• 64 : Emploi pénible

     

    64 : Emploi pénible

     

    La femme porte davantage son regard vers l’horloge pendue au mur que vers sa machine à coudre. La patronne donne trois coups vifs sur le bois de la table de l’appareil pour remettre son employée à l’ordre et lui apporter un panier avec une autre tâche. « Coudre un bouton à une culotte ! Comme si je n’avais que ça à faire ! » se plaint-elle, en soupirant.

    « À peine trois heures et demie. Vite, que cinq heures arrive ! Je suis fatiguée ! Qu’est-ce que je fais ici ? Pendant ce temps, monsieur, sous prétexte de chômage, se prélasse à la maison et se vante, dès mon retour, d’avoir pelé des patates et passé le balai dans les pièces. Le monde à l’envers ! C’est lui qui devrait travailler, pendant que je préparerais à manger. Je ne me suis pas mariée pour me retrouver sur le marché de l’emploi. »

    Le local, trop petit, vibre au son des machines. Au fond, des femmes plus âgées sont assises près de la porte et bénéficient d’un peu d’air, s’adonnant aux tâches légères. « Ce sont elles qui auraient dû hériter de ce stupide bouton ! » L’ambiance de l’atelier se veut agréable, du moins la responsable s’en vante-t-elle. Les employées n’ont pas le droit de parler à leurs consœurs et deux pauses, de cinq minutes chacune, sont permises au cours de la journée. Voilà six mois, il y avait un appareil de radio qui se faisait entendre, mais la supérieure l’a retiré, constatant que cela distrayait trop les femmes, les empêchait de se concentrer à leurs missions.

    « Machine infernale ! Brisée ! Si on l’avait donnée à ma grand-mère, au cours de sa jeunesse, elle aurait éclaté de rire. Au prix que nous sommes payées, il doit bien y avoir un bon profit pour renouveler l’équipement. Quand je pense que pendant longtemps, je passais face à cet atelier en me disant que les femmes qui travaillaient là-dedans avaient de la chance, que c’était moins pire que les usines des anglais. Leurre ! Je suis une femme à la maison, très fière de ce fait ! Je prépare à manger, je fais le ménage et m’occupe du budget. Je ne peux pas croire que je vais passer une autre saison ici parce que mon si cher époux est incapable de se trouver un poste, même s’il a vingt ans d’expérience comme plombier. Ça fait six mois que je pourris entre ces murs parce qu’il nous faut un salaire à la maison. S’il buvait moins, il se trouverait de l’ouvrage ! »

    Hors les vieilles, la majorité des employées sont des adolescentes à peine sorties de l’école et qui sont prêtes à tout pour toucher une paie, même si elle est inférieure à ce qu’elles auraient dans une manufacture ou un commerce. Il y a aussi une femme qui, dit-on, était enfermée dans un asile de folles et qui travaille tout près de l’impatiente.

    Ayant terminé sa tâche, l’insatisfaite plie les trois chemises, les dépose dans le panier et prend tout son temps pour le porter au comptoir de réception. La patronne téléphonera le client immédiatement. De retour devant sa machine, elle soupire de nouveau, après avoir regardé furtivement l’horloge. La pauvre a l’impression que le temps recule. Qu’est-ce qu’il y a dans le panier suivant ? Une culotte d’enfant très fendue. « Il devait déborder d’énergie, ce petit gars, pour déchirer autant son pantalon. N’a-t-il pas une mère pour s’occuper de ça ? Enfin… Ce n’est pas de mes affaires… »

    La folle sourit un peu en voyant la femme tenir le vêtement du bout des doigts. Ce matin, l’infortunée a raconté aux autres qu’elle s’est perdue dans le quartier après avoir passé la soirée au cinéma. Les jeunes se moquent d’elle en douce. « Cette femme fait pitié, mais n’est pas méchante. Elle me paraît contente de travailler. Un jour, je l’inviterai à venir prendre un café à la maison. Ce pantalon me rappelle mon plus grand. Il avait cette taille, à cinq ans. Il en remuait tout un coup, mais s’est calmé dès la jeunesse atteinte. C’était le bon temps, être jeune mère. Heureusement qu’il me reste une fille de dix ans. Quand je pense que les trois autres pourraient me faire grand-mère dans quelques années… J’ai de bons enfants. Ils prennent exemple sur moi, et non sur ce plombier qui préfère la bière à la vie familiale. »

    Un autre coup d’œil et l’horloge lui indique cinq heures, avant que les deux aiguilles tournent follement sur elles-mêmes, comme dans un éclat de rire, avant de reprendre sagement leur place et cracher la triste vérité : trois heures quarante minutes. La femme décide de prendre son temps, malgré les incessantes tournées d’inspection de la patronne, qui jamais ne dit un mot, mais pose des gestes agaçants avec son menton, ses doigts et le bout de ses chaussures. Il n’y a pas longtemps, la femme a congédié trois adolescentes, parce qu’elles ne travaillaient pas assez rapidement. « Peut-être que si je me faisais mettre à la porte, il se bougerait le derrière, le plombier ! »

    Elle se concentre sur la culotte d’enfant, réalisant que l’achat d’un autre vêtement aurait été plus sage, se demandant encore comment diable ce gamin a pu le fendre d’une façon aussi spectaculaire. « ‘Fait chaud, ici. J’ai passé mon été à suer et voilà que l’été décide de revenir, alors que j’espérais tant du mois de septembre. L’été, c’est fait pour les gens qui ne travaillent pas. D’ici un mois, je vais voir déferler à ma machine les manteaux d’hiver, les foulards, les tuques, les mitaines. Ça va me rafraîchir. À ce moment-là, mon mari aura peut-être enfin trouvé quelque chose. Il m’a promis de faire un effort. Ses promesses, je les ai entendues cent fois en vingt ans de mariage. Je pense que je devrais mettre un frein à l’affection tant qu’il n’aura pas d’emploi. »

    Revoilà la patronne et son air d’outre-tombe. « Un de ces jours, je vais tendre involontairement le pied et paf ! Je deviendrais l’héroïne de toutes ces petites imbéciles. » Le bourdonnement des machines paraît encore plus lourd quand elle est là. Jamais la femme ne félicite ; toujours, elle reproche. « C’est une vielle fille. Toutes des frustrées ! » Elle regarde le progrès de la culotte et, pour une rare fois, ânonne quelques mots, à l’effet que c’est le vêtement de l’enfant de la troisième voisine.

    « Quel effort ! Ça a dû lui faire mal aux lèvres, la pauvre. La troisième maison ? Je le connais, ce petit bonhomme. Il roule rapidement sur son tricycle. Il est mignon ! Bizarre de penser que les vêtements ont une histoire. Quand je le verrai, je lui demanderai comment il a pu faire ce coup, s’il est content de la réparation. Il me remerciera. Ça me donnera l’impression de ne pas travailler pour rien. »

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Mercredi 21 Mai 2014 à 15:02

    J'espère que son mari va retrouver du travail car le sien semble bien pénible, plus le travail de la maison... fanfan

    2
    Mercredi 21 Mai 2014 à 17:48

    On ne le saura jamais...

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