• 7 : Précieux souvenir

            

    7 : Précieux souvenir

     La vieille femme regarde par la fenêtre, à la recherche d’une ombre inconnue qui lui enverrait peut-être la main. Elle décide de boire sa tasse de thé à l’extérieur, mais n’y demeure pas une minute, gênée par le froid. Le début de l’automne annonce l’hiver, souvent si difficile pour les personnes âgées. « Je dois travailler demain. Ridicule d’aller faire le ménage ailleurs alors que j’ai du mal à y arriver pour moi-même ici. À soixante-treize ans, je devrais prendre le temps de vivre. Mon mari n’était pas riche et ne m’a pas laissé de fortune. Quelle tristesse de penser à un mariage de presque cinquante ans et de ne pas avoir bercé un bébé. Je serais une grand-mère plusieurs fois et ma fille viendrait m’aider à tout nettoyer. Laver le plancher du logement du comptable pour une piastre… Un drôle d’homme. J’ai déjà vu des jouets d’enfants chez lui. C’est pourtant un célibataire et je n’ai jamais noté de petits en visite. »

             La femme dépose sa tasse et retourne à la fenêtre. Un jeune garçon passe. Elle le salue mais il ne semble pas l’avoir vu. « Quatorze ans et dehors au début de la nuit… Au fond, ça ne me regarde pas et… Oh ! il m’envoie la main. C’est gentil. Bonne nuit et demeure sage. » Souriante, elle retrouve sa tasse et avale une courte gorgée, pense à tous ces enfants qu’elle n’a jamais portés. « Pas de ta faute, ni de la mienne. Le bon Dieu avait décidé ainsi », soupire-t-elle à la photographie de son défunt. « On a été heureux, tu sais. T’as été un bon mari. On savait s’amuser. Tu te souviens de notre rencontre ? Et comment, que tu t’en rappelles ! »

             Le cadre replacé, la vieille avance à petits pas vers un placard et sort précieusement un album, débordant de photographies jaunies, de découpures de presse. Elle extirpe ce grand portrait d’elle-même alors qu’elle était âgée de dix-huit ans, portant un immense chapeau, une longue robe et un épouvantable corset, sans oublier les fleurs qu’elle tenait précieusement. La vieille femme se souvient de leur odeur, de ces instants chez le photographe, où il faisait très chaud.

             « À la fin du spectacle, tu t’es avancé timidement, t’adressant à moi en anglais, comme si une canadienne française ne pouvait chanter sur une scène de théâtre. En réalité, c’était surtout des américains et des anglais de l’Ontario, ces gens du vaudeville. J’aimais tant chanter ! Paraître belle face aux lampes de la scène, entendre les applaudissements. Je t’avais trouvé très poli et bien vêtu. Tu dis ? Tu veux que je chante pour toi ? Pas trop fort, à cause des voisins. Attends, je vais trouver ma partition. »

             Elle approche de l’étagère et sort pour une millième fois, sinon plus, ces feuilles de musique aux coins craquelés. La vieille femme hésite entre plusieurs ritournelles, se laisse bercer par les jolies illustrations ornant chaque chanson. Elle perd un peu son sourire en pensant qu’elle n’a pas joué de piano depuis si longtemps. Elle se ravive en mettant la main sur une pièce particulière. La femme chantonne avec justesse, remplie de joie nostalgique. « J’avais alors une très belle voix de soprano. La vieillesse nous enlève tant de beauté dans tous les domaines. Quand je me lève, chaque matin, et que je fais ma toilette, je me dis que ce n’est pas moi, cette sorcière, dans le miroir. La vieillesse est un masque hideux qui cache la beauté de la jeunesse éternelle qui habite le cœur des braves gens. J’ai toujours ces jolis yeux qui tu avais tant aimé, mon bon mari. Je devrais casser ce miroir qui grimace à mon âme chaque matin. Quand j’y songe… Les jolis chapeaux, les robes en dentelle, le public ravi par mes chansons, et me voilà à faire des ménages à gauche et à droite pour survivre… Une artiste le demeure toute sa vie. Attends ! Je vais te montrer la photographie de notre mariage. Tu avais l’air si enjoué, mais on jurerait que j’étais morte de peur. C’était pourtant le plus beau jour de ma vie. Je vais aller la chercher… »

             Les pages tournent une à la fois. La vieille dame ricane en pointant du doigt chaque image, comme si c’était la première fois qu’elle les voyait. Le bonheur des souvenirs berce avec tendresse tout son être. Personne ne l’a photographiée depuis le décès de son mari et elle croit qu’il y aurait alors un vide, une femme invisible et que les gens ne verraient que le décor. Les photographies existent pour rendre immortelle la jeunesse.

             Dans le quartier, chacun l’apprécie, lui parlant gentiment. Sachant qu’elle vit très modestement, la plupart des commerçants situés près des écoles lui font souvent un prix amical, sans qu’elle ne s’en rende compte. Ils parlent d’elle en relation avec son mari et tous ignorent qu’il y a longtemps, si longtemps, elle chantait dans les salles de vaudeville, aussi merveilleusement vêtue qu’une vedette de France. Les enfants sonnent à sa porte pour faire ses courses, n’ignorant pas qu’elle a toujours un plat de friandises à portée de la main. 

             « Je dois me mettre au lit. Je ne m’endors pas, pourtant. La nuit est le seul moment où je peux te parler, mon bon mari. Tout semble si calme, à ce moment de la journée, qui est la naissance de tous les jours. La nuit me berce doucement et voilà ce dont j’ai besoin, à mon âge. Demain, je vais faire un peu de ménage chez le comptable. Cela me garde active. J’ai si peur de devenir impotente. Les autres ont des enfants, des petits-enfants pour prendre soin d’elles. Moi qui n’ai pas bercé de poupon… Qu’est-ce que je deviendrais, si je ne pouvais plus me préparer à manger, me laver, faire mes courses ? Tu dis ? Chanter encore pour toi avant que je ne me couche ? Bien sûr. »

             Elle se lève, s’installe devant la fenêtre, comme si son salon devenait une scène et que la foule était réunie à l’extérieur. Sa chanson ne franchit pas le premier couplet quand elle voit de nouveau ce jeune adolescent se promener sur le trottoir. Peut-être est-il contrarié. Elle l’aiderait bien, mais le fantôme du mari réclame que la mélodie soit complétée. La dernière note soupirée, elle sourit, remercie, puis marche vers la salle de bains.

             Face au miroir, elle laisse tomber ses longs cheveux gris, jadis blonds comme la plus somptueuse récolte de blés. Elle ferme les yeux pour mieux murmurer « Je t’aime, mon bon mari. » Elle les ouvre et, le temps d’un soupir de seconde, la glace reflète la belle chanteuse d’autrefois. Heureuse, elle peut se mettre au lit et dormir telle une reine.  

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Vendredi 20 Juin 2014 à 21:20

    Très jolie cett demoiselle sur la photo, et oui les beaux cheveux blonds deviennent gris... fanfan

    2
    Vendredi 20 Juin 2014 à 21:50

    Merci.

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