• 50 : Le garçon et les oiseaux

     

     

    Le garçon passe rapidement par la boutique de son père, réparateur de bicyclettes, à qui il sourit généreusement, avant de monter, deux marches à la fois, jusqu’à la maison où sa mère, visage narquois, lui indique la porte de la galerie arrière, où il prendra son dîner. Elle sait qu’il n’aurait pu tenir en place en demeurant à l’intérieur. Le petit file à sa chambre, tapissée en toutes parts avec des photographies et des dessins d’oiseaux, puis met la main sur le Trésor des Trésors : une lunette d’approche de haute gamme, cadeau des parents pour son neuvième anniversaire de naissance, dimanche dernier.

    « Comme il est beau, celui-là ! Il a une petite tache jaune sur la tête. C’est incroyable de voir un détail semblable sur un oiseau qui est à deux rues d’ici. Quelles découvertes extraordinaires je vais faire grâce à cette longue-vue ! Je jure de toujours me montrer obéissant à mes bons parents, à cause de ce cadeau extraordinaire qui va changer ma vie ! Être obéissant, ça veut aussi dire : mange ta soupe. »

    À peine trente minutes pour le repas, considérant le temps perdu de l’école à la maison et de la maison à l’école. Très peu ! Nombre de gars vont profiter de ce temps pour se lancer dans des parties de ballon coup de pied ou toutes sortes de jeux futiles. La température estivale ne peut servir qu’à regarder les oiseaux, dans l’esprit du garçon. Chaque hiver, il souffre de ne pas en voir, alors qu’au printemps, il surveille chaque jour l’arrivée du premier aventurier n’ayant crainte du froid. Derrière le garçon, vite retourné à la lunette, sa mère, bras croisés, examine son incorrigible passionné. Elle cogne sur le bois de la porte pour lui rappeler qu’un sandwich accompagne aussi le potage.

    « À la fin de cette journée d’école, je vais avoir une heure bien à moi pour me rendre au parc et regarder comme il faut mes amis. Je vais pouvoir observer le haut des arbres, les nids, ceux qui sont très loin et que je n’aurais jamais aperçu sans mon cadeau. Je vais voir des bébés, puis la maman qui approche du nid avec un ver dans le bec. Il faudra que je prenne tout en note dans mon calepin. Il y a des gars qui veulent devenir pompiers, policiers, garagistes, mais moi, je sais que je vais être un orinto… un ornito… un oiseautologue ! Ce n’est pas un métier courant, mais je serai le meilleur. Je vais écrire des livres, donner des conférences, être invité pour des causeries à la radio. Tout le monde aime les oiseaux, mais les connaître comme moi, il n’y en aura pas deux et… Oh ! Au sol! Je dois regarder ! »

    Les exclamations ne sont pas retenues. Le volatile, se sentant peut-être espionné, subit une soudaine crise de timidité et s’envole jusqu’à la corde à linge. Le garçon dépose sa lunette, ne cessant cependant de le regarder, si bien qu’au lieu de prendre le sandwich, il se trempe le bout des doigts dans le potage. Et s’il jetait un peu de pain pour faire descendre le fugitif ? D’abord s’assurer que sa mère ne le voit pas. Hop ! Quel festin ! L’enfant se sent ému d’avoir pu ainsi rendre service et remplir la panse du petit.

    Le repas terminé, le garçon se presse de se laver les dents et les mains, puis de descendre dans la cour avec son précieux outil. Il se couche dans l’herbe et scrute le ciel, le gros arbre du voisin, sans oublier sa cabane à oiseaux, le chef d’œuvre de sa vie et… heu… le chef d’œuvre de sa vie avec l’aide constante de son père. Il voit aussi passer un lointain avion, laissant dans le bleu infini la longue queue blanche de sa présence.

    « Les hommes qui ont créé l’avion rêvaient de devenir des oiseaux. Même chose pour ceux qui ont inventé le ballon à air comprimé. Ils étaient jaloux des oiseaux. Ils ont réussi leurs inventions, mais n’ont jamais atteint la perfection et la splendeur du vol d’un véritable oiseau. Beaucoup d’enfants rêvent de prendre l’avion, mais moi, je préférerais le ballon. À une certaine distance, je verrais la Terre comme un véritable volatile. Tiens ! Une grosse mouette ! Salut, toi ! Les mouettes ont une mauvaise réputation et c’est injuste. »

    Le garçon sourit en se remémorant un instant du dernier été, alors qu’il lançait des bouts de pain aux canards de l’étang du parc et qu’une dizaine de mouettes gloussaient tout autour de lui. Une mouette, futée, s’était lancée dans l’eau, face au garçon, avec l’air de dire qu’elle était aussi jolie qu’un canard et méritait une miche. Il avait trouvé cette anecdote très drôle et significative sur l’intelligence des  mouettes. Il sait que ces oiseaux ont de très petits yeux, mais qu’ils aperçoivent des choses discrètes à une longue distance.

    Le garçon se met à revivre ce rêve qui l’a bercé tant de fois, qu’il soit éveillé ou endormi : le voilà devenu le seul être humain sur Terre et il vit parmi les oiseaux qui l’ont adopté. Il connaît leur langage et communique avec eux, sans oublier qu’il désire épouser le plus joli rouge-gorge de la colonie. Une remarque de sa mère le tire de ce doux songe. En effet, il y a de l’école cet après-midi. Pour devenir savant, il faut étudier, bien que le jeune se demande à quoi servira de connaître par cœur toutes les pages du catéchisme quand il sera le Maître international incontesté de toutes les espèces volantes.

    Il se relève, dépoussière son pantalon alors que sa mère fait balancer la cravate de son uniforme. Il doit aussi descendre le dîner de son père à la boutique. Lui demander d’apporter la lunette d’approche à l’école ? Il refusera. Voilà le gamin tenté quelques secondes par une désobéissance. À quoi bon ? Malgré ses précautions, une enseignante s’en rendrait se compte et le dirait à ses parents.

    Il parle à toute vitesse des espèces observées ce midi. Le père sourit, même s’il a entendu la même chose des centaines de fois. L’homme hoche la tête, serre comme il faut la cravate de son fils et lui demande de toujours travailler fort en classe. Le garçon constate que la fillette voisine a décidé de traverser la rue. Comme rien ne le presse, il passe face au petit restaurant où, parfois, une jeune fille vient dîner. Il aime la regarder car elle ressemble à une perdrix, avec ses cheveux blonds très pâles, son visage maigre et ses yeux perçants. Pas aussi belle que le rouge-gorge de son rêve, cependant ! Elle est là ! Un sourire discret et le voilà satisfait. Le garçon marche la tête dans les nuages, regardant quelques moineaux en équilibre sur le fil électrique. Il croit que les moineaux ordinaires sont une race aussi précieuse que toutes les autres. Reprenant son chemin, il se frappe au grand policier moustachu. « Excusez-moi, monsieur moineau. »

      

    La petite fille du chapitre précédent ayant réussi à traverser la rue, nous voici de l'autre côté de celle-ci. Je pars en sens inverse, remonte vers le nord, où le roman a débuté.  Ce texte représente donc le milieu du roman.

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Mercredi 28 Mai 2014 à 14:48

    Pour ce milieu du roman, j'ai beaucoup aimé ce personnage du petit garçon qui aime tant les oiseaux du ciel, et qui considére les petits moineaux, moi qui les aime aussi! j'ai beaucoup apprécié ce mot oiseautologue, merci Mario, fanfan

    2
    Mercredi 28 Mai 2014 à 18:44

    Merci ! Et j'ai réussi à trouver une photo idéale.

    3
    fanfan76
    Mercredi 28 Mai 2014 à 19:37

    Oh oui tout à fait vrai, la photo aussi est super, merci Mario, fanfan

    4
    Jeudi 29 Mai 2014 à 01:22

    Il y a des photos que j'ai et d'autres qu'il faut trouver, dont quelques pas impossibles, comme le policier moustachu.

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