• 56 : Le terrible secret de la vieille femme recluse

     

    55 : Le terrible secret de la vieille femme recluse

     

    La vieille femme se relève, baisse le store en maugréant contre les hommes fréquentant cette taverne du diable et qui mènent sans cesse trop de vacarme. « Celui-là courait. Rien d’autre qu’un idiot court tout en étant ivre. Ça m’apprendre à regarder dehors. » Une interjection masculine venant de nulle part la fait hausser les épaules. Elle retourne à la cuisine et à son jeu de cartes tant usé d’avoir été manipulé des milliers de fois. Elle connaît tous les jeux solitaires comme une experte, mais aime aussi bâtir des châteaux avec les cartes. 

    Elle décide qu’un thé serait idéal à ce moment de la journée. Comment ? Plus de thé ? « Je devrais sortir pour aller en acheter et… Non ! Pas question ! Je vais m’en passer. Du café, cependant… Oui ! Il y en a ! Tout autant délicieux. » La préparation est interrompue par le téléphone qui sonne. Selon son habitude, elle ne répond pas. L’appareil lui sert à une seule chose : passer sa commande à l’épicerie. Le jeune homme s’occupant de la livraison trouve une enveloppe sous le paillasson de la porte arrière, contenant la somme précise de l’achat. Il est prié de laisser le sac et de partir. Comme il y a toujours un pourboire substantiel, il obéit. Il n’a jamais vu cette femme de sa vie et ne trouve rien à répondre quand les gens lui posent des questions à propos de cette mystérieuse habitant la plus ancienne maison du quartier, vestige d’une époque où la campagne régnait encore dans ce secteur.

    Certaines personnes l’ont déjà vue, à l’heure d’ouverture de la banque, qu’elle rejoint en passant par la ruelle, vêtue de noir, portant un chapeau au large rebord, empêchant de noter ses yeux. Elle sort toujours de l’établissement avec une forte somme, lui permettant ses achats pour un mois entier, sinon deux. Parfois, au cours de l’hiver et au milieu de la nuit, la vieille parcourt la rue, en regardant droit devant elle. Pas de messe, de médecin, de visites. Un homme, habitant à l’autre bout de la ville, vient à l’occasion pour tondre la pelouse, pour réparer ce qui pourrait être brisé et lui demander si elle a besoin de quoi que ce soit. Son silence acheté à fort prix, la population locale ne peut rien tirer de cet inconnu.

    « Qu’est-ce que c’est, ce vacarme ? Un moteur de voiture, évidemment! Pourquoi la vie n’est-elle pas une nuit continuelle, bercée par son silence ? Quelle est l’utilité de produire du bruit avec une automobile et… Ce n’est pas vrai ! Je n’ai plus de crème ! Il est temps de dresser ma liste d’épicerie. Après avoir bu ce café, il va de soi. Du café noir, ce n’est pas désagréable de temps à autre. »

    La femme s’installe à la table, pousse d’une main son jeu de cartes et saisit ses dés. Elle prend en note les combinaisons triples et cesse quand elle descend sous dix. Elle regarde ses plus récents dessins : des lignes, points, courbes, figures géométriques, partant dans toutes les directions. Elle s’amuse à tourner les feuilles en tous sens et à imaginer une quelconque réalité.

    « Bon café ! » clame-t-elle, tout en lavant tout de suite la tasse, pour la replacer comme il faut dans l’armoire, ne contenant que cette seule tasse, un verre unique, une assiette et un bol à soupe solitaire. Discrètement, elle lève un peu le store de la porte et regarde vers la cour de la maison du barbier. « Si je suis malchanceuse avec cette taverne infernale, je n’ai rien à dire contre l’autre voisin. Un barbier ne mène pas de boucan. » Elle ouvre le réfrigérateur, mais remet à plus tard la liste à préparer. La femme mange peu, mais boit beaucoup d’eau. Elle a le goût de dessiner, se rend dans sa chambre, où est installé un vieux secrétaire. La seule pièce de la maison sans fenêtre. Elle allume une chandelle et, peu après, des formes étranges naissent du bout de sa plume. Deux dessins suffisent. La femme souffle la bougie et une noirceur opaque la ravit.  Illusion de paix, alors qu’un camion gronde dans la rue. Elle se bouche les oreilles, se demandant quand viendra le jour où tout cela se terminera. « Quand j’ai hérité de cette maison, il n’y avait pas toutes ces rues et cette agitation. Je vais m’en parler, moi, de l’héritage de ces… Non, il vaut mieux ne rien penser. »

    Elle retourne à la cuisine pour ajouter les deux dessins à sa collection. C’est surtout dans cette pièce qu’elle vit, se servant du salon essentiellement la nuit. Tous les autres espaces de la maison ont été condamnés, bien qu’elle s’y rende de temps à autres pour dépoussiérer. Il n’y a aucune décoration sur les murs, aucun bibelot, pas même un livre, un journal, encore moins d’appareil de radio. Un dénuement qui lui plaît, bien que ce ne fut pas toujours le cas. Il y a près de vingt ans, elle a tout jeté ce qui aurait pu lui faire penser à l’extérieur.  À petits pas, la femme regarde encore du côté de la cour voisine.

    « Je vais préparer ma liste. Du pain ! Beaucoup de pain. Il me reste peu de fromage, je crois… La laitue n’est pas trop fraîche. La crème pour le café, il va de soi, sans oublier les sachets de thé. Des tomates, du céleri, des radis. Mes chers biscuits : six boîtes. Le beurre ? Il y en a encore beaucoup. Viande ? Non… J’en ai mangé, le mois dernier. Au moins cinq pintes de jus d’orange. Tiens ! Je crois que je vais me laisser tenter par une extravagance : une pomme ! Non : deux ! Je crois que ce sera suffisant. »

    Une autre manifestation du téléphone la rend furieuse. Elle passe à sa chambre, met la main sur ses oreillers, puis cache l’appareil sous le siège du divan, ajoutant les oreillers et vociférant des insultes turbulentes à l’invention de monsieur Bell. « Je téléphonerai l’épicier demain. Il fait une belle température, selon les valeurs des autres, et je ne voudrais pas… » Elle garde silence, relève un peu le store. Une femme promène son chien. « Comme il est laid, cet animal. Ça finit toujours par aboyer pour rien. »

    Soudain, une intuition la fait courir jusqu’à la cuisine, où elle se penche vers la porte, regarde et… oui ! La petite fille est dans la cour, avec sa poupée. Enchantée, la vieille femme sourit et espionne, en ne se faisant pas voir. Comme à chaque occasion, des larmes viennent mouiller ses yeux en regardant l’enfant, pensant trop au bébé que les religieuses lui ont arraché des mains quelques minutes après son accouchement et en songeant à la condamnation sociale dont elle a été victime parce qu’elle n’était pas mariée.

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Dimanche 25 Mai 2014 à 17:43

    C'est bien triste l'histoire de cette femme, je trouve qu'elle est superbement bien contée, j'espère qu'elle se plait dans sa maison, qu'elle l'aime bien, car c'est tout ce qui lui reste, avec cette petite fille qu'elle voit de loin dans la cour, Merci Mario, fanfan

    2
    Dimanche 25 Mai 2014 à 17:58

    Bienvenue et merci de lire tout ça.

    3
    fanfan76
    Lundi 26 Mai 2014 à 09:25

    Merci à toi, j'ai beaucoup de plaisir à lire les histoires de ces personnes très différentes et qui d'une certaine façon se rejoignent, fanfan

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