• 52 : Le policier du quartier

     

     

    Le policier retourne sur ses pas une autre fois pour, encore et encore, parcourir cette rue, ainsi que les cinq voisines. « Il me reste une heure et dix minutes avant de terminer. J’ai si hâte ! Mon ventre crie famine ! J’ai mal aux pieds ! Qu’est-ce que je donnerais pour être promu à une auto-patrouille… Il n’y aurait pas plus d’action, mais c’est plus reposant pour les pieds. J’imagine que c’est comme dans tous les domaines, pour les jeunes : commencer au bas de l’échelle. Souvent, à force de trop marcher, je me sens davantage facteur qu’agent de la paix. »

    Le restaurant lui a surtout rappelé son envie de manger. L’homme considère comme une calamité un métier obligeant de dîner au milieu de l’après-midi et de souper dans la même situation au cours de la soirée. Son métabolisme, prétend-il, a passé vingt ans à ingurgiter aux heures normales et n’a jamais accepté ces cinq années de changement. Dans beaucoup de villes, les patrouilleurs piétons ont été éliminés, parce qu’ils n’en valaient pas la chandelle. Les plaintes qu’il reçoit sont souvent des stupidités, comme s’il était la bonne d’enfants des gens du quartier.

    « Quand je pense à la panique du cordonnier, à neuf heures ce matin, me faisant de grands signes. Le voilà à chialer parce que quelqu’un avait forcé sa porte arrière. Je croyais que j’aurais enfin de l’action quand, tout à coup, cet idiot termine en disant qu’il ne portait pas plainte, car rien n’a été volé. Pourquoi m’a-t-il raconté tout ça, alors ? Pour que je le console, que je lui dise qu’il faisait pitié ? Est-ce que je devrai écrire cette niaiserie dans mon bilan de la journée ? Que j’ai aidé une fille sortant du restaurant à se relever ? Que j’ai reçu la plainte d’une vieille sorcière parce que je porte la moustache ? Que j’ai dû sortir un jeune imbécile coincé sous un hangar, cherchant un chien qui n’était même pas là ? Quel ennui, que ma tâche ! »

    Une automobile au moteur bruyant le fait sursauter. Il dessine quelques pas vers l’intersection, mais change d’idée. « Pourquoi je ferais du zèle alors que ma journée achève ? Un autre l’arrêtera à ma place pour lui ordonner de faire réparer son tacot. Je crois que je vais remonter dans le coin du parc, où il y a moins de chances pour qu’il se passe quelque chose. Peuh ! Je suis la contradiction sur Terre : une minute je maugrée parce qu’il n’y a rien, puis la suivante, je me plains tout autant afin qu’il n’arrive rien. »

    En passant devant la boutique du réparateur de bicyclettes, il se demande de quoi peut vivre cet homme au cours de l’hiver. Voilà la pharmacie avec le bureau du dentiste au second étage. Suivent le salon de barbier, la taverne, puis cette étrange maison, très vieille. Le policier croit qu’elle était là au moment où cette partie de la ville faisait encore partie de la campagne. Il n’a jamais su qui l’habitait. Un fantôme ? « J’aimerais tant me frotter à un fantôme. Ça rendrait ma tâche palpitante ! Comment passer les menottes à un fantôme ? Ils ne m’ont jamais enseigné ça, lors de ma formation. Je vais poser la question au chef. » Il entre quelques minutes dans la tabagie pour acheter une tablette de chocolat, même si un règlement lui interdit de manger pendant son travail.

    « Ça ne fait pas de mal ! Je me demande si le chef va finir par se sentir agacé de lire mes bilans et de se rendre compte que je suis le roi de la page blanche. Tout de même pas de ma faute si les gens sont bien élevés ! En cinq années de métier, je ne me suis jamais frotté à un bon bandit dodu, du style qui attaque une banque, qui se sauve à toutes jambes en sortant d’un commerce, se retourne, sort son pistolet, me vise, mais je l’évite grâce à mes réflexes. Puis, je me penche et tire à mon tour. Pan ! Pan ! Dans les mollets ! Au fond, si quelqu’un pointait une arme en ma direction, je perdrais connaissance et… Tiens ! Un ballon ! D’où sort-il, celui-là ? Je crois que ça vient du deuxième étage, de l’autre côté. Le locataire doit organiser une fête pour enfants. Est-ce que je dois écrire ça dans mon rapport ? Chef ! J’ai sauvé un ballon rouge d’une mort atroce, au péril de ma vie ! Je dois avouer que j’ai un supérieur qui entend souvent à rire. Quelle chance ! Sinon, notre vie serait si terne. »

    Il pige une autre pépite de chocolat dans l’emballage caché dans la poche de son uniforme et la porte discrètement à sa bouche. Il pense soudainement à un film mettant en vedette Humphrey Bogart. « Quel détective ! Merveilleux ! Quand son partenaire a été tué, il s’est contenté d’enlever son nom sur la porte du bureau. Je me verrais parcourant cette rue avec un imperméable et un superbe chapeau aux rebords larges. Ici, nos enquêteurs servent surtout à trouver le chien qui est venu se satisfaire dans les fleurs d’une vieille veuve pointilleuse ou à chercher à savoir lequel du voisin empiète sur l’autre avec sa clôture. »

    Le jeune homme voit approcher ce vieillard qui parle sans cesse de maladies et qui visite la pharmacie presque chaque jour. Trop tard pour se défiler ! À la grande surprise du policier, il a droit à une simple salutation par un bref coup de tête. « Il est sans doute malade pour vrai, cette fois. L’entendre parler m’étourdit et me donne envie d’avaler un pot d’aspirines. » Les résidents d’une rue sont comme un arc-en-ciel qui aurait cent fois sept couleurs. Chacun semble croire que le policier de service doit les connaître à fond, afin de mieux les protéger. Enfin sur la rue, le jeune homme a l’impression que pour chaque personne débutant la journée du bon pied, il faut obligatoirement le saluer ou lui parler.

    « J’y pense ! La fille qui est tombée en face du restaurant ! C’était une espionne communiste venue prendre des renseignements à communiquer au gouvernement soviétique pour préparer l’attaque des États-Unis en passant par le Canada ! J’aurais dû m’en rendre compte tout de suite ! Maintenant, notre civilisation est en danger ! L’affaire me paraît grave et… Allons donc ! Le caramel à l’intérieur du chocolat me colle au palais. » Discrètement, il tente de se tirer de cette impasse, avant de regarder sa montre, trouvant que le temps passe trop lentement. « J’ai faim ! Puis j’ai tant hâte d’être chez moi, à ne plus marcher, à n’entendre personne et à relaxer en lisant cet excellent roman policier que je viens d’emprunter à la bibliothèque. »

      

    Le film avec Humphrey Bogart est : The Maltese Falcon.

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Mercredi 28 Mai 2014 à 14:31

    C'est un rêveur ce policier! il s'invente des histoires en plus! il faut dire que son métier ne semble pas du tout passionnant. fanfan

    2
    Mercredi 28 Mai 2014 à 18:42

    Le mari de ma soeur était policier et il lui arrivait souvent de nous amuser en racontant les pitreries auxquelles il devaiut faire face dans ses fonctions.

    3
    fanfan76
    Mercredi 28 Mai 2014 à 19:39

    oui Mario, et tu l'as très bien relaté, fanfan

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