• 62 : Future vedette de théâtre et de cinéma

     

    62 : Future vedette de théâtre et de cinéma

     

    Le garçon reprend sa marche, après avoir grondé son chien pour cette fugue derrière l’école de secrétariat. L’adolescent est si concentré qu’il avait même oublié la présence du fidèle, à ses côtés. « Au pas ! Tu ne me feras pas ce coup-là deux fois, sinon : une laisse, comme les autres de ta race ! Compris ? Bon ! Où en étais-je ? Ah oui ! La duchesse… »

    Tous les grands d’Hollywood ont débuté au théâtre. Maintenant que le Canada français produit des films, plus d’un jeune rêve de célébrité, à la popularité. Cependant, celui-là se dit certain que les producteurs vont favoriser les comédiens ayant fait leurs preuves sur les planches. Quelle chance d’avoir réussi avec succès une audition pour le compte de la plus importante troupe amateur de la ville !

    « Duchesse, je ne puis point partager votre carreau et… Non, pas ça. Ah oui ! C’est vrai : Duchesse, je ne puis point partager votre courroux et…  Puis point… Ça sonne laid. J’ai du mal à imaginer que les gens de la vieille France parlaient ainsi. Rien à changer, hein… Pas moi, le dramaturge. Duchesse, je ne puis point partager votre courroux et… hé ! Au pas ! Qu’est-ce que je viens de te dire, toi ? Obéis ! Tu ne vois pas que tu me déconcentres ? J’aurais dû te laisser à la maison ! Maman n’a pas compris que j’ai autre chose à faire que de promener un cabot ! »

    Quinze ans et déjà son deuxième rôle. Après la dixième pièce, le garçon en est certain, il sera remarqué par les producteurs de cinéma. Il a le physique d’un jeune premier aventurier, avec ses cheveux ondulés, ses épaules carrées, son regard franc. Le premier rôle était secondaire, mais le metteur en scène s’est montré si content qu’il lui a confié une meilleure partie pour cette nouvelle pièce. « J’eusse… J’eusse… Câline, que ça sonne mal. On dirait  Je suce. J’eusse été un fort médiocre gentilhomme de ne pas vous… vous… Hé, toi ! Tu me fais encore répéter ? Tu marches à mes côtés, comme depuis toujours ! Un autre écart et je t’achète une laisse et je ne blague pas ! L-A-I-S-S-E ! Compris ? Ne me regarde pas avec tes grands yeux tristes, ça ne m’impressionne pas ! Si je te parle fort, c’est pour ton bien. Bon… J’eusse été un fort médiocre gentilhomme de ne pas vous… vous… Bon : trou de mémoire… »

    Quelle sensation merveilleuse que le théâtre ! Sentir tant d’attention portée sur soi, les flatteries des applaudissements, la joie d’un succès lors de la première, porter un beau costume, la camaraderie intense avec les autres comédiens ! Grisant ! Même quand l’adolescent sera devenu une vedette du cinéma canadien, il n’oubliera jamais la scène. Après tout, quand un spectateur applaudit un film, l’acteur n’en entend même pas le lointain écho.

    « J’eusse été un fort médiocre gentilhomme de ne point vous… vous… gnagnagna… en des circonstances similaires. Votre père, le sieur de Montebuye… Ça, je ne comprends pas trop… Après tout, l’histoire se passe dans un château de la noblesse française et là, le père de la duchesse est un scieur. Sans doute qu’il y avait des bûcherons en France, mais beaucoup moins qu’au Canada et ils n’étaient sûrement pas nobles. J’imagine mal un noble avec sa perruque bouclée se rendant en forêt avec sa scie. Enfin ! Ça ne me regarde pas. L’auteur devait avoir ses humeurs, cette journée-là. Ils sont bizarres, les Français. Il y en a qui demeurent un peu plus loin… La femme est tout le temps enrhumée. Vraiment bizarres. Je reprends : j’eusse été un fort médiocre gentilhomme de ne pas vous gnagnagna en des circonstances séminaire. Non : similaires. Votre père, le sieur de Montebuye, a pissé sur… Mais qu’est-ce que tu fais là ? Lever la patte sur une poubelle de la municipalité ! On pisse contre les arbres, comme tous les bons chiens ! C’est malpropre, ce que tu viens de faire là ! »

    Depuis la première, le garçon a maintenant un but dans la vie : ne pas devenir le plus grand, le meilleur, l’étoile des étoiles, mais un comédien fiable, efficace. Trouver sa place au théâtre et y demeurer. Les vedettes, il le sait, répondent à des courants, des modes. Rares sont celles qui durent vingt ans, alors que les comédiens efficaces sont certains de toujours trouver des rôles, tant à la scène qu’au cinéma. Pour l’instant, il n’est qu’un gars de quinze sous-payé par une manufacture de chaussures. Si au moins il les fabriquait. Il doit se contenter de déposer des centaines de paires de souliers dans des boîtes. « Ce souvenir fera rire les lecteurs de ma future autobiographie », pense-t-il, ne pouvant s’empêcher de trop sourire.

    « Ensuite, elle me répond que je suis un… un… un… je ne me souviens plus du mot. En bon canayen, je crois qu’elle me dit que je suis un maudit cave. Je sais que ce n’est qu’un rôle, mais ça me fait de la peine quand la comédienne me dit ce mot bizarre. Elle est si belle, même si c’est une vieille de vingt ans. Après, je lui réponds : Duchesse, votre jugement est perroné. Sachez que je base mon information sur des certitudes que je puis prouver et… Est-ce que c’est perroné ou erroné ? Parfois difficile, quand c’est écrit en France. Il faudrait que je regarde dans le dictionnaire… Il faudrait aussi avoir un dictionnaire. Je crois qu’il y en a un qui traîne à la petite bibliothèque voisine des écoles. Erroné… Perroné… Aboyer… Quoi ? Qu’est-ce que t’as, encore ? Ben oui, il y a un chat à la fenêtre ! Ça peut arriver ! Si les chiens se mettent à japper chaque fois qu’ils voient un chat, que va devenir notre vie ? C’est le chat du vieux fou qui parle tout seul et…  Erroné ! Je me rappelle, maintenant. »

     Le chien insiste tant que l’adolescent doit sévir. La marche de la mémorisation reprend peu après, jusqu’au moment où l’adolescent se rend compte qu’il est face au petit restaurant, étonné d’avoir parcouru cette importante distance. Il soupire, ayant l’impression de ne pas avoir appris son texte comme il faut. « C’est de ta faute ! Tu me déconcentres, avec tes caprices. Les chiens ne comprennent rien au théâtre. Ah ! je me souviens… Elle me traite de triste sire. Ça non plus, je ne comprends pas trop… La cire ! Le scieur ! J’eusse ! Puis point ! Vraiment, les Français ne parlent pas comme les Canadiens. Et puis, mon personnage n’est pas triste, surtout pas dans la cire. Bon ! Je pense que je devrais réviser mon texte. Toi, tu marches droit jusqu’à la maison et que je ne t’entends pas japper en voyant un chat, une poubelle ou une duchesse. Hop, marche ! »  

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Mercredi 21 Mai 2014 à 15:46

    Ah ça m'a fait bien rire ce personnage, bon sur la photo effectivement il a un regard de jeune premier, mais pour faire du théatre et apprendre le texte, il faudrait déja qu'il comprenne le sens des mots! entre autre avec le mot sieur, super, merci Mario, fanfan

    2
    Mercredi 21 Mai 2014 à 17:52

    Je l'ai cherchée longtemps, cette photo !


    Scieur, au Québec, est un synonyme de bûcheron.

    3
    Fleur rose
    Vendredi 23 Mai 2014 à 02:42

    Très comique !

    4
    Vendredi 23 Mai 2014 à 05:37

    Bravo si ça vous a fait rigoler smile

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