• 70 : La grande décision

     

    70 : La grande décision

     

    La femme se lève péniblement, consciente que sa position assise à même le bois pourrait attirer l’attention des passants. Cependant, en entrant, elle sent un profond dégoût de revoir le décor. Dans une demi-heure, son mari reviendra du travail pour lui raconter les mêmes sottises, comme s’il se parlait à lui-même, ne s’étant jamais rendu compte que tout ça indiffère son épouse. Il posera les mêmes gestes et passera une soirée pareille aux quatre mille précédentes.

    Dans le couloir, l’escabeau dont elle se servait pour nettoyer le plafond repose toujours sur le côté. Tombée et assommée. Personne ne s’en rendu compte, pas même le voisin du premier. Elle s’est relevée, sans doute une heure plus tard, du sang déjà séché derrière la nuque. Dès cet instant, son existence a semblé basculer vers un ras-le-bol profond, comme si elle grattait le fond d’un puits depuis des années entières. Demain, elle aura quarante ans. Elle s’en est plainte à son mari, qui, déposant son journal sur ses genoux, lui a répondu que tout le monde passe par-là. Puis, il a repris sa lecture des gros titres.

    Elle contourne l’escabeau. Tel un niais, le mari lui demandera si elle s’est fait mal, tâtera la bosse et ajoutera que ce n’est pas si grave. Cependant, quand il constatera que pour la première fois en dix-huit années de mariage il n’y a pas de souper chaud sur la table, il demandera si elle est malade, sur le même ton que l’on parle de la pluie et du beau temps. Si au moins l’homme aurait pu dire, une seule fois, qu’il en a assez de la manufacture ! Rien ! Il est le « Tic » de l’horloge et elle, le « Tac. »

    La vue de la cuisine l’incite à fermer les yeux. Inutile sortie sur la galerie arrière : le même hangar, la même corde à linge, les mêmes sons. L’habitude, si profonde, de tout, de mille fois tout. La femme ressent alors un élancement dans son cou, rentre et se presse vers la chambre de bain pour appliquer une serviette humide sur sa nuque. L’opération terminée, elle se regarde dans la glace, horrifiée, pensant sans cesse : « Quarante ans… Quarante ans… » Elle demeure immobile, alors que tout son être explose dans chaque direction.

    « Je ne suis rien, pas même les rêves de ma jeunesse, dont je ne me souviens plus. Je suis la machine à entretenir l’autre, un moins que rien. Petit employé sans envergure, ne chialant même pas contre son patron, ne pleurnichant point pour toucher une augmentation de salaire. Il n’a pas d’opinion, de vocabulaire, de connaissances de base dans quoi que ce soit. Aucune délicatesse et compréhension des femmes. Je pense que lors de nos fréquentations, il était déjà ainsi, mais je fermais les yeux à cause de la nécessité imposée à toutes les filles : se marier. Point de salut sans époux. Quand je pense que je n’ai même pas pu bercer un enfant parce qu’il… Rien ! »

    La serviette de nouveau trempée, la pauvre la passe dans son visage et quand elle se regarde encore dans le miroir, elle a l’impression que le tissu a effacé ses yeux, son nez, sa bouche, ne demeurant qu’un vide muni d’un menton. « Quarante ans… Quand j’y pense ! Il n’a pas compris. Personne ne le pourrait. Je suis certaine qu’il y en a une armée comme moi, cachées dans des logements à deux sous, errant de la cuisine au salon, puis à la chambre à coucher, faisant semblant d’être heureuses avec la présence d’un chat ou d’un canari en cage. Femmes sans visages… » Elle retourne à la cuisine, où, chancelante, elle ferme les yeux, avant de se précipiter vers la chambre.

    Tout au fond de la penderie, il y a une petite valise que sa tante lui avait offerte en cadeau de mariage. Malgré ses presque vingt ans, l’objet paraît neuf. Il n’a servi qu’une seule fois. Depuis, il n’y a eu aucune sortie nécessitant d’apporter des vêtements. Ses parents : au sud de la ville. Ceux du mari : au nord. Pour sa part, le chemin de fer se déplace d’est en ouest. Avec détermination, elle ouvre la valise, jette des bas, une jupe, une blouse, un gilet, puis arrête en pensant qu’elle n’a rien d’autre que du linge à y installer. Pas d’album de photographies, de livres, pas d’objets précieux à son cœur, de carnet intime. « Laver ! Repasser ! Coudre ! », fait-elle à voix haute, en lançant une robe, un pantalon, des vêtements de base. Ensuite, elle se précipite dans le coin secret du mari : une boîte de cigares contenant vingt-deux dollars et des sous.

    Une note serait superflue, donnerait le signal d’alarme. Elle chiffonne le papier, sans avoir complété la première phrase. L’homme pensera avant tout que son repas n’est pas sur la table. Il croira qu’elle est partie chez sa mère, faire une course, et attendra en se tournant les pouces. Ce sera du temps de gagné pour la femme. Elle pense en premier lieu passer par la ruelle pour éviter les regards, mais, à cette heure, il y a davantage de personnes pour la remarquer derrière les maisons, les cuisines étant situées en ce point. Une élémentaire prudence : attendre l’autobus vers le nord, car l’époux a l’habitude d’arriver de son travail par le sud.

    « Coup de tête… Coup de tête… Non ! Voilà des années que je n’ose pas, que j’y pense sans me l’avouer. J’espère surtout qu’il y aura un train en direction de peu m’importe où d’ici trente ou quarante minutes. Il pensera peut-être à chercher partout, sauf à la gare. Il téléphonera à ma mère pour lui dire que le repas n’a pas été préparé. Moi, je roulerai vers l’inconnu, les reproches, les condamnations, peut-être la misère, mais avant tout, la liberté. J’irai à la campagne ! Il n’y a rien de plus sain au monde. Il faut être idiot pour quitter la campagne au profit de la ville, comme tant de gens font. »

    Dépassé le parc, elle marche trois minutes avant d’apercevoir un arrêt d’autobus. Elle dépose sa valise, regarde sa montre. Les gens passent sans la remarquer, confirmant son idée profonde qu’elle n’est rien. « Bientôt, je serai quelqu’un : celle qui a osé. Ça vaut mieux qu’un néant muni de deux jambes. » Voilà le véhicule qui approche. Il semble déborder d’usagers. La femme serre solidement la poignée de sa valise, monte, dépose l’argent dans la boîte, près du chauffeur. En se retournant, elle a l’impression que tout le monde la zyeute, qu’ils sont déjà au courant de sa fugue. Elle marche vers le fond, ne trouve aucune place, jusqu’à ce qu’une jeune femme, avec aussi une valise, se lève pour l’inviter à s’asseoir, l’assurant qu’elle va descendre au prochain arrêt. Ce mot met la femme en confiance. Elle demeure très droite sur son siège, un mince sourire sur son visage. « À moi, la délivrance ! Et tant pis pour son souper ! »

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Samedi 17 Mai 2014 à 12:08

    Et bien, voila une femme déçue par la ville ou tout simplement la vie, mais elle semble confiance, peut-être, retrouvera t-elle le bonheur à la campagne... fanfan

    2
    Samedi 17 Mai 2014 à 18:37

    Elle est avant tout déçue par le mariage.

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