• 46 : Inquiétude

     

     

    La jeune femme sort du 5-10-15 avec un sac contenant la poupée minuscule. Elle la regarde avec ravissement, persuadée que cela fera plaisir à sa petite sœur, opérée aux genoux hier. « C’est peu de choses, mais les meilleurs cadeaux ne sont pas les plus gros. Ma sœur est une enfant délicate et cette poupée la ravira. Ce n’est pas drôle pour elle de rater le début de l’année scolaire à cause de cet accident survenu à la dernière semaine d’août et que tout le monde croyait anodin. » Elle regarde le jouet de très près, sourit, avant de le remettre délicatement dans le sac de papier puis dans sa sacoche.

    Elle jette un coup d’œil à sa montre : onze heures quinze. Le train ne partira que dans une heure et elle a décidé de flâner un peu dans ce quartier, au lieu de se tourner les pouces devant un thé froid du restaurant de la gare. Elle a parfois l’impression de ne pas avoir eu beaucoup de liberté, depuis la naissance de son premier enfant, il y aura deux années en décembre. Une amie de toute confiance a la garde du bébé pendant ce voyage d’une journée vers sa ville natale, afin de visiter l’opérée et saluer ses bons parents. La jeune mère a tout de même donné cent conseils à sa copine, inquiète de confier pour la première fois le petit à une autre personne.

    « Je suis chanceuse pour la température et je crois que ce gilet devient superflu, bien qu’il puisse faire froid quand je reviendrai avec le train de onze heures. Il y a si longtemps que je n’ai pris le train. Une habitude qui ne se perd pas, j’imagine. Plus jeune, c’était deux fois par semaine, pour me rendre veiller avec mon futur mari. Lui-même faisait la même chose, parfois trois voyages. C’est beau, par ici. Le grand boulevard commercial, je le connais comme il faut, mais pas tellement les rues secondaires, bien que celle-ci ait l’apparence d’un second boulevard. Il y a des coins de la ville qui demeurent des mystères pour moi. J’y pense… je crois que je n’ai pas parlé à mon amie de la récente indigestion de mon ange. S’il mange trop rapidement, ça va recommencer. Il pleurait tant et je me demandais ce qui se passait. Je crois que l’inquiétude fait partie du pain quotidien d’une mère. Est-ce que je dois lui téléphoner ou non…»

    La femme se mordille les lèvres, puis marche doucement, regardant d’autres vitrines. Sans s’en rendre compte immédiatement, elle se ronge les ongles. Vilaine habitude ! Soudain, elle est interpellée bruyamment par un grand garçon de treize ou quatorze ans, demandant l’heure, ne remerciant pas après avoir obtenu le renseignement. Elle pense alors que son bébé sera peut-être semblable à cet inconnu, plus tard. Il y a tant d’écueils à élever un enfant. Une mère parfaite peut voir sa progéniture devenir impolie, grossière, contracter des habitudes néfastes. Elle se souvient que le fils du maire de sa ville natale était une vraie crapule, tout comme un voisin, qui prenait comme modèles les gangsters des films américains.

    « Quand on élève un enfant, on lui laisse un peu de soi. Ma grand-mère en a eu dix-huit. Voilà peut-être pourquoi elle ne parlait jamais, vidée de tout ce qui faisait son charme au cours de sa jeunesse. Ma chère petite sœur ne me ressemble pas du tout, ni à maman. Si sensible, rêveuse. La tête dans les nuages, comme le répète souvent papa. Elle a voulu faire comme les autres, se trouvant honteuse de n’être jamais montée à bicyclette à onze ans. Voilà qu’une simple chute… Pire que tout : elle a marché avec cette grave blessure pendant douze jours, sans se plaindre, cachant sa douleur, jusqu’à ce que maman s’inquiète de son attitude. Ma mère a mal dormi, car c’était la première fois qu’un de ses enfants devait être hospitalisé. Je me souviens de ses maux de tête quand je suis passée chez le dentiste, à dix ans. »

    La femme sursaute quand un autobus vrombit à ses côtés, se demandant si le véhicule a de l’avance ou si sa montre accuse du retard. Manquer le train deviendrait une telle bêtise. « Si j’arrive en retard, maman va se demander si j’ai eu un accident. Je dois me renseigner pour l’horaire de cet autobus, bien qu’une femme avec des ballons m’ait crié, de son second étage, que le transport en commun passait à toutes les quinze minutes. Où est le poteau d’arrêt ? Je ne le vois pas. Je dois le trouver, sinon ça pourrait causer le retard et… Ah ! tout juste là-bas ! Je l’aperçois ! Je m’en fais pour rien à propos de tout. C’est mon défaut et je devrais m’en corriger. »

    Triste, la femme cesse de marcher, avant de sortir de son sac à main la poupée miniature, faisant renaître son sourire attendri. « Ma petite sœur ne jouera pas avec, sinon pour la bercer au creux de sa main. Elle va la regarder précieusement. Pendant ce temps, elle ne pensera pas à l’hôpital, à l’école et à l’idée d’apprendre à se déplacer avec des béquilles. Ensuite, elle… Quelle bêtise de ma part ! Quand mon mari va rentrer du travail, il n’y aura rien à manger. Il est incapable de se faire cuire un œuf et n’a pas d’argent pour le restaurant. Il faut que je demande à mon amie de lui préparer quelque chose. Je vais lui téléphoner sans tarder. Je vais en même temps lui parler des indigestions de mon bébé. Il n’y a pas de téléphone public, sur cette rue ? Tiens ! Cette boutique de chapeaux ! La vendeuse va comprendre et me prêter son appareil. »

    Le coup de fil donné, la jeune maman remercie et sort rassurée, d’autant plus que l’amie lui a dit que le poupon se montre très sage, qu’il est amusant et offre de jolies grimaces. La femme s’attarde un peu à la vitrine de la chapelière, sans doute pour laisser croire à la propriétaire qu’elle reviendra pour des achats. « C’est très beau ! Ce ne sont pas des chapeaux de compagnie, fabriqués cinq mille à la fois par des machines. Cette femme-là fait tout elle-même, comme une artiste. Puis, ça sentait bon, là-dedans. Quel joli chapeau d’automne ! Je ne dois pas m’attarder… »

    Vite, elle trouve un arrêt d’autobus, regarde sa montre. Elle sort de son sac un des bonbons à l’orange, pourtant réservés pour le trajet en train. « Je suis inquiète en pensant au véhicule qui est passé il y a quelques minutes. Les autobus sont moins précis que les trains. S’il y a trop de gens dans le véhicule, les chauffeurs roulent plus lentement et ça peut provoquer des délais pour les personnes qui attendent. Ah ! je le vois, à l’autre bout de la rue ! Ouf ! Je me sens moins inquiète ! »

     


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Vendredi 30 Mai 2014 à 22:38

    Très stressée, cette jeune maman, normal quand on laisse son enfant pour la première fois! merci Mario, c'est très bien traduit cette angoisse si compréhensible. fanfan

    2
    Vendredi 30 Mai 2014 à 22:49

    C'était mon aspect maman.

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