• 5 : Insatisfait

            

    5 : Insatisfait

     « Stupide porte ! Vas-tu fermer ? » Vlan ! Et vlan ! « Il était temps ! Imbécillité de bagnole et… J’ai oublié mon sac sur le siège… Quand ça va mal, ça ne peut aller bien ! » Hors de lui-même, le jeune homme riposte avec un coup de pied dans la portière de la vénérable Ford 1927, achetée à rabais parce que son travail exigeait un déplacement important. L’automobile engloutit une partie de son salaire en essence et en réparations.

             Réalisant soudainement que son impatience tonitruante pourrait déranger des gens dans leur sommeil, il décide de se calmer un peu, s’assoit sur le bord du trottoir et tire une cigarette de son paquet. « Ce serait mieux de trouver de l’ouvrage ici. Facile, pourtant ! Les emplois ne manquent pas. Le plus ardu serait de convaincre mon épouse. C’est elle qui m’a envoyé dans cette manufacture à vingt milles de la maison sous prétexte que je gagnerais cinq dollars de plus par semaine. Cinq piastres de plus, c’est insuffisant pour le train de vie qu’elle… Elle n’était pas comme ça, lors de nos fréquentations ! Elle dépense trop pour des singeries dont on n’a pas besoin, pour ses robes, des bijoux et du parfum dont elle pourrait se passer. Stupidité ! »

             Il jette sa cigarette au loin, soupire, en prend une autre aussitôt, se répétant qu’il doit absolument demeurer calme avant d’entrer à la maison. Du coin de l’œil, il note l’absence de lumière dans le logement. « Elle dort d’un seul œil. Elle doit se poser des questions sur mon retard de deux heures. » L’épouse sait pourtant que le mari est appelé à travailler des heures additionnelles, même si le patron n’augmente pas son taux horaire pour ce surplus. « Stupidité de patron ! » Malgré sa fatigue, le jeune homme ne s’endort pas. Il ferme les yeux et réalise la beauté du silence dans la ville à cette heure de la nuit, jusqu’à ce qu’une automobile gronde au loin. Il se redresse pour la voir passer à grande vitesse.

             « Ça, c’est une vraie voiture ! Puissante ! Confortable, de plus ! Elle donne à rêver et c’est très bien d’en rester là. Le rêve, c’est idéal pour un gars comme moi, sans instruction ni qualifications. Je suis né pour devenir un usager de l’autobus et me voilà avec cette stupide Ford qui ronge mon salaire déjà dévoré par mon épouse. Bon ! Je me sens plus calme et il est temps de rentrer. Mais toi, imbécile de porte de bagnole, la prochaine fois que tu refuses de fermer, je t’arrache et je te jette dans la rivière ! Et ce sera tant pis pour les poissons ! »

             Le jeune homme monte chez lui sur le bout des orteils, n’ouvre pas les lumières afin de ne surtout pas réveiller sa douce. Il voit un message sur la table de la cuisine. Elle y explique avoir deviné ses heures de travail additionnelles et lui a préparé un sandwich au poulet, déposé dans la glacière, accompagné de carottes crues et d’olives. Elle lui recommande de manger lentement et de se brosser les dents avant de se mettre au lit. L’homme sourit, plie le papier et le met dans la poche de son pantalon. Son goûter sur ses genoux, il s’installe sur les marches arrière. Le paysage de hangars et de cordes à linge, si laid à la clarté, semble disparu pour laisser place à un champ de blé sur fond d’étoiles scintillantes.

             « Succulent ! Je dois l’avouer : sa mère lui a bien enseigné à cuisiner. Ça me coûte plus cher en épicerie, mais je me régale tout le temps. C’est une belle femme, qui sent si bon. Elle n’a pas besoin de parfum et de bijoux pour me plaire, elle devrait comprendre ça. Quels beaux morceaux de poulet... » L’assiette vide, il garde silence, avant de plonger ses doigts dans son paquet de cigarettes. Il ne s’endort pas, bercé par la nuit. Il a toujours aimé cette partie de la journée, mal connue et ayant une mauvaise réputation injustifiée. Cette attirance date du temps de son adolescence, alors qu’il se levait à quatre heures trente pour se préparer vendre des journaux à la criée. Il était toujours le premier sur les boulevards commerciaux et écoulait facilement toutes ses copies. « C’était si beau, quand le soleil se levait. On aurait dit une berceuse. »

             Craignant de réveiller son épouse, il décide de sortir, de marcher un peu sur le trottoir. Il aurait le goût de parler de sa situation. L’homme habitant à trois maisons se couche toujours tard, mais ce ne serait pas poli de frapper à sa porte. Ce voisin s’était montré prompt et impoli envers le jeune marié, voici quelques jours. « Au fond, si je le voyais, ce serait à mon tour d’être polisson. Un comptable ! Ces gens-là sont toujours du côté des patrons. Quand je pense au mien ! Me retenir deux heures de plus sans me donner un sou additionnel ! Pire qu’un anglais ! On a beau chialer contre eux, mais quand les Canadiens français deviennent patrons à leur tour, ils se croient tout permis. Je suis fatigué de son atelier poussiéreux et de ses machines de l’ancien temps ! Et son air hautain, hein ! Ça se vante d’avoir étudié dans un séminaire, mais il a les ongles plus sales que ceux d’un ouvrier. J’en ai assez de… bon ! Échappé ma cigarette dans la rue… Je suis trop énervé. Il faut me calmer. Une mauvaise journée, il y en a toujours dans chaque semaine. »

             Quelques pas à gauche, autant à droite, puis s’immobiliser, siffler en voyant passer une Chevrolet de l’année. Ce sourire ne dure pas longtemps, car il pense aussitôt à son tacot et à la portière qui ne ferme jamais. Le jeune homme ne devrait pas l’approcher, mais le diable semble le tenter. « Ça doit se réparer, cette porte. Je n’ai pas les bons outils. Si ma femme passait une seule semaine sans acheter des bas de soie ou une robe à la mode, je pourrais avoir l’argent pour remettre ça à neuf. Je devrais faire preuve de plus d’autorité. C’est moi, le mari ! C’est moi, l’autorité de la famille ! C’est moi qui… C’est vrai que lorsqu’elle enfile ses bas de soie et que je la vois… C’est décidé et je vais lui dire dès demain matin : je me cherche un emploi en ville et je vais quitter cet atelier situé trop loin et tenu par ce patron stupide ! Je gagnerai peut-être cinq dollars de moins par semaine, mais je vais économiser l’essence. Il faut vivre modestement, selon nos moyens. On n’arrivera jamais à économiser, à ce rythme. Je vais en fumer une autre pour penser à la façon dont je vais lui annoncer ma décision et… tiens ! Le comptable est encore levé. Qu’est-ce qu’il peut bien faire dans sa maison à une heure et quart de la nuit ? Je m’endors… Je vais monter me coucher. Avec un peu de chance, je ferai un beau rêve. Un joli rêve avec une belle auto de l’année avec des portes qui ferment ! » 

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Dimanche 22 Juin 2014 à 15:06

    On se demande comment il réagirait s'il connaissait le secret du comptable, déja qu'il ne l'aime pas, en pensant qu'il est du côté des patrons... fanfan

    2
    Dimanche 22 Juin 2014 à 17:31

    Tout le quartier le saurait !

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