• 61 : Future secrétaire

     

    61 : Future secrétaire

     

    La jeune fille, encore sous le choc de l’examen du matin, s’apprête à en passer un second, dans quinze minutes, à la leçon de trois heures. Deux dans la même journée et si tôt au début de l’année scolaire l’étonne, lui faisant réaliser la grande différence entre l’école des enfants et celle-ci, formant des femmes destinées au marché du travail. Elle se souvient de ses jours d’écolière, quittant l’aire de récréation pour marcher un peu le long de la rue et regarder cet institut de secrétariat, trouvant les élèves si distinguées. Elle pensait alors à sa tante, secrétaire d’un important médecin de la ville. Quel beau métier ! En réalité, il y en a peu pour les femmes et l’adolescente devine que les infirmières doivent rentrer à la maison avec des maux de tête. Secrétaire, c’est moins énervant et, de plus, il n’y a pas d’uniforme.

    « Comme je me sens nerveuse ! Voilà pourtant quatre jours que je me prépare, étudiant chaque soir. Je me suis même privée du cinéma pour réviser mes notes. Les questions de ce matin étaient si difficiles ! Normal, car l’enseignante a l’air d’un chien. C’est comme à la petite école : plus les maîtresses étaient laides, plus elles posaient des questions chiennes. Les belles maîtresses faisaient passer des examens raisonnables. Ohhh… j’ai le goût de me ronger les ongles en pensant que dans quinze minutes… Ce n’est sûrement pas beau, une secrétaire avec des ongles inégaux. Je devrais étudier encore un peu au lieu de perdre du temps à cette récréation et… Pardon : c’est une pause. Les récréations, c’est pour les enfants. À quinze ans, je suis une jeune fille. »

    Son père ne voulait rien savoir de cette inscription, répétant qu’elle avait doublé à deux reprises et que, conséquemment, sa fille n’était pas assez intelligente pour réussir des études en secrétariat. Il prétendait que l’usine serait suffisante pour une personne comme elle. La tante s’est mêlée de la question, disant que l’intelligence d’une fillette n’est pas la même que celle d’une adolescente, que beaucoup d’entre elles s’épanouissent de meilleure façon avec le temps qui passe. La pauvre se souvient surtout de l’humiliation ressentie quand son père l’avait traitée ainsi. Elle avait beaucoup pleuré.

    « Chienne de vie, parfois ! Loin de moi la pensée que je désire manquer de respect à mon père, mais il faudrait être aveugle pour ne pas se rendre compte qu’il ne porte attention qu’à mes frères, que ma petite sœur et moi n’avons jamais fait partie de ses préoccupations. Je vais lui prouver, moi, qu’il a tort, et que j’ai du chien ! Je ne suis pas une imbécile, même si j’ai raté deux fois à la petite école. Et puis, la première, c’était excusable, parce que j’ai eu la jaunisse, la rougeole et la picote dans la même année. De plus, la sœur enseignante, qui ressemblait à un bull-dog, ne pensait qu’aux cinq premières de la classe et se fichait de celles de la queue, qui avaient besoin d’aide. J’admets que je manque de mémoire pour apprendre par cœur. Je comprends les choses, mais quand je dois réciter, j’ai l’air d’un chien battu. »

    Soudain, elle examine les grandes, agglutinées près de la clôture. Elles vont terminer en juin prochain et deviendront la fierté de leur parenté lors de la cérémonie de la remise des diplômes. « Je vais être pareille, dans trois années. Elles ont déjà l’air de secrétaires distinguées, même la grande coiffée comme une vedette de cinéma. La direction demande de la sobriété dans les vêtements et je comprends pourquoi. Une secrétaire doit se montrer parfaite à tous points de vue, comme ma tante ! Elles ont l’air assurées. Elles sont passées par où je me trouve et doivent me regarder comme si j’étais un chiot. Oui, je vais réussir et devenir enfin la fierté de mon père. Il verra ! »

    La jeune fille dessine quelques pas, sans pourtant se rapprocher de celles de sa classe. Il y a là quelques anciennes des jours de la petite école et qui doivent la pointer du doigt en répétant qu’elle a doublé deux fois. « Ce n’est pas honnête, se moquer des autres. Quelles chiennes ! Je vais aussi leur prouver que je peux réussir. Hmmm… À bien y penser, ça commence à faire beaucoup de choses à prouver… » L’adolescente baisse les paupières, renifle comme si elle allait pleurer, avant de se trouver un coin solitaire, afin de mieux penser à l’examen. 

    La rentrée, il y a deux semaines, a été précédée d’une crise de nervosité et de complexes. « J’ai pleuré en chien », se rappelle-t-elle. « C’était si différent, surtout les classes avec les machines à écrire. Ça, c’est difficile à apprendre, mais c’est l’ABC de toutes les secrétaires. La personne qui a inventé ça ne connaissait pas son alphabet. Pourquoi ne pas avoir mis les lettres dans le bon ordre, au lieu de tout mêler ? Aucune logique ! Une chance que ma tante me permet de m’exercer sur sa propre machine. Elle est très douce pour moi et m’encourage. Quand je rentre à la maison, papa me demande où j’ai perdu mon temps. Puis quand je pense à la sténo… C’est certain que la fille qui a créé ça arrivait de la planète Mars. Une chance que l’enseignante de sténo est gentille. Pas comme l’enseignante de grammaire, qui est coiffée comme un caniche. »

    L’adolescente ferme les yeux et pense aux règles de grammaire qu’elle a passé des heures à étudier en vue de cet examen. Une bonne secrétaire ne doit jamais faire de fautes, sinon, il y a un congédiement. « J’ai tellement chienné à l’école avec la grammaire ! J’en paie le prix aujourd’hui, mais je vais me surpasser, je l’ai promis à ma tante. J’aime ça, cette école, même si j’ai tant peur. Il y a même une protestante dans ma classe, puis une femme mariée qui doit être âgée de vingt-six ou vingt-sept ans. C’est un autre monde et… que cinq minutes avant la fin de la pause ! Je vais m’évanouir ! » Elle soupire profondément, se redresse en pensant que les autres la regardent et devinent que quelque chose cloche.

    Elle a de nouveau le goût de se ronger les ongles, mais comme une fausse manœuvre face à la machine à écrire lui en a cassé un pour la peine, elle a coupé tous les autres. « Oh ! un chien ! Approche, mon beau ! Qu’est-ce qu’il fait ici, celui-là ? Pas de laisse, ni de collier. Viens que je te caresse ! Si doux !  Voilà le maître à sa poursuite. Je le connais, ce gars ! Il a joué dans une pièce de théâtre, ce printemps. Peut-être qu’il a poussé son animal vers la cour afin de regarder les belles filles. Tiens… Je pense que d’avoir caressé le chien m’a fait oublier l’examen. Je me sens moins nerveuse. Je vais réussir ! » 

     


  • Commentaires

    1
    Fleur rose
    Vendredi 23 Mai 2014 à 02:29

    Elle a du chien, cette fille !

    Qu'est-ce que c'est, toute ces petites histoire ?

    2
    Vendredi 23 Mai 2014 à 05:36

    Il s'agit d'un roman composé de cent courtes histoires, mettant en vedette cent personnages différents, vivant sur la même rue et au cours d'une seule journée.

    3
    fanfan76
    Vendredi 23 Mai 2014 à 14:53

    Elle a beaucoup d'ambition cette jeune fille, c'est bien, et elle a raison, je cofirme, celle qui a inventé la sténo devait venir d'une autre planéte... Merci Mario, j'ai beaucoup aimé ce personnage qui a beaucoup de détermination... fanfan

    4
    Vendredi 23 Mai 2014 à 17:45

    ll y a un peu de moi chez elle, alors que j'étais un cancre scolaire au cours de mon enfance et adolescence et que plus tard, j'ai obtenu un diplôme doctoral.

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