• 63 : Parler seul

     

    63 : Parler seul

     

    Le chat à la fenêtre répond à l’appel de son vieux maître, versant de l’eau fraîche dans un bol. Il caresse l’animal avec amour, alors que dans ses mains attend une balle de laine ébouriffée. Le chat ne joue plus tellement, ayant dépassé treize ans d’âge, mais le vieillard le considère toujours avec l’attention d’un chaton.

    L’ami, heureux de s’être désaltéré, se nettoie le museau en mouillant le bout de ses pattes, alors que la balle rebondit anonymement tout autour de lui. « Je vais te raconter une histoire et… Non, tu veux regarder dehors. Dans ce cas, sortons ensemble. » Le chat, sur le balcon, regarde le va-et-vient des automobiles, des piétons, pendant que le vieillard est assis à même le sol pour mieux caresser sa tête. « Maintenant, je vais te flatter sous le menton. Ça te chatouille, n’est-ce pas ? »

    Personne chez les voisins et les gens du quartier ne s’étonne d’entendre sans cesse le vieil homme parler seul, sans s’en rendre compte. Il a cette étrange habitude de décrire ce qu’il s’apprête à faire. Quand un homme s’exprime tant, il ne peut exister de solitude. « Maintenant, je vais rentrer pour chercher un verre de jus d’orange. Je tourne la poignée de la porte. » Il traverse le modeste logement et sort sur la galerie arrière. « Je vais ouvrir la glacière et prendre la pinte de jus. Après, je vais retourner dans la cuisine et verser le jus dans un verre, remettre le contenant dans la glacière. Après, je vais retourner à l’avant. »

    Le chat n’a pas bougé et continue sa séance d’observation. « Le gros qui passe, c’est l’échevin du quartier. Pour être élu, ça prend de l’argent et de la graisse. Pas un mauvais homme, mais vraiment trop gros. Celle-là, c’est la responsable de l’atelier de couture. Elle marche rapidement. Elle doit s’en aller chercher un goûter au petit restaurant. Celui-là, je ne le connais pas. Maintenant, je vais boire une gorgée de jus. »

    Le chat regarde son maître, l’air satisfait d’avoir obtenu ces renseignements. « Je pense que fumer une cigarette me permettra de relaxer. Je vais ouvrir la porte pour en chercher une, dans le paquet qui est sur la table à thé du salon. » À destination, le vieux poursuit : « J’ouvre le paquet pour prendre une cigarette qui…  c’est la dernière… Je vais devoir aller acheter un autre paquet chez la patronne, mais pas tout de suite. J’allume la cigarette avec le briquet qui est près de la lampe. Voilà. Je retourne maintenant à l’extérieur. »

    Mariage tardif pour l’homme et un seul enfant pour le rendre fier : un garçon qui habite à plus de cinq cents milles de la ville. Il ne voit pas souvent son père, mais envoie une carte postale par mois. L’homme les regarde davantage qu’il ne les lit, les dépose dans une boîte à chaussures et, à l’occasion, en donne quelques unes à une vieille femme habitant un peu au nord. Son grand chagrin dans la vie : ne pas être devenu grand-père, rôle merveilleux pour tous ceux de son âge, croit-il. Voilà une douzaine d’années, l’épouse est décédée, au moment où le chat était encore enfant. Le chagriné s’est alors mis à parler au fantôme de sa femme, mais le chat et les objets de la maison sont devenus les sujets à qui il s’adresse.

    « Si tu meurs, ça va me faire de la peine. À qui vais-je parler ? Aux murs? Ils ne répondent pas. Par contre, ils écoutent, car on dit que les murs ont des oreilles. Ah ! Ah ! Elle est bonne, celle-là ! Pas de mal à parler aux murs, car ils ont des oreilles ! La comprends-tu ? Tiens ! Revoilà l’échevin. Vraiment très gros. »

    Le chat étire les pattes en bougeant un peu son derrière, avant de s’asseoir face à la porte. « Je pense que tu veux entrer. Je vais donc ouvrir. Tu vas sans doute te diriger vers ta boîte de sable. Après, on va regarder le journal, même si c’est celui de samedi dernier. Ce n’est pas trop grave, parce que tu ne sais pas ce que veut dire samedi. J’arrive. Quand je serai en dedans, je vais éteindre ma cigarette dans le cendrier qui est près de la lampe, tout comme le briquet. Ensuite, je marcherai jusqu’à la cuisine et ouvrir le journal, que je vais déposer sur la table. »

    Le chat se couche au centre du journal, si bien que le vieux n’arrive qu’à lire des brides d’articles. L’animal veut surtout attirer l’attention, ne comprenant pas pourquoi un homme peut préférer un bout de papier à sa splendeur. « Maintenant, je me lève pour chercher un verre d’eau et… Tiens… Le bouton de mon pantalon vient de tomber sur le plancher. Fâcheux. Très fâcheux. Je vais maintenant me pencher pour le ramasser et le déposer sur la table. »

    Le chat déplace le bouton avec des petits coups de patte, jusqu’à ce que l’homme prenne l’objet et le dépose dans sa poche. « C’est honteux d’avoir soixante-dix-neuf ans et de ne pas être capable de coudre un bouton. Vrai que c’est de l’ouvrage de femme et que mon épouse n’aurait jamais su clouer aussi bien que moi. Je devrais changer de pantalon, mais celui-ci me semble encore très bon. Ce serait gênant d’aller à l’atelier de couture avec un tout petit bouton. Je vais regarder si j’ai d’autres vêtements un peu brisés et que je pourrais laisser en même temps que ce pantalon et le bouton. Je vais aller voir dans ma chambre en marchant dans le couloir. »

    Le trajet ne dure pas longtemps, alors que l’homme arrête et regarde fixement le mur. « Salut, toi. Je… Non, au fond, tu as bien beau avoir des oreilles, je pense que je vais m’ennuyer si je te parle. Je vais maintenant tourner à droite pour entrer dans ma chambre et fouiller dans mes tiroirs à la recherche de quelque chose de brisé. » Tout semble malheureusement en bon ordre. Il regarde une chemise, décide de déchirer un peu la manche.

    « Maintenant, je dépose la chemise et le pantalon dans un sac, puis le bouton dans une enveloppe, et je vais porter tout ça à l’atelier de couture, à trois maisons d’ici. Pour ce faire, je devrai marcher le long du couloir, ouvrir la porte, descendre l’escalier et tourner à gauche. Après cette course, je vais marcher jusqu’à la tabagie pour acheter un nouveau paquet de cigarettes et le payer avec l’argent qu’il y a dans mon porte-monnaie. Ensuite, je reviendrai ici, remonter l’escalier, ouvrir la porte, dire au chat que je suis de retour. Après, je vais me rendre à la cuisine pour tenter de lire le journal. Maintenant, je pars. »

     

    Au début des années 1980, je travaillais pour une station de radio où la secrétaire avait l'habitude de réfléchir à haute voix, sans s'en rendre compte. Par exemple, elle pouvait dire : "Maintenant, je vais écrire la lettre à monsieur Untel et par la suite, je devrai préparer le dossier réclamé par le patron."

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Mercredi 21 Mai 2014 à 15:09

    Il décrit tout ce qu'il fait! j'aime bien la façon que tu nous dépeins ce personnage et pour le chat aussi...  Magnifique cuisinière sur la photo. fanfan

    2
    Mercredi 21 Mai 2014 à 17:51

    Contrairement à la secrétaire de la station de radio, cet homme sait qu'il parle seul. J'aime le court passage quand il s'adresse à un mur.

    3
    Fleur rose
    Vendredi 23 Mai 2014 à 04:47

    Drôle aussi ! Je crois que je me souvient... Est-ce vous qui avez écris un roman sur une jeune peintre d'autrefois qui buvais beaucoup et sembais trop aimer sa copine ?

    4
    Vendredi 23 Mai 2014 à 05:39

    Ill s'agit du roman Perles et chapelet, publié en 1999. Neuf de mes romans ont été commercialisés.

    5
    Fleur rose
    Samedi 24 Mai 2014 à 03:22

    Oui, je me souviens maintenant de ce titre !

    6
    Samedi 24 Mai 2014 à 05:48

    Merci ! Je m'en souviens aussi... Ah ! Ah !

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