• 58 : L'effet fou du salon de barbier

     

    58 : L'effet fou du salon de barbier

     

    Les clients ont un peu souri en voyant la petite fille pleurer, tirant la manche de la chemise de son père et plus d’un a été touché quand l’homme a guéri cette souffrance d’un seul bécot. L’adolescent roux, le plus incroyable habitué du lieu, en aurait fait autant, car il aime à la folie tout ce qui est relatif à ce commerce, dont la fille du patron. Il ne rate jamais une occasion de la saluer gentiment, comme il y a quelques minutes, avant d’entrer dans le lieu. Elle représente souvent le seul élément féminin de cet antre à la gloire masculine. À l’occasion, quelques femmes accompagnent le fiancé ou le mari, pour s’assurer que tout sera exécuté à leur convenance.

    Il existe des milliers de jeunes ne jurant que par la danse, d’autres sont fous des soirées au cinéma, sans oublier cette armée présente à toutes les rencontres sportives, mais le roux fait preuve de la plus étrange passion qui puisse exister : les salons de barbier. Il s’y rend trois, quatre ou cinq fois par mois, même quand il n’y a rien à couper. Surtout pas de la barbe ! À quinze ans, d’autres ont déjà l’épiderme rude, alors que le visage de l’adolescent demeure doux comme une peau de bébé.

    Le barbier, au début de la trentaine, est grand et maigre. Il ressemble à un point d’exclamation. L’uniforme demeure de mise : veston blanc, pantalon noir et nœud papillon. Son assistant, un vétéran ayant dépassé depuis peu la soixantaine, a des cheveux très ras et qui blanchissent de plus en plus, laissant cependant deviner leur blondeur argentée de jadis. Il porte des lunettes d’écaille, à l’ancienne mode. Il parle sans cesse, connaissant cent histoires, pendant que son patron demeure plus discret.

    « Un jour, je viendrai me faire raser ici. Pas aujourd’hui… J’aimerais, pourtant ! Voilà une semaine qui je ne me rase pas et rien ne pousse. Est-ce que je suis un infirme ? Je rêve tant de ce jour où je vais m’asseoir sur cette chaise et dire à l’un ou à l’autre, tel un homme : la barbe ! »

    Sur les murs du petit local : des photographies des héros des sports professionnels, puis quelques beaux portraits de comédiens du cinéma. Des actrices auraient peut-être plu davantage à la clientèle, mais le patron sait que pour la chevelure, ces étoiles deviennent souvent une source d’inspiration pour les hommes. Sur le mur, près de la porte de sortie : un immense calendrier, avec douze des plus magnifiques modèles d’automobiles de l’année. Dans le fond du lieu : une distributrice de cola. L’adolescent se lève, dépose la somme voulue, et une bouteille tombe aussitôt. Un Coke dans la vie de tous les jours, c’est bien : un Coke consommé dans un salon de barbier, c’est mille fois mieux.

    Le jeune homme ne pourrait expliquer pourquoi tout dans ce lieu lui donne des frissons, le remplit d’une joie immense. Encore mieux que les caresses de sa petite amie ! Trop souvent, il pense à un souvenir douloureux de son enfance, quand le salon de barbier de son quartier disparut dans un incendie. Il avait pleuré, regardant les ruines, se remémorant tous ces instants merveilleux, comme ceux, divins, où son père, une fois par mois, lui tendait la main en lui disant que le temps du barbier était venu. Rien de mieux pour se sentir grand garçon que d’accompagner le pater dans ce sanctuaire, d’autant plus que dès le retour à la maison, la partie féminine de la famille les ensevelissait sous des compliments flatteurs.

    Voilà un client réclamant d’écouter la radio. Le gros appareil, voisin de la machine à cola, ne casse jamais les oreilles de personne. Les hommes tendent l’oreille quand l’animateur parle. Aussitôt, les discussions sur la politique et les sports se mettent en branle. Le vieil assistant fait remarquer que ce matin même, il a coupé les cheveux de quatre gars qui vont participer à la partie de championnat de la ligue commerciale. L’adolescent relève le sourcil, n’ayant pas songé qu’une coupe de cheveux était de mise pour le baseball. « À bien y penser, je crois que c’est naturel. Ces hommes vont paraître en public et ils se doivent d’être impeccables. Une visite chez le barbier est souvent de mise pour les grands événements, les fêtes. »

    Une gorgée et un soubresaut, remarqué par le voisin. « Je plains les chauves ! Il y en a qui font des cauchemars en pensant aux films d’épouvante mais moi, c’est cette fois où j’étais devenu chauve. Ma vie serait anéantie ! Les chevelus professionnels ont de la chance. J’ai souvent remarqué que ce sont des noirs ou des bruns. Pas les blonds, ni les roux. Je jurerais que ça pousse moins rapidement, dans notre cas. J’ai déjà essayé une potion miracle qui rend chevelu. Le seul miracle est que je fus le seul poisson à mordre à cet hameçon. L’homme qui est sur la chaise du patron : un vrai de vrai chevelu ! Si j’étais dans ses souliers, je pourrais venir ici sept fois par mois. »

    L’adolescent observe le moindre geste du barbier. Harmonie et savoir-faire ! L’an dernier, il a acheté ces deux chaises à la fine pointe de la technologie. Un roi ne pourrait prendre place dans un siège plus confortable. Le roux adore quand le patron enlève la couverture blanche, qu’il secoue avec fermeté, avant de passer un coup de balai, puis, d’un geste élégant, inviter le suivant à prendre place. Rien de plus poétique !  En approchant de la chaise, il y a toujours cette odeur enivrante des cheveux fraîchement coupés.

    « Il vient de décider que le moment de la barbe est venu. Il aura de la mousse plein le visage et le barbier va nettoyer et aiguiser la lame du rasoir sur cette lanière. Le son que ça fait me rend fou ! Quelle sensation extraordinaire quand la lame caresse la peau ! Bien sûr, je le fais chez moi, mais dans un salon de barbier, c’est sûrement plus… plus… je… je me sens mal à force de trop y penser ! Quand j’imagine trop à cette ivresse, je… je… Jamais je ne pourrai le confesser à monsieur le curé ! Je ne peux plus regarder ! Je vais devenir… Non ! Il ne faut pas que ça se produise ! » Les clients sourcillent en voyant le jeune bondir vers la porte, qu’il ouvre avec empressement, comme s’il était hors de souffle. Sur le trottoir, il baisse la tête, rougit en examinant son pantalon, puis décide d’entrer dans la tabagie pour se soustraire aux regards interrogateurs des passants. Il en sort avec une tablette de chocolat, qui lui servira de prétexte quand il retournera en dedans. La fugue lui a permis de prendre une immense décision : « La barbe, c’est pour aujourd’hui ! »

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Dimanche 25 Mai 2014 à 17:52

    J'ai entendu dire que ce métier de barbier redémarrait, en effet de nouveau la barbe redevient mode, fanfan

    2
    Dimanche 25 Mai 2014 à 18:02

    Aujourd'hui, on parle plutôt de "Salon de coiffure pour hommes."

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