• 65 : Le défi de la bicyclette

     

    65 : Le défi de la bicyclette

     

    Le goût de pleurer à n’en plus finir tenaille l’enfant avec la même fureur que son obstination. Son frère de huit ans lui a dit, il y a deux jours, que seuls les bébés utilisaient des tricycles et que les vrais gars avaient recours aux bicyclettes. Pire que tout : ses parents lui ont répondu par des synonymes. Le père juge qu’il est encore trop petit pour la bicyclette et sa mère a proposé d’attendre l’été prochain.

    L’enfant a décidé de devenir un vrai gars tout de suite. Voilà deux journées que les échecs se répètent sans cesse en tentant d’atteindre le siège, le guidon, le pédalier, enfin, à vaincre quoi que ce soit sur ce monstre à deux roues. Hier, il a profondément fendu son pantalon, rendant sa maman furieuse. Le voilà dans l’entrée menant à la cour, loin du regard maternel. Au bris du vêtement s’ajoutent des éraflures aux bras, aux genoux, sur les jambes. Il faut souffrir pour être un gars.

    « C’est trop haut ! Ou je suis trop petit… Et puis, c’est une mauvaise invention ! Tout le monde devrait se déplacer en tricycle, même les vieux. Il y aurait moins d’accidents. Si je tombe encore trois fois, je vais devenir un infirme. Je dois réussir ! Je vais leur montrer, à mon frère, à papa et à maman ! Cette fois, ce sera la bonne ! » pense-t-il avec assurance, tout en crachant dans le creux de ses mains. De nouveau sur le plancher des vaches, il se sent étourdi, quand, soudain, une idée lumineuse le fait sursauter.

    Un escabeau ! Celui de la remise de son père. Pourquoi ne pas y avoir songé avant ? Le vélo contre le mur, le garçon dépose l’objet vis-à-vis le siège, comme un chemin royal menant vers son triomphe et la fin de ses soucis. Une marche, deux marches, trois, quatre : hop ! « Très facile ! Un enfant serait capable ! » Il atteint les poignées, mais quand il se penche vers le monstre pour se mettre à pédaler… Une autre fois ! La douzième ? Que lui importe : il ne sait pas compter.

    Il s’assure rapidement que sa culotte n’est pas déchirée. Il devine que ses genoux, déjà dans un triste état, prendront la couleur bleue de l’enfer. Fâché, il se lève et donne un coup de pied dans le vide, mais en direction de la bécane. De plus, il insulte l’escabeau. Ça fait tant de bien, se défouler ! Qu’à cela ne tienne : le garçon recommence tout de suite. Réussite ! Le voilà sur le siège et, d’un coup de pied, le champion fait voler l’escabeau. Il réalise alors que sa chaussure droite est détachée. Ce coup d’œil le fait pencher vers le bas et…

    « Je vais me fâcher, bon ! Je vais dire un gros mot : Tabarnouche ! » Après une profonde réflexion de cinq secondes, l’enfant décide de tenter une approche différente, qui a pourtant échouée ce matin et hier après-midi : coucher la bicyclette, la remonter en même temps qu’il s’assoit, tout en déposant ses pieds sur les pédales. C’est ainsi qu’il avait fendu sa culotte. Pas cette fois : gloire ! Très courte… Le manque d’équilibre le fait basculer de l’autre côté, à trois pouces du mur de brique.

    « Mon frère saute sur le siège et pédale immédiatement. Tous les vrais gars font ça. J’attends trop longtemps. Tenir le guidon droit ! Ça aussi, c’est une technique des vrais. Cette fois, je vais gagner, mais je dois me préparer comme il faut. » Bis : boum ! Re-bis : bang ! Troisième essai et… il pédale ! Sur une distance d’environ dix pieds. Si fier de ce pas de géant, il laisse le guidon pour s’applaudir et, conséquence…

    « Un pas vers le succès. C’était amusant ! Je me suis presque cru un vrai gars. Première règle de tout bon cycliste : ne pas s’applaudir. Je sens que je suis dans la bonne direction et que ce soir, je vais pédaler dans toutes les ruelles du quartier, comme un vrai de vrai, applaudi par les grands qui vont à l’école. Je vais rire des bébés avec leurs tricycles. » L’essai suivant ressemble au précédent, sauf qu’il a oublié un détail : comment tourner ? Dans la poussière, p’tit gars ! « Ouille… Là, je me suis vraiment fait mal… Je vais avoir un bleu de genou sur mes fesses. Tourner… Tourner… Comment tourner ? Comment réussit-il, mon frère ? »

    Malgré sa souffrance, il se lance avec confiance vers le vélo, mais rate le siège. Régression ! Le voilà redevenu débutant. Il vaut mieux étudier la question. Comment pédaler, serrer les poignées, garder son équilibre et regarder droit devant soi, en même temps ? Trop de responsabilités ! Voilà l’enfant ayant fermement le goût de pleurer. Il bouge le guidon doucement et a l’impression que cette mécanique éclate de rire en le regardant. Il se gratte le cuir chevelu et récapitule les étapes, tout en récitant une rapide prière au nom du petit Jésus, certain que le fils de Dieu possède une vraie bicyclette de nuages, dans le Ciel.

    Essai suivant. Très calmement, il réalise que tout est en place pour un triomphe. Han ! Roule ! Douze secondes, car à la première tentative de tourner… Fracas et terreur, avec la bicyclette couchée par-dessus lui. « Ouch ! Mon coude… Je n’en peux plus ! Je suis fatigué de me faire mal tout le temps ! Maman va se rendre compte de tout ça et ne me donnera pas de crème glacée. Où est mon tricycle ? Dans la cour ! Mon si beau tricycle, me voici ! Tant pis : je ne serai pas un vrai gars. »

    Le jouet répond à toutes ses demandes. Il peut même freiner comme s’il conduisait un bolide. Soudain, l’enfant pense qu’il n’a pas songé à l’art de freiner sur une bicyclette. Ça lui aurait pris dix autres chutes ? Non, merci ! Vive le trois roues, objet civilisé entre tous. Le voilà pédalant à toute vitesse, en imitant le bruit d’une automobile. Joie ! Il laisse même les poignées, pour saluer sa mère, qui lui sourit, satisfaite de penser que son gamin s’est enfin décidé à se montrer raisonnable. Vroom ! Vroom ! Pleine vitesse dans l’entrée, jusqu’au bord du trottoir, où il voit des grands qui reviennent de l’école.

    Soudain, horrifié, il aperçoit une… une fille sur une bicyclette ! Et elle tient le guidon d’une seule main ! « C’est niaiseux, ça, des filles ! De quoi ai-je l’air sur un tricycle, alors que cette fille pédale sur un vélo de vrai gars ? Ça n’a pas de sens ! » Motivation ultime : cette fois, il va réussir. Maintenant ou jamais! Siège, guidon, pédaler tout de suite. Sans problème, sauf qu’en approchant de l’entrée, il se rappelle qu’il n’a pas pensé à apprendre à freiner. Sur le trottoir, face à ses yeux, passent des gars à bicyclette, pendant que lui, encore dans la poussière, pleure comme un véritable petit garçon de quatre ans.

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Mardi 20 Mai 2014 à 14:07

    ça me rappelle beaucoup de souvenirs ce petit garçon avec un tricycle qui envie tous ceux avec une vraie bicyclette, d'un coup je me suis revue des années en arrière, j'ai beaucoup aimé le personnage de ce petit garçon, merci Mario, fanfan

    2
    Mardi 20 Mai 2014 à 17:57

    Bienvenue. C'était un grand défi, de passer de trois à deux roiues.

    3
    fanfan76
    Mardi 20 Mai 2014 à 20:20

    Oui Mario, c'est tellement un grand défi que je n'y suis jamais arrivée... (sourire) fanfan

    4
    Mardi 20 Mai 2014 à 22:50

    Oh ! Au fait, le petit garçon de la photo, c'est moi.

    5
    fanfan76
    Mercredi 21 Mai 2014 à 14:59

    très bien Mario, merci, fanfan

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