• 49 : Le secret du vieillard

     

     

    Il regarde de gauche à droite trois fois de suite, afin de s’assurer que la voie est libre de la bibliothèque jusqu’au trottoir. Enfin sur place, il longe les petites clôtures placées devant chaque maison, se tenant loin de la rue. Au cours du dernier été, en marchant au milieu du trottoir, un enfant à bicyclette l’avait frappé. Sans doute que le petit avait crié sa présence. L’incident avait révélé un secret à une partie de la population du quartier : le vieillard serait devenu sourd. Depuis, chacun cherche des signes de cette surdité.

    « S’ils pensent qu’ils vont m’envoyer dans un asile d’infirmes, tout le monde se trompe ! Je n’ai qu’à faire preuve de prudence, voilà tout. Il n’y a qu’à regarder comme il faut, compenser ce que j’ai perdu en me servant dix fois plus de mes yeux, qui sont encore ceux d’un homme de vingt ans. Voilà une année que je n’entends plus rien et je me suis très bien débrouillé. La jeune femme de la bibliothèque ne le sait même pas. C’était bien, cet article sur l’alpinisme. L’arrivée de cette femme a interrompu ma lecture.  Plus intéressant que l’article d’hier sur l’orchestre symphonique. J’entendais trop la musique dans mon imagination. J’aime tant toutes les musiques et c’est tragique de ne plus pouvoir en entendre. Je pleure trop souvent en pensant que j’ai perdu cette splendeur. »

    Le vieil homme arrête en voyant un oiselet picorer sur la pelouse. Il le regarde fixement, sent des larmes nouer sa gorge. « Cui ! Cui, petit ! » fait-il, provoquant immédiatement l’envol du bébé jusqu’au plus proche fil de téléphone. « Ça aussi, c’était joli. Ils annonçaient les saisons, la température. Par contre, il y a des chiens que je suis content de ne plus entendre. Les autos dont le moteur gronde pour rien, les hommes qui crient là où un signe suffirait. Tiens ! L’oiseau part. Sa mère a dû l’appeler vers le nid. Les sons, je les connais toujours. Ce n’est pas comme quelqu’un sourd de naissance. »

    Le vétéran regarde sa montre : neuf heures quinze. Voilà le moment pour un saut à l’épicerie afin d’acheter des biscuits, des sachets à thé et le tabac pour sa pipe. Il s’agit de parler avant la caissière et tout ira, car il saura deviner les banalités du matin sur la belle température. Répondre oui la comblera. Tout devient facile, quand on connaît la nature humaine.

    Après ces emplettes, il cherche un banc pour bourrer sa pipe, l’allumer. Puis il regarde autour de lui, pour voir si des gens approchent. « Il y en a qui doivent penser que je vis le début de la fin. Je suis pourtant très solide, capable de me préparer à manger, faire l’entretient de mon logement, de me laver comme il faut. Je dors comme un bébé, ne souffre pas d’indigestions. Tout est parfait, sauf que mes oreilles m’ont abandonné. On est ainsi, les vieux : il y a toujours un morceau qui brise. Ça me fait penser à l’homme de mon âge qui demeure avec sa fille. L’an passé, il marchait avec fermeté tout le long de la rue et aujourd’hui, le voilà en fauteuil roulant. »

    Une femme passe, le salue. Il devine ce qu’elle dit. « Oui, vous avez raison », répond-il, souriant. Il se tourne alors du côté de la rue, regarde le trafic, se répétant qu’il se sent heureux de ne plus entendre les moteurs. « C’est tout de même vivant, cette rue, ce quartier. Dans les hospices, tout sent la mort. » Un lourd camion le fait sursauter, comme s’il l’avait entendu. De l’autre côté, des femmes pressent le pas, sans doute anxieuses de profiter des soldes des grands magasins du boulevard commercial. L’homme décide qu’il vaudrait mieux se rendre dans un lieu de silence. L’église, par exemple.

    « Je suis chanceux avec le curé. Très à la mode, notre prêtre. Il sait que je suis sourd, tout comme il connaît ma situation du point de vue santé. Un autre aurait déjà téléphoné les sœurs pour venir me chercher. Pas lui. J’aime quand je me rends au confessionnal et que je lui tends ma liste de péchés. Il m’écrit ma pénitence et dessine un petit Jésus en haut de la feuille. Plutôt amusant ! Ce n’est pas son tordu de vicaire qui ferait une telle chose. »

    Le vieux ne sait pourquoi il hésite à entrer dans l’église. En se retournant, il a la surprise de voir arriver rapidement une automobile suivant son même tracé de piéton. Une minute plus tôt et ce véhicule aurait klaxonné en vain, l’aurait peut-être heurté. Cœur battant, il descend les marches, puis longe la haie entre le temple et le presbytère pour rejoindre le trottoir.

    Le voilà assis sur un banc, la tête basse. Il sursaute quand un chien lui lèche la main, aboyant, bougeant la queue. Le vieillard se lève promptement, les larmes aux yeux, oublie son principe de prudence et marche rapidement en direction de sa maison. S’asseoir sur le perron et ne pas en bouger devient la meilleure solution. Il regardera passer les piétons, ne pouvant les entendre parler, chanter, siffler, rire, échanger entre eux.

    En entrant chez lui, il s’élance et donne un violent coup de poing sur le dossier du sofa. Le meuble tombe dans le plus grand silence. L’homme se sent alors profondément ridicule. Il passe sa main dans ses cheveux, puis marche doucement vers la chambre de bain pour s’éponger le visage avec de l’eau froide. Ensuite, à la cuisine, il met un chaudron d’eau froide à bouillir, dans le but de se préparer un café, qu’il boira sagement à l’extérieur. Dans quelques semaines, la température deviendra trop froide pour ce simple délassement et il sera condamné à son salon.

    Pendant que l’eau boue, il avance son phono près de la porte. Les piétons penseront qu’il écoute de la musique. Même s’il n’entendra rien, il prend le plus grand soin à choisir un disque agréable. « Du folklore canadien ! La chanteuse avait une jolie voix de soprano. Je me souviens du moment où j’ai acheté ce disque. J’avais une blonde, à ce moment-là, et elle aimait beaucoup le style. Quand j’y pense… Tout aurait été plus simple avec un mariage. J’aurais un grand garçon, une fille, qui s’occuperait de moi et je ne songerais pas à la peur d’aller dans un hospice pour infirmes. » Il retourne à la cuisine en chantant doucement la mélodie.  La tasse de café sur sa petite table, une pipe à sa portée, le vieux sourit en imaginant la mélodie. Soudain passe ce confrère dans le malheur, roulant dans sa chaise, arrêtant, tapant dans les mains, puis remerciant d’un coup de tête.

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Mardi 3 Juin 2014 à 14:43

    Comme c'est triste pour cet homme d'être sourd, c'est vrai que parfois pour les bruits des voitures!  mais les petits oiseaux, c'est tellement beau de les entendre siffler. fanfan

    2
    Mardi 3 Juin 2014 à 19:45

    Merci. Ce qu'il craint surtout, c'est d'être confilé à un organisme. Les gens sans parents et ayant un handicap ne pouvaient l'éviter, à cette époque. Alors, il a cette mise en scène publique pour laisser croire que tout va bien.

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