le plus renversant que l’on puisse imaginer : la bouilloire a la forme d’un canard.

    « Petits ! Petits ! Comme ils sont beaux, madame la cane, vos chers enfants ! Mignons comme des cœurs ! Attendez, mes bijoux ! Grand-maman va vous donner du pain. Hop ! Tête première dans l’eau ! Comme tu es drôle, toi ! Encore du pain ? Hop ! Qu’est-ce qu’on dit à grand-maman ? On dit coin coin. Madame, je vous félicite encore : ce sont de très jolis canetons et vous les avez  élevés comme il faut. Du pain pour vous aussi ? Hop ! »

    Lors de la fonte des neiges, elle se rend chaque jour près de l’étang, le cœur lourd, miaulant « Canards ? » avec une voix cassée, avant de s’en retourner chez elle, tête baissée. La journée où les éclaireurs mâles arrivent pour préparer l’îlot à la convenance des femelles, elle danse de joie, des larmes de bonheur au coin des yeux. Le sourire demeure de mise chaque jour, jusqu’au moment fatal de la première neige ou lorsque la glace se forme sur l’étang. Voilà un des points qu’elle voudrait soumettre au responsable : il faudrait placer des bottes de foin sur l’îlot, afin que les canards ne prennent pas froid. Autre élément : installer trois autres réverbères, afin que ses chers amis n’aient pas peur au cœur de la nuit. Enfin, une urgence : chasser du parc cet homme qui lui avait un jour demandé si les canards étaient plus délicieux bouillis que grillés.

    « J’en ai parlé au gros échevin. Il m’a signalé qu’il n’était pas le responsable des canards, mais que ces questions seraient discutées parmi les membres du conseil de ville. J’attends toujours le résultat. Je devrais écrire au maire et même au député. Tout ça serait plus simple si je rencontrais le responsable, mais où est-il ? Là-bas ! Non… Ce sont des filles… J’y pense : une femme est capable de tenir ce rôle. Je vais leur demander ! Petites ! Petites ! »

    La dame revient vite à son point de départ, pigeant dans son sac pour sortir une autre tranche de pain. « C’était des cousines. La plus grassouillette arrivait de la campagne. Ah ! la campagne… » Les canards nagent, signifient leur présence, mais aucune nourriture ne leur parvient. La femme pense à ce lointain souvenir d’enfance, à la ferme paternelle, alors que ses parents s’étaient querellés de façon effroyable. La petite, n’en pouvant plus, s’était enfuie à toutes jambes, arrêtant à la rivière, où elle avait vu deux canards très élégants, qui semblaient se déplacer en flottant, poussés par une brise délicate. Vision de paix contrastant avec celle guerrière qu’elle venait de quitter. Cette image l’a habitée toute sa vie et l’apaisait quand elle devait faire face à des situations difficiles.

    « Petits ! Petits ! Approchez ! Du bon pain ! Mais oui, comme tu es beau, toi, avec ta couronne verte. Es-tu le papa de ces jolis canetons vus tantôt ? Et toi aussi, vilain petit canard, je te trouve joli, malgré ta triste réputation. Voici du pain et… Il ne reste qu’une tranche ? Il va falloir se rationner, mes enfants. Je reviendrai demain matin, dès que le boulanger sera passé. »

    Ce boulanger ! Le seul homme qui lui sourit tous les jours. Il faut préciser que cette excellente cliente lui achète plus de pain que deux familles entières. Le sac vide, la vieille dame se sent triste, demeure immobile, alors que les volatiles, ayant compris, s’en retournent vers l’îlot en flottant, pendant que cinq retardataires, remplis d’espoir, demeurent près d’elle et tentent d’attirer son attention en plongeant leur tête dans l’eau. Elle lance des baisers, puis se met en marche vers sa maison. « Je vais revenir, je vous le promets. Ne pleurez pas, car vous savez combien je vous aime de tout mon cœur. Soyez sages. » Elle agite délicatement sa main droite, avant de tourner le dos à l’étang. « Je vais aller réciter un Rosaire à l’église, puis faire brûler un lampion pour que le bon Dieu protège les canards. Oh ! un petit garçon sur un banc. Je crois qu’il lit. Je vais approcher et lui demander s’il a vu le responsable des canards. C’est ma dernière chance aujourd’hui." 

      

    Aussi incroyable que celui puisse sembler, ce personnage est inspiré d'une femme réelle. Nous étions à la fin de l'été 2010 et j'étais au parc, près de chez moi, pour écrire quelques paragraphes, tout en sirotant mon café. Dans ce parc, il y a un étang, avec une colonie de jolis canards. Soudain, une vieille dame approche et me demande, très sérieusement, si je suis le responsable des canards. Je l'assure que non et elle insiste, voulant savoir si je connaissais le responsable des canards. Eh non... Déçue, elle s'est éloignée et je suis demeuré silencieux.

    Peu après, en retournant chez moi, je marchais en regardant les maisons, me demandant ce que chacune pouvait cacher comme personne bizarre, hors du commun. C'est ainsi qu'est née l'idée pour ce roman. Quelques jours plus tard, je me mettais à la tâche pour établir un plan, trouver les personnages, les situations. Je commençais la création du texte en décembre.

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Mardi 13 Mai 2014 à 22:32

    J'aime beaucoup le personnage de cette femme qui se préoccupe du bien-être de ces canards... Merci Mario, fanfan

    2
    Mardi 13 Mai 2014 à 22:40

    La femme que j'ai rencontrée ne nourrissait pas les canards, mais elle aurait pu ! Je ne l'ai jamais revue.

    3
    Claudette
    Mercredi 14 Mai 2014 à 00:12

    C'est amusant, cette histoire. Qu'est-ce que c'est, tout ça ? Un recueil de nouvelles ?

    4
    Mercredi 14 Mai 2014 à 05:37

    C'est un roman, composé de cent courtes histoires (de 3 pages, dans mon document) et mettant en vedette cent personnages différents, évoluant sur une seule rue au cours d'une seule journée. Chaque histoire est autonome, bien qu'il existe des liens entre elles. Je vous souhaite la bienvenue ici et beaucoup de plaisirs.

    5
    Claudette
    Mercredi 14 Mai 2014 à 21:27

    Je comprends. Bref, vous nous faites lire un roman à reculons.

    6
    Marie
    Mercredi 14 Mai 2014 à 21:49

    La solitude des personnes âgées est bien triste et les animaux sont souvent leur seule distraction.

    Vous mettez en évidence certaines particularités propres à chacun. Nous sommes tous des êtres étranges pour l'entourage, non ?

     

    7
    Mercredi 14 Mai 2014 à 22:51

    Bonne parole ! Nous sommes tous un peu étranges, en effet. Surtout moi ! ^^

    8
    Mercredi 14 Mai 2014 à 23:20

    Claudette : comme ces petites histoires ont leur propre vie, avec un début et une fin, je ne crois pas que les lire à reculons brouillera votre compréhension. C'est un roman avec 100 histoires et non avec une seule.

    9
    Claudette
    Jeudi 15 Mai 2014 à 02:46

    D'accord, mais je pense que c'est mieux de lire un texte du début à la fin. Je reviendrai un peu plus tard. Bonne chance ! 

    10
    Jeudi 15 Mai 2014 à 05:29

    À votre guise et vous êtes toujours la bienvenue.

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