• 69 : La cuisinière

     

    69 : La cuisinière

     

    La vieille dame essuie ses mains avec soin sur son tablier fleuri et regarde avec un œil d’experte la lame de son couteau, alors que l’oignon attend son sort qui ne sera pas du tout violent. « Ça ne m’a jamais fait pleurer, les oignons. Ça ne fait brailler que les excitées qui se précipitent dessus comme un assassin décidé à anéantir sa victime. Les oignons représentent la sensibilité du monde des légumes. Quand je pense à tout ce que maman faisait avec des oignons ! Soigner les maux de tête de papa, par exemple. »

    Fines tranches ! Pas une plus épaisse que l’autre. À l’aide de pinces, la femme en prend une, qu’elle dépose avec gentillesse dans le bouillon. Elle flottera trois minutes, pas une de plus. La dame met en fonction l’appareil le plus rare que l’on puisse imaginer dans une cuisine : un chronomètre. Elle regarde le bouillon avec amour. Il mijote depuis le milieu de l’après-midi et son contenu a été préparé amoureusement au cours de la matinée.

    Les autres tranches d’oignons rehausseront délicatement le goût de la salade. L’experte les dépose à des endroits stratégiques. L’odeur forte ne doit pas se superposer à un légume au goût prononcé, comme les radis, découpés en fleurs. Sur la laitue, à gauche et à droite, ce sera parfait. Coup d’œil au chronomètre : il reste cinquante secondes. Temps d’une pause ? La femme regarde avec tendresse ce décor pourtant vu des milliers de fois : la grande peinture d’un pot de fruits, les jarres en forme de citrouilles et de pommes,  des photographies d’œuvres gastronomiques et, avant tout, la photo de sa mère. La veille aime souvent lui parler, tout en cuisinant, comme si elle était toujours une fillette apprenant la science du couteau et de la cuiller.  

    « Mon mari devrait être de retour de sa marche dans dix minutes. On disait jadis que les femmes pouvaient conquérir un homme grâce à leur cuisine. J’ai pris le mien grâce à cet hameçon ! J’étais la meilleure cuisinière du canton et beaucoup de jeunes hommes rêvaient de se marier avec moi en pensant qu’ils mangeraient comme des rois toute leur vie. Se nourrir comme il faut, c’est un gage de bonheur matrimonial. Cinquante-sept années de mariage pour moi et pas un seul drame dans notre maison. »

    Rieuse, elle se souvient de son premier repas de femme mariée : un pain de viande assaisonné de sauce tomate. Il en parle encore ! À ce moment-là, le jeune époux avait râlé de bonheur, s’était approché et avait embrassé les mains de la belle en disant qu’elle était une femme idéale. « Qu’est-ce qu’une fille pouvait faire d’autre, dans ce temps-là ? Aujourd’hui, elles veulent devenir secrétaires et travailler après leur mariage. Jadis, c’était le mariage et rien d’autre. Alors, il fallait se préparer comme il faut. Je te remercie encore et encore, maman, pour tous tes bons conseils, sachant qu’ils venaient de grand-mère. Qui sait si elle n’avait pas appris de sa propre mère ? Tiens… j’y pense… Nous n’en avons jamais parlé… »

    Le temps de l’oignon assigné au bouillon est terminé. La vieille le retire, le remercie. Soudain, un doute l’assaille : elle aurait dû préparer son pain. L’odeur alors présente dans la maison se fait sentir chez les voisins, dans la rue et tout le monde regarde avec bonheur vers ce second étage. Elle serre les lèvres en prenant le pain tranché acheté chez la patronne. « Ça, c’est du pain fabriqué en usine. Ce n’est pas de la vraie nourriture. Enfin… Pour les rôties du matin, ça peut aller… »

    Elle s’assure que les pommes de terre ne sont pas trop molles. Le cas échéant, elles perdent leur saveur, leur valeur nutritive. « Rien de plus capricieux qu’une patate. Même après toutes ces années, j’ai du mal à les comprendre. Elles ne cuisent pas de la même façon que les carottes ou les navets et s’accommodent mal du voisinage de certains bouillons. Quand je pense que des femmes jettent tous les légumes dans un chaudron, mettent le feu haut et vont lire une revue au salon pendant vingt minutes, sans brasser, sans vérifier. Je suis certaine qu’elles doivent vivre des mariages malheureux. Les légumes ne sont alors pas cuits au même point. Ça cause des indigestions et rend des maris de mauvaise humeur. Maintenant, je vais jeter un dernier coup d’œil au plat de salade. » Garde à vous ! Voilà le général qui approche! La laitue se redresse, faisant ombrage aux céleris, tout autant disciplinés. Si elle décèle une faute, ce sera la poubelle comme destin. « Très bien, les enfants. Maintenant, au tour de la viande ! »

    La dame se vante d’avoir épuisé une douzaine de bouchers à cause de ses exigences précises. Cependant, le jeune engagé par l’épicerie située de l’autre côté de la rue l’enchante au plus haut point. « À peine vingt-six ans et on dirait qu’il a passé quatre vies dans la viande. Il me comprend ! Quel beau jambon ! Le bon Dieu me le pardonnera, mais je ne me gênerai pas : du jambon divin ! Au fait, je suis certaine qu’il me pardonne, car saint Pierre tape du pied et regarde sa montre en m’attendant. Quand je me présenterai devant sa noble barbe blanche, il m’indiquera le chemin de la cuisine. Nous allons nous régaler au paradis pour toute l’éternité. Viens me voir, gentil jambon ! »

    Couper les tranches ? Un Art ! Le couronnement d’une vie entière. La femme a su s’adapter à la réalité de son mari, nouvel octogénaire, aux gencives plus sensibles que jadis. « On ne coupe pas un jambon de la même façon pour un homme de trente ans. Toutes les bonnes épouses devraient le savoir. Il en existe qui n’y pensent même pas. Une vraie honte pour la gent féminine ! »

    Le liquide idéal pour accompagner le festin ? Du lait. Malheureusement, il n’y a pas de vache à sa disposition et le laitier semble perdre patience en écoutant ses exigences, répétant qu’il est livreur et non fabriquant. Jus de légumes ? Son jus de légumes ! Pas celui des compagnies qui vantent leur produit à pleines pages de revues au lieu de l’améliorer !

    La vieille regarde l’horloge. Le mari aura-t-il un retard ? Voilà qui n’est pas dans ses habitudes. Inquiète, elle sort sur le balcon pour enquêter. Elle aperçoit la voisine, assise à même le sol. « Pourquoi n’est-elle pas à la cuisine, à cette heure ? Pourquoi elle… le voilà! Il m’a vue ! » Elle envoie la main, telle une jeune mariée, alors qu’il sourit, presse le pas, crie que ça sent très bon. Elle rougit, flattée, car elle vient de toucher le salaire de sa vie entière. 

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Dimanche 18 Mai 2014 à 20:40

    Une parfaite maitresse de maison! fanfan

    2
    Dimanche 18 Mai 2014 à 22:48

    C'était appétissant à écrire !

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