• 59 : La patronne

     

    59 : La patronne

     

    La jeune femme prend note la marque de cette nouvelle tablette de chocolat, plus populaire qu’elle ne l’aurait cru quand elle écoutait à peine le boniment du commis voyageur sur les qualités exceptionnelles de son produit. « Quand c’est une nouveauté, les gens achètent par curiosité. Ils adoptent ou laissent tomber. Des produits miracles, j’en ai vu passer un régiment, depuis deux années. Je vais tout de même en commander une autre boîte. Il faut avouer que cette entreprise a réussi l’emballage, avec ces charmantes couleurs vives. »

    Les gens du quartier la surnomment « La patronne » et elle en retire une  fierté certaine. Peu de femmes sont propriétaires d’un commerce autre que ceux relatifs aux vêtements. La vente de tabac, de revues, de friandises, de gomme à mâcher et de tant d’autres babioles à cinq sous est plus typique d’un homme entre deux âges ; pas d’une femme n’ayant pas encore atteint la trentaine. Monsieur le curé, en achetant le tabac à pipe de la semaine, l’a félicitée, alors que son jeune vicaire, toujours l’air enragé, ne s’est pas privé de lui dire qu’une femme mariée, mère d’un enfant de moins de cinq ans, devait être à la maison et non derrière un comptoir de tabagie. Elle lui avait répondu que son mari était très heureux des profits et qu’un second salaire devient le bienvenu dans le foyer, sans oublier que son petit garçon adore passer ses après-midi chez ses grands-parents.

    « Drôle d’époque, quand j’y pense… L’ancien le plus outré côtoie la nouveauté la plus superficielle. Certes que je serais demeurée à la maison, il y a quinze ans. Plus maintenant. La guerre a permis aux femmes de prendre conscience qu’elles peuvent travailler avec la même efficacité que les hommes, dans des domaines qui ne leur étaient pas ouverts jadis. Cette tabagie était malpropre et j’en ai fait un lieu agréable, en plus de procurer trois emplois à des jeunes, dont deux filles. »

    Voilà un livreur, avec une petite caisse de revues. Avant de signer la facture, elle s’assure que le contenu correspond à sa commande. L’homme part avec une tablette de chocolat dans sa poche et un sac de magazines invendus. Elle traverse vers le présentoir pour placer ces nouveautés. « Je connais un certain voisin qui va se sentir content : la revue littéraire française, celle qui arrive au Canada n’importe quand, selon les humeurs des navires. Pour les autres, pas de surprises : les maniaques connaissent le moment d’arrivée de leur mensuel. Ce serait plus simple de s’abonner, mais j’imagine qu’acheter une revue ici est plus exaltant que de la recevoir dans sa boîte aux lettres. Tiens ! Le magazine horticole. La religieuse de l’école va être heureuse. Voilà quatre fois en une semaine qu’elle vient la réclamer. Quand je vais la lui tendre, elle retrouvera son cœur de fillette. »

    Ces imprimés rapidement placés, la jeune femme décide de poursuivre son inventaire de friandises. Elle aime quand les enfants, tôt le matin, s’agglutinent devant la vitre du comptoir, désireux d’acheter pour deux dollars de bonbons, alors qu’ils n’ont que deux sous. Le chemin des écoliers, idéalisé, présente toujours un comptoir de sucreries. Plus tard, ils se souviendront de ces délices, mais surtout pas des leçons d’arithmétique.

    Ce travail est interrompu par l’arrivée de ce voisin fou des livres, portant des lunettes aux verres épais et une mince moustache d’intellectuel. La femme l’aime bien, car il n’est qu’émotions, alors que tant d’hommes cachent les leurs. Elle lui demande s’il aurait l’amabilité de marcher jusqu’au petit restaurant pour remplir de café son thermos.  Il sort les yeux rivés sur la revue et elle est certaine qu’il va se cogner à un passant, sans même s’en rendre compte.

    « Sucettes, bâtons forts, réglisse, cœurs en chocolat, bâtonnets à la cannelle, bonbons durs plein de liquide gluant en leur centre, jujubes en forme d’animaux, les petits sacs d’arachides. Le reste, ça va. Je vais téléphoner tout de suite et j’aurai ma marchandise demain. Je suis chanceuse que le distributeur ne soit pas trop loin. Le tabac, maintenant. Il me manque ces petits cigares minces si populaires auprès des jeunes, il me reste peu d’essence à briquet et…  Parlant de tabac ! Bonjour, monsieur ! »

    Nul besoin d’attendre que celui-là ouvre la bouche : elle lui tend sa marque préférée. Les clients apprécient. L’homme se presse d’ouvrir le paquet, de tendre une brune à la patronne, avant de lui parler de température. Tous les clients, mais profondément tous, l’entretiennent du soleil, de la pluie, de la neige. Une tabagie est un baromètre des humeurs de chacun. La femme voit sur les visages autant les joies que les inquiétudes. Sans rien demander, les habitués confient, en une seule phrase, ce qui les tracasse ou leur fait plaisir. Cependant, le tout débute ou se termine par la température. L’homme salue, tout en remettant son chapeau, précisant qu’il aurait dû le laisser à la maison, à cause du soleil.

    Voilà le café, accompagné par un résumé des cinq premiers paragraphes d’une étude sur Voltaire. La patronne, en place depuis sept heures ce matin, décide de s’accorder une pause en goûtant comme il faut ce chocolat supérieur. « Je vais sortir pour boire mon café. Après tout, il semble que ce soit une journée d’été, m’a-t-on assurée soixante-douze fois. » Par la suite, un coup de balai sera de mise, tout comme un peu de nettoiement de la vitre du comptoir, tâchée d’empreintes digitales de garçonnets et de fillettes pointant les bonbons espérés.

    La femme regarde le paysage familier de cette rue, ayant l’impression qu’elle connaît davantage ce coin de la ville que son propre quartier. « Là-bas, j’ai deux voisins. Ici, j’en ai une centaine. En octobre, cela fera deux années que je suis propriétaire de cette tabagie. Je vais souligner l’anniversaire par un tirage. Les Canadiens français aiment tant gagner quoi que ce soit. Je vais accrocher des ballons partout. Deux années ! Je me sens si contente ! Mon mari a vite vu que je m’ennuyais, seule à la maison avec le bébé. J’ai passé ma jeunesse comme vendeuse dans les magasins. C’est lui qui m’a parlé de cette tabagie à vendre. Très ouvert à la femme moderne, mon tendre époux !  Succulent, ce chocolat ! Je vais commander deux autres boîtes. Non : trois ! Celle-là sera pour moi seule. Une patronne a ce droit ! »

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Vendredi 23 Mai 2014 à 18:29

    j'ai trouvé l'histoire de cette patronne de magasin de tabac, passionnante, elle vit sa vie de tous les jours avec une certaine passion, elle aime le conctact avec ses clients, j'aime beaucoup en plus, la photo de ce personnage, merci Mario, fanfan

    2
    Vendredi 23 Mai 2014 à 18:38

    Il est beaucoup question de "La patronne" dans les autres articles, comme si ce petit lieu était le centre de la rue pour les manus achats. Discrètement, après la guerre, des femmes commençaient à exercer des métiers autres que les traditionnels.


    La photo ? Elle Mae Morse, une chanteuse des années 1940-50.

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :