• 48 : À la recherche du chien

     

     

    L’adolescent rondelet marche les mains dans les poches, tout en gardant son regard à l’affût. Parfois, il laisse échapper le nom du chien qu’il a mission de retrouver. Voilà une heure, il l’ânonnait sans cesse, demandant à tous les passants s’ils n’avaient pas vu l’animal. Maintenant, il se sent fatigué de chercher. La vieille femme a promis deux dollars de récompense s’il lui ramenait son cher ange. Une fortune quand on a quinze ans, qu’il n’y a plus d’école et pas d’emploi.

     « Je vais lui dire qu’il est perdu, voilà tout ! Ensuite, je… Non… Ça lui causerait trop de chagrin. Il doit nicher quelque part, cet imbécile ! J’ai regardé partout ! Toutes les rues, le parc, dans chaque coin. Disparu ! Oh ! la ruelle ! Je n’y ai pas pensé. Oui, c’est logique qu’il ait pris le chemin de la ruelle, car elle l’attache toujours dans la cour. J’y vais ! Une demi-heure, pas une minute de plus. Midi approche et je commence à avoir faim. Ma mère n’aime pas quand je suis en retard pour le dîner. »

    La ruelle ! À la fois un doux terrain de jeu pour les saints et le refuge des crapules. Ce qui doit sembler beau en face ne s’embarrasse pas de cette étiquette derrière. Les commerces qui font tout pour paraître coquets ressemblent à des taudis dans la cour. « Bizarre… Je connais cette ruelle par cœur et il me semble que c’est la première fois que je viens dans ce coin. Il faut avouer que c’est loin de chez moi. C’est plein de petits hangars qui doivent servir d’entrepôts aux propriétaires des magasins. Le chien s’est peut-être réfugié là-dedans. Il ne faut pas ouvrir, sinon les patrons vont me prendre pour un voleur. Un petit coup de pied et il va se mettre à aboyer. Je commence avec discipline, systématiquement. Un à la fois ! »

    Premier coup de pied et une souris lui file entre les jambes. Le garçon sursaute, pose une main sur son cœur battant. « Un cheval ! Une vache ! Même un lion ! Mais surtout pas une souris ! Il doit y en avoir plein dans tous ces hangars ! Elle venait d’où, cette vermine ? De la boutique de la chapelière ? Ah ! Ah ! J’en connais qui riraient de l’apprendre ! La chapelière snob a des souris dans son entrepôt ! » Du troisième étage surgit une femme, armée de son balai, lui demandant ce qu’il fait là. Pas vu le chien, la dame. « Il y a eu une intervention divine et le voilà invisible », de penser le garçon, marchant prudemment jusqu’au prochain hangar, craignant que la souris ait fait appel à sa famille entière pour lui donner une leçon.

    Une douce odeur de lessive le fait arrêter pour regarder vers le ciel. Il se demande si quelque poésie a déjà été écrite sur les cordes à linge. Enfant, le garçon aimait s’installer dans les cours et imaginer que les draps battants étaient des oiseaux géants. Il pouvait aussi tenter de deviner les mystères des vêtements féminins. Il a la douce impression que sa vie entière s’est déroulée dans la ruelle.  Vingt secondes de flânerie et le voilà de nouveau fidèle à sa mission.

    « Deux dollars ! Je vais pouvoir m’offrir des arachides et une liqueur pour regarder la partie de championnat de ce soir. De plus, j’irai au cinéma deux fois au lieu d’une seule et acheter une revue d’histoires de cow-boys et… Le chien ! Ça vient d’où ? Par là ! À moi, les billets ! » Le petit chien blanc frisé espéré est en fait un terrier enrhumé, bel et bien attaché, prêt à jouer avec ce visiteur. Peu après, il croise un chat.

    « Ce crétin n’est sans doute jamais sorti de sa vie. Excité comme un idiot, il a peut-être parcouru toutes les rues parallèles et il s’est perdu. Monté dans un camion en direction des États-Unis ? » L’adolescent se sent étourdi par toutes les bonnes odeurs qui sortent des cuisines des logements des seconds et troisièmes étages. Il se met à rêver aux frites du petit restaurant du bout de la rue. Malgré toutes les dépenses prévues, il lui resterait assez d’argent pour commander une imposante platée, qu’il arroserait d’un tonneau de sel et d’un Niagara de vinaigre. « J’ai faim ! Je me demande si le chien n’a pas autant faim et qu’il est tout simplement reparti vers sa maîtresse. J’aurais l’air stupide d’avoir tant cherché. Je crois bien qu’elle me donnerait un dollar pour ma peine. Cette grand-maman est une bonne personne. »

    Voilà la décision la plus sage. Le garçon presse le pas vers une sortie pour retrouver le trottoir quand, tout à coup : un aboiement. Il demeure figé, se disant qu’on ne lui fera pas ce coup une deuxième fois, jusqu’à ce que le chien insiste. « C’est lui ! » hurle-t-il, en bondissant, cherchant avec empressement la source du son. Il arrête devant un hangar de tôle, très bas de plancher. « Il ne peut pas être en dessous. Il a beau être petit, ça me semble impossible de se faufiler là. Quelqu’un a dû lui faire très peur pour qu’il se cache là-dessous. »

    Nez à ras le sol, l’adolescent aperçoit l’animal, la tête presque collée sur le plancher, à quelques pouces du fond. « Petit ! Petit ! Viens ! Maman t’attend ! Elle va te donner de la bonne viande ! Approche ! Allez ! » Il réalise que le cabot a réussi le coup classique des chats : facile de monter à un arbre, mais impossible de descendre. Le chien a dû ramper comme une couleuvre pour se rendre si loin et il ne peut se retourner pour sortir. L’adolescent se redresse, cherche un bâton pour entraîner le fautif vers lui. Le balai utilisé provoque l’effet contraire : le chéri recule encore. « Tu te trompes de côté ! Sors de là ! Je n’ai pas que ça à faire, moi ! Je dois aller manger ! Toi aussi ! Sors ! Avance un peu par ici ! »

    Le garçon, couché sur le sol, croit qu’en forçant un peu, il arrivera à l’empoigner par la peau du cou et à le traîner hors de ce piège. « Han ! Han ! Il ne me manque que deux pouces ! Han ! Je vais te sortir et t’égorger, saleté ! Un autre effort et j’y arriverai ! » Il pousse avec ses pieds, donnant l’élan nécessaire pour toucher au chien, soudainement effrayé, qui se met à ramper avec facilité jusqu’à l’extérieur. Satisfait, l’adolescent vient pour reculer, quand il se sent coincé.

    « Aille ! Si je bouge trop, je vais me frotter la tête contre cette tôle ! Jappe pour demander de l’aide, idiot de chien, au lieu de me regarder et de bouger la queue et… Noooon ! Ne t’en va pas ! Reste là ! » Il entend l’animal s’éloigner en aboyant un peu, se dirigeant, heureux, vers sa maison. Le garçon essaie de se mouvoir un peu. Tout à fait impossible ! « À l’aide ! Au secours ! Quelqu’un ! Aidez-moi ! Au secours ! Je suis coincé ! À l’aide ! Maman ! À l’aide… » 

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Jeudi 29 Mai 2014 à 20:51

    Et bien le voila, coincé à son tour, il n'a pas de chance ce garçon, il n'est pas près d'avoir ces deux dollars de récompense, fanfan

    2
    Jeudi 29 Mai 2014 à 21:42

    On apprend, un peu plus loin, qu'il sera délivré par le policier moustachu.

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