• 53 : Il vaut mieux prévenir que...

     

     

    Le vieillard pousse la porte, demeure immobile une fois à l’intérieur de la pharmacie, alors que la caissière, à sa gauche, et le pharmacien, tout au fond, pensent simultanément que le grand manège va recommencer, comme cela se produit chaque semaine, parfois chaque jour, depuis l’ouverture du commerce, il y a deux années. Le vieux décide d’entreprendre sa visite par la première rangée à sa droite.

    « Du sirop… Toutes les marques ! Voilà une bonne pharmacie. Lequel est le meilleur ? L’hiver va nous tomber dessus rapidement et ce serait une bonne idée d’avoir une bouteille d’excellent sirop à la maison à ce moment-là. Un de ces jours, le rhume me tuera. Si j’y pense bien… j’ai toussé souvent, cette dernière fin de semaine. Peut-être est-ce le début d’un rhume. Ce serait sage de me procurer du sirop aujourd’hui même. Quelle marque choisir ? Je vais regarder les étiquettes. »

    Cette lecture le fait sursauter, se souvenant qu’il y a quelques années, il avait acheté un exemplaire de ce produit. Guérison presque immédiate ! « Un homme de mon âge doit se méfier du rhume. Parfois mortel ! Qui dit rhume pense mouchoirs.  Est-ce qu’il m’en reste à la maison ? Je ne me souviens plus… Je vais aller voir s’il y a un rabais. Il faut des mouchoirs très solides et qui ne sont pas rudes pour le nez et… j’y pense ! Si j’attrape le rhume, en plus de me moucher et de boire du sirop, je vais aussi avoir mal à la tête. J’ai besoin d’aspirines. La bouteille achetée la semaine dernière est presque vide. Oh ! des pastilles, c’est aussi essentiel ! »

    Il se passe peu de temps avant que l’homme ne dépose ces quatre produits sur le comptoir de la caissière. Il s’excuse auprès de la dame, assure qu’il a d’autres achats à faire avant de payer. Le vieillard se dirige vers la seconde rangée, sursaute en voyant un flacon transparent, rempli de jolies pilules orangées. « Qu’est-ce que ça peut être ? Des fortifiants ? Une bonne idée. Comme j’ai dépassé mes quatre-vingt ans l’été dernier, il vaut mieux prévenir que guérir. Un homme de mon âge a besoin de forces. Le prix me semble raisonnable. Je vais lire les indications pour m’assurer que ces pilules ne seront pas dangereuses pour moi. »

    Quand il approche de la fin de la rangée, le pharmacien se presse de trouver un coin loin du regard du client, ne désirant surtout pas l’entendre parler pendant de longues minutes de ses souffrances. Fausse manœuvre de la part du spécialiste, car le vieillard, les bras chargés, est déjà retourné à la caisse. La femme lève les yeux aux cieux, sachant que dans dix minutes, il y aura là une vingtaine d’objets et que, comme d’habitude, le vieux sera incapable de les payer et qu’il faudra tout replacer sur les tablettes, après son départ.

    « Du nouveau savon ? Inutile ! La marque que j’utilise depuis vingt ans me satisfait, d’autant plus qu’elle m’a été recommandée par mon médecin, afin d’éviter les maladies de la peau. À mon âge, ça peut arriver. L’emballage est cependant beau et… oui, ça sent vraiment bon. Je vais regarder les détails pour m’informer. » Brosse à dents ? « La mienne commence à être usée. » Shampoing ? Pour un chauve ? « Il me reste des cheveux derrière la nuque. Il faut toujours avoir les cheveux propres, même si j’en ai moins que jadis. Propreté égale santé. Tel est mon principe. » Re-comptoir de la caissière et à l’attaque pour la troisième rangée.

    « Des sels contre les indigestions… Juste d’y penser, le mal me reprend… C’était voilà cinq ans, un peu après Pâques. Une souffrance de tous les instants ! J’avais tellement mal au ventre que je ressentais des douleurs jusqu’au bout des orteils. Si ça m’arrivait encore ? Avoir ces sels à la maison éviterait beaucoup d’ennuis et… Oui ! Je connais cette marque ! Excellent remède. Je vais en prendre une bouteille. Et ça ? Oh ! »

    La vue de ce contenant soulageant les enflures lui donne mal aux mains tout de suite. Il les regarde, effrayé, pensant de nouveau à l’hiver qui va commencer son règne dans quelques semaines. Il se remémore ce moment atroce, il y a une dizaine d’années, alors qu’il avait pelleté la devanture de la maison suite à une tempête. Il s’était tant gelé les mains qu’il pleurait comme un gamin. Ce souvenir douloureux l’incite à ajouter ce produit à ses acquisitions.

    D’autres objets sur le comptoir, le vieillard s’excuse auprès de la caissière et suggère poliment de mettre des petits paniers à la disposition de la clientèle. Avant d’atteindre la quatrième rangée, l’homme se sent étourdi. Il se gratte les tempes, cherchant à se remémorer dans quelle rangée sont placés les pilules contre les étourdissements, pensée qui devient fugitive quand il pose les yeux vers la section des onguents. Il en existe pour toutes les raisons.

    « Celle-là… Contre les élongations musculaires. Oh oui ! J’ai souvent mal à la jambe droite quand je marche trop. À mon âge, c’est normal. Cependant, mon médecin m’a recommandé de ne pas trop m’enfermer dans la maison, de sortir pour respirer le bon air, de marcher à mon rythme. Quand je rentre chez moi : élongation ! C’est contradictoire, cette situation. Par contre, je ne peux désobéir à un conseil d’un médecin. C’est un homme savant et il ne se trompe jamais. Puis, j’aime marcher, regarder les vitrines, parler aux gens, admirer les canards dans l’étang. Cet onguent est pour moi, il n’y a aucun doute ! Je vais cependant lire les détails… »

    Un peu plus loin : pilules qui donnent de l’énergie. Quand il échappe le contenant et que les rouges se répandent sur le plancher, il n’a pas trop d’énergie pour se pencher et les ramasser. Heureusement qu’un jeune homme se presse de le faire à sa place. « Gentil, ce garçon. Il en reste, des biens élevés. Bon, je crois que j’ai maintenant tout ce qu’il me faut pour me sentir comme il faut. Je vais aller payer. »

    Habituée, la caissière lui fait savoir que l’addition mène à la somme de onze dollars et quarante-trois sous. Le vieux sourit, remercie, tout en fouillant dans son porte-monnaie. Embarrassé, il se rend compte qu’il ne lui reste que quatre-vingt-dix sous. La caissière comprend la situation. L’homme retourne sur le trottoir, avec un petit sac contenant la bouteille de shampoing.

    En sortant ravi de la pharmacie, le vieillard sourit à une femme et sa petite fille, montant au second étage vers le bureau du dentiste. L’enfant porte une  jolie robe, mais elle se demande pourquoi sa maman l’a endimanchée pour passer sur la chaise aux supplices, dans ce lieu où le sang coule partout et où la salle d’attente ressemble à un salon funéraire.

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Lundi 26 Mai 2014 à 14:40

    Monsieur hypocondriaque, mais qui n'en a pas les moyens! et petite fille avec phobie du dentiste se croisent, fanfan

    2
    Lundi 26 Mai 2014 à 18:08

    Il y a des liens entre chaque texte, mais ils ne sont pas toujours à la fin. Ici, la pharmacie et lle dentiste sont dans la même maison.

    3
    Fleur rose
    Mardi 27 Mai 2014 à 03:43

    Vous êtes vraiment comique monsieur Bergeron |

    4
    Mardi 27 Mai 2014 à 05:34

    Ah ouais ? Merci !

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