• 47 : Les pensées secrètes de la chapelière

     

     

    La chapelière se demande si elle doit renouveler le contenu de sa vitrine, le même depuis bientôt huit mois. Beaucoup de femmes regardent, mais n’entrent pas. Les prix affichés sont un peu élevés, la propriétaire le reconnaît. Sa boutique attire la bourgeoisie de la ville et de la région. Elle ne vend que des créations, confectionnées par une femme de trente années d’expérience dans le domaine et dont la réputation s’étend très loin.

    « En retard, madame l’épouse du député ? Elle aurait pu téléphoner, non ? Grosse énervante ! Elle va encore me raconter ses commérages de thés dansants et de réunions mondaines avec d’autres imbéciles de son acabit. Elle va répéter : mon mari ! Mon mari ! Mon mari ! Incapable de parler sans nommer le précieux chauve et ventru ! Je n’ai pas que ça à faire, moi ! Son retard, je vais lui faire payer ! Il va coûter une fortune, son chapeau inédit ! »

    À bout de patience, l’artisane empoigne son balai pour le dépoussiérage trihebdomadaire, même si elle sait que tout est propre. Il n’y a rien de mieux, pour une commerçante, de voir entrer une cliente quand la patronne balaie ou passe un chiffon sur les tablettes. Fausse manœuvre et voilà un mannequin de plâtre qui s’effondre.

    « Cochonnerie ! Toujours par terre ! Je vais faire venir mon frère pour qu’il le visse dans le plancher ! Et cette robe ? Ça fait dix mois que je l’ai sous les yeux. La femme de la boutique du grand boulevard me l’a prêtée en retour d’un de mes chapeaux. Je lui en offre un nouveau à tous les mois et elle laisse ses guenilles ici pendant des saisons entières. Elle est d’une laideur à vomir, cette robe ! Par contre, mon chapeau… Il m’a pris un mois, celui-là. Un petit bijou, mais personne ne l’achète. Mes clientes sont toutes des grosses pleines de rebondissements, alors que ce chapeau est destiné à une femme au physique délicat. Un de ces jours, je vais ouvrir ma porte et le donner à la première jeune passant sur le trottoir, celles-là qui regardent ma vitrine avec un air peiné parce qu’elles n’ont pas les billets nécessaires à l’achat, un peu comme celle qui vient d’entrer pour téléphoner. Elle avait l’air si émue en regardant un chapeau, demandant le prix. J’ai vite noté son air défait quand j’ai osé annoncer les dollars. »

    Le mannequin en place, la femme lui lance une grimace, mais remet la couronne sur la tête avec le plus grand soin. La sonnerie du téléphone la fait sursauter. Elle grogne et clame tout haut qu’un jour, elle deviendra la seule commerçante de la province avec une boutique sans téléphone. Le dialogue, bref, demeure poli, courtois, se terminant avec une invitation à passer sur les lieux.

    « Toujours la même stupidité ! Il faut qu’elles me décrivent dans les moindres détails le couvre-chef désiré. Au téléphone ! Comment se faire une bonne idée ? Il n’y a rien de plus abominable au monde qu’une description de chapeau sans avoir le sujet devant soi. Ça me donne envie de mordre ! Où est passé le balai ? Au sol, évidemment… » Pas de poussières, même dans son atelier, son entrepôt donnant sur la ruelle. Mains sur les hanches, elle réfléchit face à la vitrine, se demandant si ce serait une bonne idée d’enlever les prix, ayant oublié comme elle fut un certain temps exaspérée de voir des passantes entrer et sortir sans cesse pour connaître la valeur des œuvres exposées.

    La femme se rend dans l’atelier, où les tissus fins, les feutres les plus souples sont placés avec discipline sur des tablettes. Sur la table de travail : des outils de précision qui feraient sourciller une armée de menuisiers. Dans son tiroir : des revues de mode. Elle a toujours pensé qu’il n’y a pas de mal, en cas de panne d’inspiration, de voler quelques idées, surtout lorsqu’elles proviennent de l’autre bout du continent. Pas trop souvent, cependant ! L’artisane se targue d’être une artiste. Même si elle a passé sa vie à fabriquer des chapeaux, la lassitude ne l’a jamais habitée. Comme au premier jour, elle adore la délicatesse des gestes.

    « En attendant la stupide épouse du député, je crois que j’ai le temps de terminer celui de Tête Plate. Je n’ai jamais vu un crâne aussi laid de mon existence. À juger par la minceur de ses conversations, j’arrive à croire qu’elle a passé son enfance à se lancer la tête contre les murs afin d’arriver au résultat d’aujourd’hui. Comble de malheur, elle se présente toujours ici avec entre les pattes un chien minuscule, effroyablement affreux, avec une espèce de langue de plastique rouge sortie de sa bouche qu’un méchant diablotin aurait collée là avant de s’écrouler de rire. Le fond de poubelle de la race canine. »

    Malgré l’aversion qu’elle porte à cette cliente, le chapeau a été fabriqué avec le plus grand soin. Ne reste qu’un ruban à installer, puis vérifier la solidité des joints et… voilà la clochette de la porte. « Toujours la même chose ! Chaque fois que je me mets au travail, on me dérange ! Puisqu’il le faut… » Intervention très brève : un adolescent cherche un chien, demande si elle l’a vu passer sur le trottoir. L’artisane reprend son travail, quand elle fronce les sourcils. « Pourquoi diable y aurait-il un chien dans ma boutique ? Cinglé, ce gros tas ? Bien que… J’aime quand des hommes poussent ma porte. Ça change de la routine. Neuf fois sur dix, c’est pour un cadeau d’anniversaire à l’épouse, à la sœur. Ils ne connaissent pas la dimension de la tête, mais nous nous amusons à en parler. Ils se montent souvent sensibles et délicats dans leur choix. Peut-être qu’au fond, les hommes auraient aimé qu’il y ait plus de fantaisie et de style dans leurs chapeaux, si effrontément pareils. »

    Cinq minutes pour terminer la tâche. La chapelière regarde son œuvre, mais perd son sourire en pensant que Tête Plate la portera. « Elle va le payer cher ! Plus c’est coûteux, plus elles ont l’occasion de s’en vanter auprès de leurs guenons lors de leurs réunions de la haute. Quelle heure…? Midi moins quart… Je vais dîner. Un bon potage aux choux, un œuf dur, une carotte crue, un petit pain. Je vais me régaler et… Ah non ! La terre tremble ! Assurément l’épouse du député qui approche ! Elle va le payer le double, son chapeau, à cause de son retard et pour m’avoir empêchée de manger ! Allez, l’éléphante ! Pousse la porte! Je t’attends ! »  

     


  • Commentaires

    1
    Sylvie
    Vendredi 30 Mai 2014 à 04:26

    Qu'est-ce que c'est, toutes ces petites histoires ? 

    2
    Vendredi 30 Mai 2014 à 05:18

    Il s'agit des cent courts chapitres d'un roman mettant en vedette cent personnages, vivant sur une seule rue, cela en une seule journée. Tous les textes ont à peu près le même nombre de pages.

    3
    fanfan76
    Vendredi 30 Mai 2014 à 22:33

    Ce personnage de la chapelière n'est pas très sympathique! fanfan

    4
    Vendredi 30 Mai 2014 à 22:49

    Tu serais étonnée d'apprendre tout ce que les gens travaillant dans les boutiques peuvent penser de leur clientèle !

    5
    Sylvie
    Samedi 31 Mai 2014 à 02:55

    Merci pour ce renseignement, mais si je comprend bien, vous êtes au milieu, et pas au début. 

    6
    Samedi 31 Mai 2014 à 05:17

    Oui, mais cela a peu d'importance, car toutes ces courtes histoires ont leur vie propre. J'ai l'habitude d'ajouter deux textes par jour. Dans quelques semaines, ce sera terminé.

    7
    fanfan76
    Samedi 31 Mai 2014 à 16:25

    Je ne sais pas j'ai été commerçante et  mes parents aussi, et nous avons eu de très bons rapports avec nos clients et clientes, parfois même jusqu'à l'amitié. fanfan

    8
    Samedi 31 Mai 2014 à 17:57

    Cela dépend des cas, car mon frère...


    Note bien que ma chapelière semble mépriser les bourgeoises et aime les gens simples.

    9
    fanfan76
    Samedi 31 Mai 2014 à 20:25

    Oui surement mais elle est contente de trouver les bourgeoises pour faire vivre son commerce et acheter ses chapeaux, qu'elle même dit trop onéreux! fanfan

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