• 6 : Le secret intime du terrible comptable

            

    6 : Le secret intime du terrible comptable

     Tout est maintenant en place. Le comptable a senti une présence marchant de long en large sur le trottoir et cela l’a agacé. Du coin de l’œil, dans le bas de sa fenêtre, l’homme a aperçu ce jeune insolent qui chiale tout le temps contre son travail et son épouse. Las de ces jérémiades, il l’a vertement réprimandé, voilà quelques jours. Il y a moins de place sur la table de la cuisine, mais qu’importe, au fond : le comptable se croit certain que rien ne viendra le troubler.

             Vroom ! Vroom ! Vroom ! La petite automobile grise roule à haute vitesse. « Quelle imprudence ! Je l’ai pourtant dit mille fois, à ce jeune chauffard. Je vais lui donner une leçon et faire un accident. Pas mortel, tout de même ! Mais un accident important. » Vroom ! Vroom ! Boum ! La voiture frappe un camion, qui roule sur le côté. « Allô ! La police ? Un accident au coin du grand boulevard et de la troisième rue ! Venez rapidement ! Je vais maintenant prévenir l’hôpital. Allô ! L’hôpital ? Un grave accident vient de se… Ah… Vous êtes au courant. La police vous a prévenus. Très bien ! Vous envoyez une ambulance à l’instant ? Parfait ! » Pin Pon ! Pin Pon ! Pin Pon ! chante le comptable, en faisant rouler la voiture des policiers. « Mais où est mon ambulance ? Ou est passée mon ambulance ? Il me la faut ! »

             L’homme jette un regard circulaire vers le plancher, met vivement la main sur sa boîte de jouets, marmonnant quelques blasphèmes sentis en ne trouvant pas l’ambulance. « Ça m’énerve quand il me manque quoi que ce soit ! Il n’y a pas de raisons ! Je suis un homme rangé. Pendant que je m’énerve à chercher, la pauvre femme qui accompagnait son mari dans le camion perd son sang. Non, non et non ! Où se cache cette ambulance ? » Rien à faire ! Furieux, l’homme sent ses oreilles bourdonner, alors qu’il replace les véhicules dans la grosse boîte et les maisons dans le contenant en plastique. Il regarde l’heure, fait couler un peu d’eau pour se désaltérer, peste encore quelques mots odieux.

             Soudain, l’idée atroce que la bonne ait pu mettre la main sur l’ambulance lui donne des frissons. Les jouets sont pourtant placés dans un grand coffre cadenassé. Le voilà en sueurs, mal à l’aise, avant de filer vers son meilleur réconfort : son chien en peluche, installé sur un fauteuil, au salon. Avant tout, le comptable s’assure que personne ne passe face à la maison. Un de ces jours, il achètera des rideaux plus opaques.

             « Allons, allons, ne pleure pas, mon bon chien chien. Ton maître ne t’abandonne pas. Mais oui, tu sais très bien que je t’aime de tout mon cœur. Tu veux que je te berce ? D’accord, mais après, nous allons jouer avec ta balle. Tu dis ? Bien sûr que tu pourras coucher dans mon lit. Tu t’es montré très sage, ces derniers temps, puis tu as aboyé fort pour faire peur à un méchant voleur. Tu es le meilleur des toutous. Je vais te caresser. Ton poil est si doux ! Le père Noël ne s’est pas trompé quand il t’a apporté ici. »

             La séance affectueuse est interrompue par une pensée précise qui fait sourire généreusement l’homme : il y a trois jours, il a joué avec ses automobiles sur le plancher du salon. Se pourrait-il que l’ambulance ait été déplacée par un de ses pieds sans qu’il ne s’en rende compte ? Il se couche au sol, passe la main sous les meubles. Ne pouvant atteindre le mur, il déplace le canapé et a la joie immense de voir l’ambulance. Il sourit, les larmes aux yeux, pendant que le chien de peluche bouge la queue. « Je dois reconstruire ma ville sur la table de la cuisine ! Il faut un dénouement au drame de l’accident ! Tu dis ? Tu veux jouer aussi ? Bien sûr ! Tu seras le chien officiel des agents de police ! Je vais te mettre un joli sifflet autour du cou. Tu auras fière allure, mon chien chien. Vite ! À la cuisine ! »

             La ville renaît après deux minutes, sous les aboiements excités de la peluche. Le comptable, si heureux, se frotte les mains, avant de faire rouler l’ambulance dans une rue. Pin Pon ! Pin Pon ! Pin Pon ! Le véhicule arrive sur le lieu de l’accident. Les petits infirmiers, consciencieux, sont dirigés par l’homme, alors que les policiers et le détective – il a ajouté un détective – passent les menottes au chauffard qui, ayant pris la fuite, a vite été rattrapé par le chien. Vite, à l’hôpital ! Pin Pon !

             « Bravo ! Du beau travail, mon pitou ! Que va-t-il arriver à la femme blessée dans l’accident ? Je vais jouer à l’hôpital ! J’ai une jolie infirmière dans mon sac de poupées et… C’est vrai, j’oubliais : mon hôpital a été détruit par les bombardiers des communistes qui avaient attaqué le Canada la dernière fois où j’ai joué à la guerre. Heureusement que mes bons soldats de plomb sont intervenus pour chasser ces méchants russes. L’hôpital, je vais le reconstruire demain avec mes blocs. Tu verras, mon gentil chien, que la pauvre femme va guérir. Après, on pourra jouer à la prison pour voir ce qui va arriver au chauffard. Quoi ? Le mari qui conduisait le camion ? Il va très bien. Un petit choc nerveux, mais miraculeusement sauvé. Nous verrons à tout ça demain. Une heure trente approche et je dois dormir. Bien sûr que tu vas te mettre au lit avec moi. Je te l’ai promis. Je remets tout ça dans les sacs et hop, dans le coffre ! Ne pas oublier un morceau, car la femme de ménage doit venir demain. Malheureusement, tu devras aussi te réfugier dans le coffre. Ne pleure pas ! Je te mettrai un succulent bol de lolo. »

             Les jouets cachés, le comptable s’assure qu’il n’a rien laissé dans la cuisine et le salon. Après une brève toilette, il se met au lit, le cabot à ses côtés. « Le travail m’attend demain, mon chien chien. Importante journée en perspective. Je dois recevoir ce grand brun irresponsable, ayant déjà deux faillites à son actif et menacé d’une troisième. Ça suffit ! Il s’endette à ne plus finir, commande trop de matériel pour son commerce et accuse notre bureau de comptabilité d’être responsable de son triste état financier. Je vais lui donner une leçon, à cet imbécile ! Impitoyable, je serai ! Il n’est pas fait pour le commerce. Je pense qu’il serait incapable de travailler comme un bon ouvrier dans la plus simple des usines. Il s’est déjà trop moqué de nous. C’est notre bureau qui a maintenant le gros bout du bâton et je vais m’en servir. Vlan ! Comme je le connais, ce crétin va dire que nous n’encourageons pas les Canadiens français. Y a-t-il quelqu’un dans cette province qui va finir par comprendre que les affaires sont les affaires, que ça n’a rien à voir avec la race et la langue ? Bon ! Dodo, maintenant ! »

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Dimanche 22 Juin 2014 à 14:54

    Et bien chacun trouve son évasion... fanfan

    2
    Dimanche 22 Juin 2014 à 17:30

    On ne peut plus ! Ah Ah !

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