• 60 : Le lecteur

     

    60 : Le lecteur

     

    Le grand homme avec la moustache et les lunettes trébuche contre cinq marches de son escalier sans qu’il ne sourcille. Il ne trouve pas la clef dans sa poche, tel un ouvrier ayant passé une soirée à boire à la taverne. « Oui… en effet, je suis ivre de mots. Du calme, mon vieux. La clef, elle est là ! Viens, vilaine ! Fais-moi entrer sur la planète littéraire ! »

    Voilà longtemps qu’il attend cette revue. À la fin de la matinée, un vieil homme, demeurant un peu plus loin que l’église, lui a apporté cinq vieux almanachs du dix-neuvième siècle, comme promis. Que choisir ? Le patriotisme et le respect des aînés lui commandent de parcourir les almanachs. De plus, il s’agit d’une lecture plus légère en ce bel après-midi.

    Le logement de l’homme croule sous les livres et les revues. Le propriétaire s’en est plaint, mais le locataire lui a lancé le défi de trouver une seule poussière. Victoire du lecteur, mais l’autre a précisé que toutes ces caisses, du plancher jusqu’au plafond, font paraître négligé. « Et puis ? Je ne reçois personne. Mes parents sont décédés et mon seul frère habite aux États-Unis. »

    Il y a une petite table pour les repas et une seule chaise qu’il passe son temps à déplacer d’une pièce à l’autre. Un poêle, une glacière, un lit, une commode, un vieux sofa au salon et rien de plus. Tout autre meuble lui enlèverait de l’espace pour les livres. « J’aurais dû acheter du café pour moi-même. Il sentait bon, quand la serveuse l’a versé dans le thermos de la femme de la tabagie. J’en ai bu une tasse il y a six mois et j’en garde un bon souvenir. » Il regarde sa monnaie, puis change d’idée : il perdrait de l’argent pour une revue et du temps pour se rendre au petit restaurant. « Un verre d’eau très froide fera l’affaire. »

    Le voilà confortablement installé sur le balcon et il sursaute en parcourant les prévisions météorologiques pour l’année 1895. « Les cultivateurs planifiaient leurs travaux en lisant cette partie de l’almanach. Quel livre important, pour cette classe sociale ! Je crois que c’était le seul qui entrait dans leurs maisons, sinon un guide de prières. Quand je pense qu’une petite fille a peut-être tenu cet almanach pour en faire la lecture à ses parents analphabètes, réunis au salon, attentifs à tout ce qui était raconté. Les vieilles publications portent l’âme de tous les gens les ayant possédées. C’est si beau ! »

    Les pages sont manipulées avec le plus grand soin. Cet almanach aux pages jaunies semble cependant encore solide. L’homme frémit en se souvenant d’un livre du début du dix-neuvième siècle dont certaines pages se sont désintégrées entre ses mains. Il avait pleuré en constatant le phénomène, se disant que les mots venaient de mourir par sa faute. « Les almanachs de cette époque étaient des livres campagnards. Aujourd’hui, ils s’adressent aussi aux gens de la ville. Voici le roman de dix pages destiné aux femmes ! Leur seul contact avec la littérature. Ce récit a dû en faire rêver plus d’une. Quand je pense que le vieil homme m’a donné ces trésors. J’ai voulu le payer, mais il a refusé. Il avait l’air triste, le pauvre, parce que son oiseau de compagnie est mort ce matin. »

    Les habitants du quartier savent qu’ils peuvent refiler à cet hurluberlu tout ce qui traîne dans leurs greniers, dans un coin d’une penderie ou dans un coffre. Plus d’un ne s’en prive pas, curieux de jeter un coup d’œil à ce logement étrange. Au salon, il y a des tablettes vissées sur les murs, mais les planches courbent sous le poids d’ouvrages qui paraissent ne pas être placés, alors qu’au contraire, l’homme peut trouver à la seconde près ce qu’il cherche. Même s’il sait que ces rares visiteurs sont poussés par la curiosité, l’homme se montre aimable. Le moustachu ne connaît rien d’autre que les livres, serait incapable de parler de sports, de l’actualité, de la musique ou des films à la mode. On ne le voit jamais nulle part, sinon à la messe dominicale, où il donne l’impression de somnoler. Une rumeur fondée : ce bizarre aurait lu le dictionnaire plusieurs fois.

    Un article de l’almanach lui rappelle un texte voisin, lu dans une revue de 1924 il y a quelques années. Il rentre, trouve immédiatement, sourit à la publication, la tenant délicatement entre ses mains, comme s’il caressait le papier. « Les mœurs canadiennes y sont décrites avec une certaine politesse religieuse, comme c’était souvent le cas autrefois. On dirait que personne ne voulait voir ce qu’il y avait hors de ces normes. Cela n’a guère changé aujourd’hui, bien que je sente parfois un désir d’aller de l’avant et de révéler ce qui a été caché. Je devrais lire tous les articles et les livres sur ce sujet, prendre des notes, comparer, réfléchir, théoriser et je me dis que… » La pensée à exprimer demeure vaine. Elle a trop souvent été répétée dans son esprit et arrive à lui faire mal. Une publicité de grand magasin chasse ce trouble et ramène son sourire. « Quelle élégance ! Les vêtements féminins étaient très jolis, en 1924. Je m’en souviens, car, après tout, c’était le temps de ma jeunesse. Je n’ai pas assez profité de ces moments, je crois. J’avais des rêves qui ne se sont pas réalisés. Un rêve perdu peut-il être considéré comme décédé ? Peut-être flotte-t-il au-dessus de ma tête et qu’un jour il tombera avec fracas à mes pieds. Ceci me fait penser au roman de cet auteur grec, mal traduit par les Parisiens et qui… Non ! Je n’irai pas le chercher. Il vaut mieux demeurer léger pour cet après-midi. Ces almanachs anciens me feront du bien avant de me rendre au travail, ce soir. Un emploi ne sert à rien d’autre qu’à acheter de la lecture. Le problème est que ma liste d’achats semble plus imposante que mes paies. »

    L’homme, soudainement morose, ne lit pas, même si ses yeux fixent la forme des lettres d’un gros titre. Voilà que la pensée horrible le hante encore et encore… Parents pauvres, peu d’argent, aucune possibilité d’entreprendre des hautes études, ayant comme résultat que ce fou des mots, cet intellectuel non avoué, est obligé de travailler comme balayeur et concierge, alors que des jeunes, aux parents fortunés, étudient dans les universités sans avoir une once de la passion et des connaissances qui animent l’homme. « Peut-être que ça changera un de ces jours… Celui où je serai trop vieux pour faire quoi que ce soit. L’instruction forme souvent hommes et femmes de l’humanité. Ne demeurent que des miettes pour les personnes n’en ayant pas bénéficié… Oui, il faudrait que tout change. »

      

    Le drame de cet homme était commun au Québec, avant la démocratisation des études, au cours des années 1960. Hommes et femmes doués pour les études n'ont pu s'y plonger, car les coûts demandés pour les cours classiques et les universités étaient trop élevés et, en quelque sorte, réservés aux enfants de l'élite des professions libérales.

      

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Vendredi 23 Mai 2014 à 18:13

    Oui c'est vrai, que c'est triste dans ces années, où des personnes qui auraient pu étudier, n'ont eu que le choix d'aller travailler très jeunes...

    Par contre, j'aimais beaucoup enfant les almanachs, mes parents l'achetait tous les ans, et je me rappelle qu'on l'atendait avec impatience, et il était manipulé par tous de nombreuses fois, fanfan

    2
    Vendredi 23 Mai 2014 à 18:20

    À mon université, à la bibliothèque, il y avait tous les almanachs du Québec, de la fin du 19e siècle à aujourd'hui et j'ai passé des heures à les feuilleter. Il s'en vand encore beaucoup, de nos jours.

    3
    fanfan76
    Vendredi 23 Mai 2014 à 18:32

    Ah tu me l'apprends, je ne savais pas qu'aujourd'hui il s'en vendait encore beaucoup! fanfan

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