• 54 : Horreur ! Un dentiste !

     

     

    Le dentiste, toujours dans la vingtaine, connaît un succès fulgurant auprès de la dentition féminine de la ville. Règle générale, ceux de sa profession sont à demi chauve, portent de minces moustaches ridicules et sont plus pâles qu’une tempête de neige, sans oublier qu’ils ont tous des lunettes aux verres épais et aux montures noires. En poste depuis moins de deux années, le jeune a les mains généreuses, des cheveux ondulés et un regard hollywoodien. Sans doute l’ancien champion de piste et pelouse de son université. Il utilise la méthode moderne pour sa salle d’attente : des jouets pour les enfants, des revues du mois courant et la radio syntonisée à une station avec de la musique gaie.

    « Des jouets ? M’en fiche ! C’est un monstre, un point c’est tout. Quelqu’un qui fait ouvrir des bouches, avec une seringue dans la main droite et des pinces dans la gauche, ne peut être rien d’autre qu’un monstre. Pourquoi est-ce qu’on porte des dents ? Un tas de problèmes ! Pas de dents : pas de dentiste. La vie serait enfin merveilleuse. »

    La secrétaire a parlé à la jeune patiente comme si elle était un bébé, l’assurant que le gentil dentiste ne fait pas de bobos aux ‘ti n’enfants. Quand on s’adresse ainsi à une fille qui aura bientôt douze ans, « ça fait imbécile, un point c’est tout. »  Pire encore : congé d’école. Plus d’une applaudirait, mais pas elle. L’enfant aime l’école : apprendre, lire, écrire, découvrir, s’émerveiller. Au lieu de ces trésors : un Dracula diplômé. Après cet enfer, la victime retournera chez elle, la bouche engourdie, incapable de parler. Les aliments, au souper, goûteront le sang.

    La petite fille regarde par la fenêtre, fait la sourde oreille à l’ordre de sa mère de s’asseoir. La pauvre se demande pourquoi elle a mal aux dents, car, après tout, elle les brosse trois fois par jour, ne mange pas des tonnes de bonbons sucrés. À son âge, il y a des mystères jamais révélés qui enlaidissent les enfants. Elle l’a vu chez sa voisine, qui refuse de jouer avec elle et qui a jeté sa poupée en se bouchant le nez. Est-ce que le mal de dents représente un signe avant-coureur de cette situation ?

    Le trafic automobile s’intensifie, à cette heure. « Tous ces conducteurs portent des dents. Quel ennui ! Ils sont un jour passé par un donjon comme celui-ci. Ça sent la maladie, ce lieu. Un point c’est tout. Je me souviens de la première fois… J’avais pleuré trois jours entiers et fais des cauchemars pendant une semaine, en revoyant approcher la seringue. »

    Le médecin a évité toute décoration pouvait faire penser au mal : pas d’affiches de prévention ni de conseils pour se nettoyer les dents. Il y a une peinture d’un paysage de la province de Québec et des photographies de chiens et de chats. La fillette approche de cette dernière, heureuse de penser que les animaux domestiques ne vont jamais chez le dentiste. Elle retrouve sa place près de sa mère, exaspérée de voir cette girouette aussi boudeuse.

    « Maman doit se demander ce qu’elle a mis au monde. Je ne suis pas comme les autres et ne le serai jamais. Quand je pense à la photo de moi quand j’étais bébé : pas de dents. Ma plus belle photographie. » Elle regarde vers le plancher, tout en bougeant les jambes, se demandant ce que la sœur doit être en train d’enseigner aux autres, à ce moment même. Au cours de l’heure du dîner, les écolières auront joué au ballon, sauté à la corde ou fait des choses saines, comme lancer des grimaces aux garçons de l’école voisine, pendant qu’elle se préparait à la guillotine dentaire. « Qu’est-ce qui pousse un homme à devenir dentiste ? Plombier, mécanicien, électricien, c’est honorable, mais dentiste ! Il faut être foncièrement fou. Un point c’est tout. Quand je pense que dans quinze minutes, je vais entrer dans ce cercueil en pensant : Adieu, monde cruel ! Ensuite, le monstre va… Quoi ? Tout de suite ? Hein ? Adieu, monde profondément cruel ! »

    Instant fatal ! La petite devrait s’enfuir illico, mais deux dents géantes et armées montent la garde, bloquant la porte de la liberté. La secrétaire se transforme en sorcière au dos courbé et au nez pointu, la poussant avec violence dans la caverne du monstre. Il y a du sang partout sur les murs et des têtes de squelettes d’enfants jonchent le sol. Des diables rouges, avec des dents prédominantes, rient sans cesse en la menaçant avec leurs fourches pointues et brûlantes.

    Le dentiste, la bave à la bouche, avance vers elle en hurlant, tenant la seringue avec sa main droite osseuse et mauve, alors que dans la gauche menacent les pinces rouillées par trop de sang, sans oublier les lambeaux de gencives qui pendent. Elle refuse d’ouvrir la bouche. Six diables surgissent aussitôt pour forcer cet antre cloué. Ils la projettent sur la chaise et l’attachent avec une chaîne solide. L’écho des souffrances des enfants victimes de ce maniaque retentit partout, alors que l’infâme cogne chacune des dents de la fillette avec un marteau. Han ! Han ! Han !

    « Oooo… Je pense trop ! Maman va raconter à toute la parenté que je suis une pleurnicharde et une peureuse. Mais je suis une peureuse ! La peureuse par excellence de cette ville ! Pleurnicharde ? Ça, non ! Je suis une grande fille et non un bébé ! Si je pleure, ça va finir par se savoir partout dans le quartier et les filles de l’école vont rire de moi en me pointant du doigt. Je vais me montrer courageuse, comme une héroïne de roman ! »

    La fillette balance les jambes, regarde furtivement à gauche, à droite, avant de s’immobiliser et de penser : « Oui mais, les héroïnes de romans pleurent tout le temps… Elles ne vont pas chez le dentiste. Et puis… oh ! je crois que cette fois, c’est vrai. Qui va sortir de là, la bouche dégoulinante de sang ? Qui ? Hein ? Elle ? Cette idiote était avant moi ? Et elle sourit ? Si elle sourit, c’est que je suis capable d’affronter mon sort avec courage, sans sourciller, comme une grande. Et à quatre heures, je vais me délecter d’un suçon comme si jamais ce mal de dents n’avait existé ! Un point c’est tout ! » 

     


  • Commentaires

    1
    Armelle
    Lundi 26 Mai 2014 à 00:07

    Je n'ai pas l'habitude de mettre des commentaires mais je voulais vous dire que j'apprécie ces petites lectures quotidiennes que je lis depuis quelques jours.


    Vous me donnez envie de vous connaître davantage, surtout quand on a la chance d'avoir un écrivain local.


    Bonne continuation !

    2
    Lundi 26 Mai 2014 à 00:24

    Merci !


    De la part du local.

    3
    fanfan76
    Lundi 26 Mai 2014 à 14:33

    Ah bravo, Mario, tu nous décris bien la phobie du dentiste pour cette petite fille, je crois que sa maman a ajouté à son angoisse,par la peur de souiller ses jolis vêtements du dimanche par du sang!... fanfan

    4
    Lundi 26 Mai 2014 à 18:07

    Qui aime les dentistes ?

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