• 51 : Folle d'amour !

     

     

    La blonde adolescente se redresse, regardant fixement à l’extérieur vers le policier qui poursuit sa ronde. Elle s’affaisse, persuadée qu’il ne l’a même pas remarquée. La portion de frites et le sandwich au poulet arrivent au même moment. Elle remercie la serveuse d’un rapide coup de tête et, pour la millième fois, trouve qu’il est idiot de pousser la porte de ce petit restaurant pour manger la même chose qu’elle passe ses journées à servir, au comptoir lunch du grand magasin à rayons du boulevard commercial. « Les frites sont meilleures ici », pense-t-elle sans y croire. « Par contre, ce sandwich me paraît infect. »

    Elle n’a que dix minutes pour ce repas, ayant perdu trop de temps à marcher sur le trottoir, cherchant du regard le policier. Elle lui aurait demandé l’heure et, ainsi, une conversation serait née. Avant tout, l’adolescente aurait pu enfin constater s’il porte la bague ou non. En se montrant très osée, elle lui aurait avoué que la moustache lui va très bien. Grand sujet de conversation dans le quartier ! Les vieux affirment que tous les agents de jadis portaient cet ajout,  il y a cependant très longtemps.

    « Ça paraît distingué et sérieux. Cependant, pour être séduisant, il n’a pas besoin de moustaches. Pourquoi est-ce que je perds du temps à penser à tout ça ? Beau comme lui, un homme est nécessairement marié. Pourquoi un gars dans la vingtaine noterait-il une fille de seize ans comme moi, petite employée d’un commerce anglais ? Une chance sur cent pour qu’il ait un jour pensé que je suis belle. Je devrais tenter le grand coup un de ces jours, afin d’en avoir le cœur net. Il faut forcer la main du destin ! Comme dans les films ! Pouah, comme il est mal apprêté, ce poulet ! »

    L’adolescente, perdue dans son songe, n’entend pas les rires gras, les conversations à l’emporte-pièce de cette clientèle disparate, mêlant les flâneurs enracinés aux femmes à leur première visite, vantant telle robe en vitrine et parlant de cette chapelière qui vend trop cher. À la fois restaurant de quartier et s’adressant au grand public de la ville, le lieu annonce en lettres géantes qu’il n’existe pas de meilleures frites dans la province de Québec. D’ailleurs, le patron, un joyeux drille à demi chauve, avec toujours un mégot vissé entre les lèvres, aime répéter sans cesse qu’il coupe lui-même les patates et que la recette magique provient de sa grand-mère, qui était belge, le peuple suprême de ce mets royal. L’homme aime enchaîner à toute vitesse les blagues les plus usées qui puissent exister.

    « Au fond, il y a de l’ambiance, ici. Pas comme à mon comptoir. J’en ai assez de me balader dans un espace aussi étroit et de faire une collision hebdomadaire avec ma consœur. Elle a passé près de me tuer, il y a deux semaines. Ici, c’est plus personnel, tout comme les petites boutiques qu’il y a sur cette rue. Le grand boulevard commercial manque souvent d’humanité. Je ne devrais pas trop me plaindre, pourtant. Qu’est-ce qu’une fille peut faire en sortant de l’école, sinon trouver un emploi minable comme le mien ? Moins pire que dans une manufacture ! Il faut y passer, en attendant le grand jour du mariage. »

    Le patron bondit près de sa table, pour lui demander si sa commande est à sa convenance. Elle hoche la tête rapidement même si, au fond, elle n’a pas très faim. Passer ses journées face à de la nourriture enlève l’appétit. Elle croit qu’un fruit aurait été suffisant. La jeune femme l’aurait croqué tout en marchant et, avec de la chance, elle aurait rencontré le policier. « Il a des mains immenses et très belles. Les mains représentent le miroir de l’âme. Elles racontent la personnalité. Je ne connais même pas son prénom ! Une vieille chialeuse m’a dit son nom de famille : petit-fils d’une famille qui a immigré d’Europe voilà sûrement cent ans. C’est un nom distingué, qu’on n’entend pas souvent. J’aimerais le porter. Avec un mari comme lui, j’aurais de très beaux enfants. Je suis certaine qu’il adore les petits de tout son cœur. Les policiers aiment tout le monde. Un noble métier ! Aider chacun, les protéger, tant de choses ! J’ai des frissons de penser que je pourrais devenir l’épouse d’un policier ! »

    La dernière bouchée avalée, l’adolescente sort son paquet de cigarettes, mais fouille sans cesse son sac à main, à la recherche d’allumettes. Surgissant de nulle part, une main gracieuse tend un briquet. Elle lève les yeux et sent son cœur battre en apercevant un garçon superbe, avec un regard franc, des épaules larges, une chevelure généreuse. De plus, il rougit avant de retourner à sa table.

    « Ça ne veut rien dire. Il est beau, mais les gars de mon âge se montrent si immatures. Ils ne pensent qu’à la musique, aux sports, au cinéma. Ça manque de sérieux. Pas comme un policier dans la vingtaine. Cet inconnu a tendu son briquet pour se montrer serviable, et non parce qu’il m’a remarquée. De plus, il n’a pas de moustaches. Ses mains, par contre… Très belle âme ! Sera-t-il ici si je viens dîner demain à la même heure… »

    Elle se demande si un café ne couronnerait pas de belle façon ce repas. Cependant, la réalité la rattrape : presque midi cinquante et elle doit recommencer à travailler dans dix minutes. Discrètement, la demoiselle regarde du côté du bon samaritain au briquet. Leurs yeux se sont croisés et il était tout autant rouge. « Merci encore » fait-elle dans sa direction, tout en se levant pour se rendre au bout du comptoir et payer l’addition, après avoir déposé cinq sous de pourboire sur sa table.

    « Ce n’est pas cher. Beaucoup moins qu’à mon comptoir. Voilà la raison pour laquelle ce restaurant remporte tant de succès : des prix abordables. Je reviendrai demain, au cas où… Oh ! mon policier ! Mon homme ! Je le vois approcher par ici ! Vite ! Vite ma monnaie, madame ! » Les sous entre les mains, elle les échappe dans son empressement. Quatre hommes se précipitent vers le sol pour les ramasser. La jeune fille sort si rapidement qu’elle oublie les deux marches, pique du nez, tombe sur le ciment, s’éraflant les paumes et les genoux. Soudain, les grosses mains policières se tendent pour l’aider à reprendre position, alors qu’elle rougit comme une caisse de tomates, ayant noté qu’il ne porte pas de bague. Elle s’éloigne en marchant sur un nuage, pendant qu’à la fenêtre du restaurant, un garçon au cœur battant se demande si elle sera de retour demain à la même heure. 

     


  • Commentaires

    1
    Fleur rose
    Mercredi 28 Mai 2014 à 03:54

    Est-ce qu'elle va réussire ?

    2
    Mercredi 28 Mai 2014 à 05:59

    Eh non !

    3
    fanfan76
    Mercredi 28 Mai 2014 à 14:18

    Je ne sais pas si elle est vraiment certaine de ses sentiments pour ce policier? fanfan

    4
    Mercredi 28 Mai 2014 à 18:41

    Sans doute que non !

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :