• 49 : Traverser la rue

     

     

    Au piège ! La crainte et tous ses synonymes ! Jamais l’enfant ne s’en sortira ! La fillette a pourtant promis à sa mère, ce matin même, qu’elle pourrait traverser la rue sans aucune aide et qu’elle serait à la maison pour le dîner après cette matinée d’école. De plus, il y a des feux de circulation à l’intersection. Son père lui a montré avec patience et douceur, depuis quelques jours. Elle a tout compris comme il faut, si heureuse de l’attention que lui démontrait son papa.

    « J’ai peur, bon ! Je ne veux pas mourir, bon ! C’est trop dangereux, bon! » Les automobiles se succèdent, menaçantes et abominables. Pire que tout : il y a des camions et des autobus. Il en surgit de tous côtés. La petite est certaine qu’il tombera une auto du ciel au moment où elle traversera. Tous ces véhicules vont la dévorer, l’anéantir, puis recommencer. Ils n’attendent que l’instant propice et BANG ! Plus de gamine ! Larmes des parents, tristesse de grand-maman et le père Noël, une goutte au coin des yeux, devra rayer de sa liste le nom de la fillette la plus sage de la ville.

    « Je fréquente l’école, maintenant, et je suis grande, qu’elle m’a dit, maman. Ce n’est pas vrai ! Je suis petite et je n’aime pas l’école ! Pourquoi n’est-elle pas de mon côté de la rue, cette école ? Ils devraient la déménager. Et puis non ! Je ne veux plus aller à l’école ! La maîtresse est méchante et toutes les autres filles plus grandes que moi ! Je veux jouer avec ma poupée, dans ma cour, près de ma balançoire. Rien d’autre ! »

    Voilà dix minutes qu’elle demeure figée à l’intersection. Quelques piétons lui ont demandé si elle était perdue. Certes que non ! Sa maison, près de la pharmacie et voisine du petit restaurant, elle la voit très bien. Cependant, sa maman lui a dit de ne jamais parler aux adultes qu’elle ne connaît pas, surtout à ceux lui offrant des friandises. Qu’ils se mêlent de leurs affaires, ces grands ! Avec un peu de chance, sa mère, inquiète, sortira sur le balcon et la verra au coin de la rue. Alors, elle approchera rapidement, les bras en croix, pour bercer son cher angelot. Tout de suite, la fillette lui annoncera que l’école, c’est terminé à jamais !

    Contre toute logique, l’enfant fait un pas dans la bonne direction, mais retrouve vite le trottoir quand une voiture surgit du stationnement de la boutique du réparateur de bicyclettes. Puis voilà, dans le lointain, une automobile ancienne, massive et bruyante. Les pires ! Quand elle approche, l’enfant a le goût de crier. Elle se bouche les oreilles. La belle devrait courir jusqu’à l’école et dire aux sœurs et à son enseignante qu’elle a déjà dîné. « Oh non… Si je fais ça, maman va s’inquiéter. Maman ! Maman ! Je suis là, maman ! » Peut-être que la mère surveille du coin de l’œil, à la fenêtre du salon, se demandant à quel moment sa peureuse va enfin se décider à traverser, d’autant plus qu’à l’approche de cette intersection importante et des feux de circulation, les véhicules ne roulent pas rapidement. 

    « Bon ! J’y vais ! Là, c’est… jaune ! Papa m’a bien dit : ne jamais traverser quand c’est jaune ! C’était ma couleur favorite. Maintenant, je ne l’aime plus. Qu’est-ce que j’entends ? Un camion ? Un gros camion ! Très dangereux ! » Elle recule promptement, s’adosse contre le mur de briques de la banque. « La rouge ! Je ne peux pas ! Si je pouvais rencontrer quelqu’un que je connais afin de m’aider… Ce sont tous des étrangers, très méchants, surtout ceux avec des bonbons ! Qu’une petite fille ait peur ne les dérange pas et… La verte ! Ça, c’est la couleur qu’il faut ! »

    Tremblante, elle réussit tout de même à poser un pied dans la rue, à dessiner cinq pas quand, soudain, elle réalise qu’il y a une automobile noire et pleine de griffes, de crocs pointus. Retour sur le trottoir ! « Ce n’était pas une vraie verte », pense-t-elle, au bord des larmes. L’enfant retrouve vite la sécurité du mur de briques, avant de se mettre à marcher à pas légers, croyant qu’en s’éloignant de l’intersection, elle se calmera et trouvera du courage. « Je l’ai promis à ma maman, ce matin. Elle m’a dit que toutes les vraies femmes traversaient cette rue. Oui, je lui ai promis ! Allons ! Ce n’est pas si difficile ! Si je ne traverse pas, papa aura du chagrin, lui qui m’a montré comment faire. Rouge, je me cache ! Jaune, je cours au loin ! Verte, je traverse ! Facile ! J’y vais ! »

    Cette détermination fond en un quart de seconde quand un tracteur attend son signal afin de poursuivre sa route. Les tracteurs sont les pires abominations, qui hurlent et puent, donnant l’impression de bouger sans cesse, prêts à bondir sur les enfants pour les écraser et les hacher. Cette fois, la pauvre pleure réellement, même si elle cache ses yeux avec ses mains afin que les étrangers ne voient pas son chagrin. Un homme se penche près d’elle et, horreur, il a un sac d’arachides entre les mains ! Au secours !

    « Maman ne vient pas m’aider ! Maman ne veut pas que je mange ! Je suis prise ici pour le reste de ma vie ! Papa, lui, me ferait traverser, mais il est parti travailler et va revenir de l’atelier très tard, puis il joue à la balle ce soir. Qu’est-ce que je vais devenir ? Lumière verte ? C’est une verte hypocrite et toutes les autos, je le sais, veulent me frapper ! Et puis, j’ai maintenant envie de pipi ! »

    Sa vie semble terminée. L’enfant revoit les meilleurs instants de cette courte existence : la visite au zoo de l’été dernier, la baignade dans le beau lac limpide, gentille grand-maman qui a toujours les cheveux noirs, la bonté du père Noël, mais surtout sa cour, avec cette belle balançoire que son père lui a installée, encore plus jolie que celle du parc. Tout ça est dorénavant terminé, à cause d’une stupide rue. Maintenant, la colère succède à la tristesse. Elle montre ses poings fermés à tous les automobilistes la narguant. Quelques grimaces bien dodues deviennent de mise. 

    « Qu’est-ce qu’il fait là, lui ? Je le connais ! C’est le petit gars du réparateur de bicyclettes. Il traverse même si c’est rouge ! Il devient fou ! Il va mourir ! Il… Il est de l’autre côté ? La police va l’arrêter et le jeter en prison ! Il me regarde ? Il rit de moi ! Bandit ! Attends que je te rattrape ! » Verte ! Crainte! Oser ! Il se sauve, le gredin ! La voilà du bon côté de la rue, à quelques pas de sa maison et de son dîner. La fillette sursaute, rougissante, regarde autour d’elle. « Enfin, je suis devenue une vraie femme ! » 

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Jeudi 29 Mai 2014 à 20:58

    Pauvre enfant, c'est pas évident de traverser une grande route et sa petite taille n'arrange pas les choses! j'aime beaucoup la photo de cette fillette, avec ses chaussures qui ont un joli noeud et ses soquettes blanches, tiens ça me rapelle, fanfan...

    2
    Jeudi 29 Mai 2014 à 21:42

    C'est une horreur, une rue, pour une si petite fille !

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