• 67 : Futur papa

     

    67 : Futur papa

     

    Satisfait de son travail réussi, le jeune homme descend le long de la haute échelle, l’ayant mené vers les dangers de la fée électrique. Les curieux, tout en bas, se dispersent parce que le spectacle se termine, mais quand l’électricien arrive sur le plancher des vaches, il tend les bras comme un comédien sur une scène et, très souriant, annonce : « Je vais devenir père ! Oui, braves gens : moi, papa ! » Des claps se font entendre, alors qu’il salue. L’échelle est repliée et placée à l’arrière du camion de la compagnie d’électricité. Ne restent que six maisons à visiter pour indiquer que le courant a été rétabli, même si tout le monde le sait sans doute déjà. Cette formalité accomplie, il retrouve son camion, regarde sa montre. 

    « Quatre heures et vingt… Trop tard pour la prochaine tâche. Ça ne me semble pas trop grave. C’est surtout le bon moment pour établir mon bilan de ce jour et d’aller porter ça au patron, de ranger comme il faut le véhicule et mes outils. Une autre journée qui se termine ! Il est drôle, le patron ! Ce midi, il m’a donné un cigare parce que je lui avais annoncé la grande nouvelle le matin même. Je vais le fumer dans la cour ce soir. Pas devant ma tendre belle, afin de ne pas l’incommoder, dans l’état où elle se trouve. Elle sera maintenant fragile et j’en prendrai soin à tous les instants. »

    Quatre travaux pour la journée. La moyenne. Le jeune homme ne fait pas encore partie des missions importantes. Pour des cas graves, il vaut mieux avoir recours à des électriciens aguerris. « Je suis encore au bas de l’échelle, même si je passe mes journées tout en haut. » Voilà cinq années qu’il travaille pour la compagnie, après avoir reçu son diplôme d’une école spécialisée. Emploi important, économies et mariage dix mois plus tard, après des fréquentations de quatre années. Cheminement normal, sauf qu’il s’est montré très inquiet de ne pas la voir en attente après tant d’assiduité à son devoir d’époux. Le bon Dieu a écouté leurs prières communes et hier, en guise de dessert, elle lui a appris que leur vœu allait devenir réalité.

    Le jeune homme arrête d’écrire, sourit béatement en se remémorant la scène. Un cinéaste aurait dû être prévenu afin de croquer le tout. Succès mondial assuré ! Ravi en pensant à ce souvenir, il décide de déballer le cigare tout de suite. D’ici le moment de la naissance, il aura raconté à tant de gens sa joie d’être papa qu’il pourra remplir une boîte complète. Il sursaute, pensant qu’il vaut mieux se remettre au travail.

    « Cette pièce commence à être usée. Il faudrait la remplacer, sinon, ça va encore briser dans six mois. Je vais écrire tout ça dans la section  Divers. Je ne manquerai pas non plus de le dire au patron qui… Il me fait rire, le patron. Il a quatre ventres, deux mentons et six cheveux sur la tête. On dirait deux hommes en un seul. Un bon gars, mais si surprenant à regarder. Quand je pense qu’il a déjà été bébé… Il a sûrement aujourd’hui la même coiffure qu’au moment de sa naissance. Ses parents devaient chanter sur tous les tons que leur nouveau-né était le plus beau d’entre tous, ne s’imaginant sûrement pas que cinquante ans plus tard… Au fond, les bébés ne ressemblent pas à des êtres humains. C’est une catégorie à part. En grandissant, ils se déforment et prennent peu à peu des caractéristiques de leur physique adulte et… Mais qu’est-ce que je viens d’écrire là ? Le bébé est brisé et il faudrait le remplacer ? Où est ma gomme à effacer ? Perdue ? »

    Après une brève recherche vaine, le jeune homme se souvient qu’il y a un 5-10-15 de l’autre côté de la rue. Course rapide ! Il sort avec un petit sac contenant la gomme, mais aussi un chien de peluche à dix sous. De retour dans son véhicule, il regarde le jouet, lui sourit et le fait bouger devant ses yeux. « Qu’il est beau, le petit bébé à son papa ! Qu’il est joli, le petit à sa maman ! C’est à qui, ce beau wouf wouf ? C’est au bébé à son papa et à sa maman ! Regarde le joli chien ! »

    Il donne un baiser à la peluche, avant de la remettre dans le sac et piger la gomme à effacer, afin de réparer son erreur. Le voilà en train de réfléchir à ce qu’il écrira sur la seconde feuille quand distrait par une femme passant sur le trottoir, poussant un landau. Tout de suite, cette grande blonde prend la forme de sa petite brunette d’amour et il s’imagine, l’an prochain, marchant fièrement en sa compagnie, attirant l’attention des vieilles, se penchant pour sourire au bébé.

    « Je vais le bercer, lui chanter des comptines, lui raconter des fables, le nourrir, le nettoyer. Je serai là quand il dira papa pour la première fois. Je le consolerai quand il se sera cassé le menton en tentant de marcher. Il sera mon gars et je lui enseignerai comment se servir d’un outil. Je lancerai une balle en sa compagnie. Si le bébé est une fille, elle sera une princesse courtisée par un amoureux fou dès son deuxième anniversaire de naissance : moi ! Ma princesse! Mon petit roi ! Le sang de mon sang ! Merveille entre tous les trésors ! Mon apothéose et… oui, bon : remplir le formulaire… »

    Formalité de nouveau interrompue par un rêve éveillé et un cœur qui bat trop fort. Le chien de retour entre ses mains, il imagine la surprise de son épouse quand elle le verra. « Très important, le premier jouet d’un enfant ! Ce n’est qu’un chien de peluche de seconde zone, mais je suis certain qu’elle sera touchée. » L’électricien pense alors à la chambre du bébé à préparer au cours des mois prochains. Rose ou bleu ? Toujours cette grande question ! Dès la première année de son mariage, il avait acheté un petit bureau, entreposé chez ses parents. Ce meuble avait nettement laissé deviner ses intentions à la nouvelle épouse. Elle pensait d’ailleurs la même chose. « Cette fin de semaine, nous irons acheter un berceau. Je ne chercherai pas d’aubaines : je vais choisir le plus solide, le plus coûteux. »

    Les pensées sont interrompues par les pleurs d’un jeune garçon passant sur le trottoir. L’électricien, ému,  pense aussitôt à son futur enfant, revenant de l’école où il a fait face à une épreuve. « Je le consolerai. Je serai à son écoute pour régler son problème. Pauvre garçon, il semble avoir beaucoup de peine. Je vais sortir pour le… Hé ! Mais il me tire la langue ! Il me fait une grimace.! Petit mal élevé ! Bandit ! Ah ! ces enfants, de nos jours ! » 

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Dimanche 18 Mai 2014 à 21:18

    Ah j'ai reconnu la photo que tu as mise! j'aime beaucoup la description de son patron...

    Oui il fera sans aucun doute un bon père, c'est déja un bon mari avec beaucoup de prévoyance pour sa femme. fanfan

    2
    Dimanche 18 Mai 2014 à 22:52

    Je pense que le sentiment de joie paternelle n'est pas souvent exprimé, dans les romans.

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